Emmanuel Daumas : « Les Nègres restent d’actualité »

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Théâtre - Actualité

Pour la fête de la musique, le festival « Les Nuits de Fourvière » fait la part belle au Bénin et invite Angélique Kidjo, l’Orchestre Poly-Rythmo et le Gangbé Brass Band. En écho à cette soirée, treize acteurs béninois montent sur les planches pour interpréter « les Nègres », chef d’œuvre manifeste de l’écrivain Jean Genet. Entretien avec Emmanuel Daumas, le metteur en scène.

La ville de Lyon repeint les abords de sa plus célèbre colline aux couleurs du Bénin ! Le festival les Nuits de Fourvière profite de la fête de la musique pour organiser une soirée dédiée à la fine-fleur de la scène musicale béninoise. Ce 21 juin, Angélique Kidjo, l’Orchestre Poly-Ryhtmo et le Gangbé Brass Band vont achever les rotules des courageux qui auraient eu l’idée de monter à pied. En écho à cette soirée, du 20 au 24 juin, treize acteurs béninois montent sur les planches du Théâtre du Point du Jour pour y interpréter les Nègres, la célèbre pièce de Jean Genet.

 

 

Ecrite en 1959, dans une période charnière marquée par la guerre d’Algérie et les  luttes d’indépendances africaines, cette pièce dénonce l’humiliation, la spoliation et les préjugés engendrés par la colonisation et le racisme. La pièce fit polémique lors de sa première représentation. Destinée à un public occidental, elle est jouée exclusivement par des acteurs noirs qui se peignent le visage en « Blanc » ou en « Nègre » et s’organise autour du meurtre et le viol d’une jeune femme blanche. Genet y détourne les rapports raciaux, force le trait et signe une pièce transgressive emblématique de son œuvre.

 

 

 

Jean Genet

 

Si Emmanuel Daumas, le metteur en scène, entreprend de monter la pièce avec des acteurs béninois, c’est parce que les thèmes développés par Genet sont encore d’actualité. Le tristement célèbre discours de Dakar, symbolique des rapports postcoloniaux entre l’Occident et l’Afrique, en est l’un des exemples les plus probants.
 

 

 

Comment l’idée vous est-elle venue, tout d’abord de vouloir travailler sur ce texte de Genet, puis de le monter au Bénin ? Pourriez-vous revenir sur l’histoire de cette création ?

 

Emmanuel Daumas : Au départ, le texte me plaisait beaucoup, parce que j’adorais la langue, la poésie et le comique de Genet.  De plus, le thème de la pièce est quelque chose que j’ai toujours voulu traiter. Comment, quand on est humilié, on peut récupérer l’insulte, l’humiliation et la grossir pour finalement ridiculiser l’autre ? Dans la pièce, c’est vraiment typique, ce sont des noirs africains qui se maquillent en « Nègres » et qui vont forcir le trait des caricatures dans lesquelles on les enferme. C’est finalement presque le même principe que la Gay Pride. C'est-à-dire répondre à l’insulte de l’autre par une exagération des clichés dans lequel il nous met. Ce thème là me plaisait énormément, il parcourt toute l’œuvre de Genet.

 

 

 

 

En 2006, quand je suis parti travaillé au Bénin, cela devenait évident pour moi de faire ce projet avec des acteurs locaux. Je voulais faire jouer des comédiens étrangers, noirs, Africains, d’une autre culture, pour qu’ils s’adressent à un public de blancs français. C’est un peu comme si ils disaient : « Vous nous voyez comme ça, on va en faire une caricature. Vous nous empêchez d’avoir des visas...  Vous nous imaginez peut-être plus violents, peut-être moins cultivés. Vous croyez qu’on mange des bananes, qu’on sent mauvais… Vous avez tous ces préjugés sur nous, donc on va le faire à fond… » Les personnages n’arrêtent pas de dire qu’ils puent, qu’ils sont dangereux, qu’ils sont incapables de travailler, c’est une pièce très adressée au public…

 

 

 

Quel a été l’accueil du public lors de la première à Cotonou ?

Emmanuel Daumas : Quand c’est joué à Cotonou, ce n’est pas du tout le même spectacle. On peut dire qu’il y avait une sorte de magie. Les gens là bas n’avaient pas l’habitude de voir des spectacles comme ça, car c’est très difficile d’y monter une aussi grosse production. Il y avait une atmosphère très festive, avec douze des meilleurs acteurs béninois ensemble sur un plateau, certains que les gens connaissent par la télé… Mais le public était surtout sidéré de voir qu’il y avait un blanc qui avait écrit un texte sur eux, un hymne à la peau noire et un texte sur l’humiliation de l’Afrique depuis  400 ans, de l’esclavage au colonialisme.

 

 

 

 

Reportage vidéo sur Les Nègres et sur "la Nuit du Bénin", 1ère partie, par "Les Nuits de Fourvière"

 

 

 


Comment avez-vous adapté l’œuvre de Genet, qui selon l’auteur était très profondément ancrée dans son époque, quelles-en sont les résonnances à l’heure actuelle ?

 

 

Emmanuel Daumas : Au départ, je ne connaissais pas du tout… J’ai aimé le texte en le travaillant. Je le trouvais effectivement très année 60, très décolonisation, et tout ça. J’ai voulu expérimenter, aller  là bas, là où intimement se nichent les complexes… Là où il n’y a plus la colonisation, mais où c’est le pognon et la corruption qui figent les choses. Il y a toujours une hiérarchie très marquée entre les blancs et les noirs sur le continent africain, et ce, sans parler de la politique internationale… Il y a encore des résonnances très fortes au texte de Genet.

Ses dénonciations sur les préjugés, sur le blanc et sur le noir, sur la peur de la différence, à chaque fois on se dit que ça va être démodé et, malheureusement, lorsque l’on regarde les informations, on se dit qu’on est encore en plein dedans. C’est vrai que de jouer les Nègres en ce moment, avec la montée du FN, ce n’est tout de même pas rien.

 

 

 

Reportage vidéo sur Les Nègres et sur la "Nuit du Bénin", 2ème partie, par "Les Nuits de Fourvière"

 

 

 

Vous partagez l’affiche du festival les Nuits de Fourvière avec une soirée consacrée à la musique béninoise (Angélique Kidjo, l’Orchestre Poly-rythmo et Gangbé brass band). Dans quelle mesure, des éléments, comme la musique urbaine, traditionnelle, et plus généralement les rythmes béninois, ont-ils influencés votre mise en scène ?
 

Emmanuel Daumas : Lorsque l’on va au Bénin, la culture vaudou, qui est une culture fondatrice dans toute la région (Togo, Nigéria et Bénin), est encore très forte aujourd’hui. Genet organise un cérémonial dans sa pièce, c’était parfait pour nous, on s’inspire beaucoup des rites vaudous, de leurs cérémonies et leurs rythmes. De plus, il y a une chanson d’Angélique Kidjo dans le spectacle, interprétée par Carole Lokossou qui est actrice et chanteuse.
 

 

Partirez-vous en tournée, avez-vous des dates en France, en Afrique… A travers le monde ?

 

Emmanuel Daumas : En 2012, on fait une tournée à Toulouse, Montpellier, Villefranche, Valence et quelques autres petites villes. On a voulu le mettre en place en Afrique, mais c’est très compliqué. C’est un projet énorme avec 13 acteurs, c’est vraiment très compliqué une tournée en Afrique.

 

 

 

 

 

 

Propos recueillis par Augustin Bondoux

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