Denis Cuniot : "L'engouement pour le klezmer, c'est un mythe qui naît sous nos yeux"

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Musique - Actualité

Le pianiste Denis Cuniot continue à explorer la musique traditionnelle tzigane. Pour son album "Perpetuel Klezmer", il revisite les classiques : en parcourant les oeuvres d'Abdullah Ibrahim ou de Giora Freidman, il pose sa pierre à l'édifice du renouveau klezmer. Interview de ce compositeur aux dons multiples ...

denis cuniot

Avec Perpetuel Klezmer, deuxième volume consacré à la musique klezmer, via l'adaptation de classiques et des créations pour piano solo, Denis Cuniot marque un temps fort pour cette musique brouillée avec l'histoire. Mises au point d'un passionnant virtuose.

 

Entre Patrick Bruel, qui en saupoudre les arrangements de son dernier single, et Catherine Lara, qui réarrange ses anciens succès façon yiddish, la musique klezmer semble aujourd’hui sortir de l'ombre. Comment analyses-tu ce phénomène?

 

Denis Cuniot : La période actuelle correspond au passage à une réalité pour cette musique, détruite en Europe par la Shoah et par le stalinisme qui, jusqu’en 1952, a liquidé les quelques rescapés poètes et musiciens juifs. Avant, elle n’avait pas eu une énorme existence. Elle n’a pas atteint toutes les communautés juives d’Europe ni eu le temps de s’épanouir comme la musique tzigane qui, depuis le XVIe siècle en Hongrie puis en Roumanie, a pu fonder des dynasties de musiciens, accéder à un grand niveau musical et à une sorte de pérennité. Pour les Tziganes, musicien est un métier possible. Alors que dans les communautés juives d'Europe de l'Est, klezmer est une insulte. A l’origine, ça ne définissait pas un style de musique, mais un musicien qui jouait très mal, un mendiant, un voleur. L’engouement pour le klezmer, c’est un mythe qui naît sous nos yeux, car, comme disait Barthes, l’absence d’histoire est propice aux mythes. Cela fait référence à une musique disparue sans avoir eu vraiment le temps d’exister. C’est avec les générations actuelles que cette musique est née.

 

Cette génération qui, de Giora Feidman, que tu reprends, à Yom, avec qui tu joue souvent, est pourtant souvent réunie sous la banière « revival klezmer » …

 

Denis Cuniot : On peut parler de revival, mais en vérité ce phénomène est nouveau. Cette musique est décontextualisée, car elle n’appartient plus au peuple ni au pays qui l’ont fait naître, d'une part, et d'autre part, car de musique de mariage elle est passée aux salles de concert. C’est devenu une musique à part entière, en phase de développement international qui, en l’absence de territoire précis, prend des formes très différentes très modernes, classiques ou jazzy. Elle évolue selon les goûts des pays où elle se développe.

 

Denis Cuniot en concert à Radio France

 

 

Il n’existe donc pas de tradition klezmer ?


Denis Cuniot : D’après moi, cette musique n'a pas connu le temps de la tradition, de la sédimentation, ni existé suffisamment longtemps pour qu’un peuple s'y reconnaisse. Au cours de la première moitié du XXe siècle, il s’agissait de musiciens juifs non–professionnels qui rêvaient de voir leurs enfants aller au conservatoire et devenir des musiciens classiques. Il n’y avait ni filiation, ni dynastie mais un nomadisme permanent lié aux expulsions de pays en pays, qui ne permettait pas à la musique de se stabiliser. On trouve des traces de musiciens klezmer dans la littérature où ils sont parfois nommés, mais en vérité, on ne sait pas vraiment comment ils jouaient. Des collectages ont eu lieu mais tout s’est perdu dès la première guerre mondiale. Les musiciens qui font référence à cette histoire racontent des choses très approximatives car ils ne sont pas dotés d’un corpus ethnomusicologique. Voilà pourquoi je préfère parler d’une musique qui naît plutôt que de nouvelle musique klezmer.
 

Que cherches-tu à créer quand tu t'empares de cette musique avec ton seul piano ?

Denis Cuniot : Mon appartenance familiale à ces communautés et à cette musique, qui ont été détruites, a été le fondement initial pour réinvestir mes quelques savoirs en musique classique et contemporaine. Faire entendre la musique klezmer d’une façon parfois minimaliste, mais aussi tenter des développements plus complexes, est une façon d’imaginer ce qu’elle aurait pu devenir.

 

Un panorama de la musique klezmer au festival Jazz'n'Klezmer

 

 

Les musiciens auxquels tu rends hommage dans Perpetuel Klezmer - Mishka Tsiganoff, Giora Feidman, Herman Yablonik ou Naftule Brandwein - font-ils partie selon toi des pionniers de la musique klezmer ?

 

Denis Cuniot : Ils n’ont pas tous le même statut. Mishka Tsiganoff est un accordéoniste chrétien tzigane mais, comme il tient un restaurant yiddish à New York, il fait du klezmer venu d’Europe mâtiné au goût américain. Son morceau Koylyn, repris dans Perpetuel Klezmer, a servi de base à Bella Ciao. Avec Yiddish Soul en 1972, Giora Feidman a réalisé le premier disque de revival yiddish. C’est un clarinettiste classique, un soliste de l’orchestre de Chicago. Un jour, il a été pris en tant que soliste dans l’orchestre d’Israël et il a découvert que ses confrères ne connaissaient pas la musique klezmer. Lui, comme il n'oublie pas qu’il descend de musiciens klezmer, a joué quelques thèmes traditionnels. Mais, très vite, il a passé commande à des compositeurs contemporains, ce qui constitue la grande partie de son immense discographie. Herman Yablonik fait partie de l’histoire, au même titre que Tsiganoff. C’est un compositeur ukrainien et le morceau que je joue, Papirossen, est une chanson traditionnelle de danse dont il a considérablement ralenti le tempo pour en faire une chanson mélodramatique, comme dans le conte yiddish de Peretz, Métamorphose d’une mélodie. L’incontournable Naftule Brandwein, mort en 1963, est une de ces personnalités que les Américains nous ont permis de découvrir. Cet émigrant virtuose a continué à jouer de la musique klezmer aux Etats-Unis. Grâce à lui, on connaît la manière dont cette musique était jouée après son arrivée sur le Nouveau Monde. C’est à lui que Yom rendait hommage sur son premier album, New king of klezmer clarinet.

 

Tu rends également hommage au pianiste sud-africain Abdullah Ibrahim ...

 

Denis Cuniot : J’étais et suis toujours fasciné par son jeu, par sa main gauche très répétitive, qui entraîne la transe et la poésie et par sa main droite, libre, qui phrase et développe. Perpetuel Klezmer est lié à mes souvenirs personnels et Abdullah Ibrahim est un élément important de mon corpus musical.

 

 

 

Propos recueillis par Benjamin MiNiMuM

 

Et aussi sur le web :

- Le site du pianiste Denis Cuniot

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