Diego Schissi : "Nous sommes tous post-piazzolliens"

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Musique - Interview

« Pensée triste qui se danse », le tango s’épanouit sous nos latitudes. Entre le chanteur Ariel Ardit et le groupe Escalandrum, une révélation nous parvient à l’invitation des Nuits de Fourvière : Diego Schissi, un pianiste né à Buenos Aires, qui présente pour la première fois en France son quintet de tango instrumental. Entretien avec un compositeur qui sait d'où il vient et où il va …

« Pensée triste qui se danse », hanté par la solitude et la mort mais dicté par la plénitude des corps, le tango s’épanouit sous nos latitudes aux saisons changeantes, lorsque le soleil s’échauffe derrière l’averse. Ainsi, avant le plein été, trois jeunes formations argentines viennent nous donner des nouvelles de ce genre à la longévité remarquable. 

 
Pour le plaisir des danseurs, Ariel Ardit, un chanteur fou des classiques des années 40 et 50, a fait chavirer le Cabaret Sauvage fin mai. Un temps meneur de la Orquesta El Arranque, avec laquelle il a enregistré quatre disques et joué presque partout, du Lincoln Center au Théâtre de Chaillot, Ariel Ardit s’est lancé sous son seul nom en 2005, avec un disque, Doble A, qui lui a valu des nominations comme meilleur interprète ou comme révélation aux Prix Gardel et Clarín.
 
Autre disque  au titre amusant : Piazzola plays Piazzola. La mémoire du bandonéoniste est en effet saluée par son petit-fils, Daniel "Pipi" Piazzolla, un percussionniste passé par la case New York, qui défendra avec son groupe, Escalandrum, ce disque tout début juillet sur les Scènes d'Eté de la Villette.
 
Mais la véritable révélation nous parvient à l’invitation des Nuits de Fourvière. Grâce au festival, Diego Schissi, un pianiste né à Buenos Aires, présente pour la première fois en France son quintet de tango instrumental. A cinq, ils reprennent la révolution musicale là où Piazzolla l’avait laissée. Entretien avec un compositeur qui sait d'où il vient et où il va …
 
 
 
 

 
 
 
Vous venez de publier en Argentine un CD intitulé Tongos. Le choix de ce titre signifie que le tango n'est aujourd'hui plus qu'un combat truqué ("tongo", en espagnol) ?
 
Diego Schissi : L’idée de l’appeler Tongos est venue d’une plaisanterie parce que, lorsque j’ai conçu les premiers thèmes, en 2009, ils ressemblaient à des tangos sans en être tout à fait. J’ai donc commencé à jouer avec le mot « tango » et je suis tombé sur « tongo », qui, en lunfardo, la langue des rues, veut dire « tromperie » ou « mystification » … C’est vrai qu’il y a un peu de ça.  Nous avons la tonalité du tango, nous respectons certaines règles dans la façon de le jouer (par exemple, le fait qu’il s’agit d’une musique éminemment rythmique qui ne fait pourtant pas appel à des instruments de percussion) mais, au final, nous jouons autre chose …
 
Vous êtes souvent décrit comme "post-piazzollien". Est-ce une description pertinente ? Piazzolla a-t-il vraiment changé si profondément le tango qu'il y a un avant et un après Piazzolla ?
 
Diego Schissi : Jouer du tango aujourd’hui sans établir un dialogue avec Piazzolla est impossible. Que ce soit pour l’imiter ou pour le défier … Dans la littérature argentine, la même chose se produit avec Borges, qui est un exemple ou un contre-exemple mais qu’il est impossible de ne pas prendre en compte … En conséquence, nous sommes tous post-piazzolliens. Il a marqué notre musique. De plus, le tango a toujours été une musique qui évolue. Même si, naturellement, beaucoup de gens prennent le tango pour une forme esthétique invariable, je crois que, par chance, le tango a traversé de nombreuses crises mais s’en est toujours sorti renouvelé et renforcé …
 
  
Peut-on également entendre dans vos compositions l'influence de la musique classique et du jazz ?
 
Diego Schissi : C’est une question d’honnêteté … La musique qu’on crée est celle qu’on aime. Cela a à voir avec les maîtres qu’on a eus, les influences qu’on a reçues, les musiques qui nous ont émus. De toutes façons, aujourd’hui, une musique qui ne serait pas hybride, métissée, serait inconcevable … Notre idée n’était pas de tout mélanger pour le simple plaisir de mélanger. Les partitions se sont juste rejointes, nous nous sommes aperçus que ça sonnait bien et nous avons continué …
 
 
De 1989 à 1996, vous avez vécu aux Etats-Unis, où vous avez joué avec Tito Puente ou le flûtiste Néstor Torres. Que vous ont appris ces maîtres du latin jazz ?
 
Diego Schissi : Je crois que ce qui m’a le plus marqué lors de mon séjour aux Etats-Unis, c’est le rythme. Et pas seulement sous l’influence de ces grands maîtres du latin jazz. Egalement dans le swing et le funk, toutes ces musiques que j’ai jouées lors de mes études et qui m’ont donné le goût du rythme … Le tango, lui aussi, cultive le sens du rythme, même s’il est parfois moins métronomique … Toutes les musiques d’origine africaine que j’ai pu apprendre aux Etats-Unis ont laissé une marque très profonde dans la musique que nous créons avec le quintet. Cela s’entend dans nos thèmes …
 
 
Vous avez déjà joué en France. Que pensez-vous du public français ? Sait-il saisir les subtilités du tango contemporain comme le ferait le public de Buenos Aires ?
 
Diego Schissi : J’ai joué en France en 2000 mais les circonstances étaient très différentes : nous avons joué au Théâtre de Chaillot sous la baguette de maîtres reconnus du tango, de figures historiques … Maintenant, c’est au tour de notre propre musique, la responsabilité est donc bien plus grande … Je crois que le public français sera beaucoup plus ouvert que le public argentin qui, effectivement, parfois connaît mieux le genre mais a également plus de préjugés … A Buenos Aires, il nous est parfois difficile d’accepter la nouveauté. Tout doit entrer dans nos grilles de lecture. Si quelqu’un s’est préparé à écouter un certain type de tango et que le groupe ne joue pas ce qu’il attendait, il va le rejeter. Mon expérience prouve que le public international est plus disposé à écouter du tango contemporain que le public argentin. Pour finir, j’aimerais dire que Piazzolla nous a enseigné (en tout cas, à moi, il l’a enseigné par ses compositions) que le tango est avant toute chose de la musique … Et c’est ainsi qu’il devrait être écouté : comme de la musique, sans considération de genre.  
 
 
François Mauger

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