Davy Sicard: "N'ayez pas peur de la créolité!"

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Musique - Interview

"Mon Péi", tel est le titre du nouvel album de Davy Sicard. Un Réunionnais, fier de l'être, qui affirme avec une intensité renouvelée son attachement à sa patrie. A la veille de son concert à Saint-Avertin (37) pour le festival Artcoba, il nous a dépeint sa démarche, qui marie identité et altérité. Un hymne au partage et à la découverte revivifiant ...

Un artiste visionnaire procure ses images avec générosité aux voyants comme aux non-voyants lors d'un concert en braille sur son île. Son nom: Davy Sicard. Sa patrie: La Réunion. Si son inspiration puise vivement ses racines dans sa terre d'outre-mer, il n'en reste pas moins un artiste ouvert sur le monde, allant même délibérément à sa rencontre. Partager sa culture au travers de la musique, c'est ce qu'il s'est proposé de faire, une fois de plus, dans son dernier album Mon Péi. Nous sommes allés à sa rencontre.

 

 

Quand on écoute votre dernier album, nous sommes tout à la fois sollicités par des ballades empreintes de mélancolie nostalgique et des rythmes chaloupés, invitant à la célébration de la vie. Avez-vous la conscience de cette dualité dans votre musique ? Etes-vous à sa recherche ou est-ce tout simplement le produit d'inspirations diverses?


Davy Sicard : Oui, je me sers d’inspirations diverses, mais avant tout j’essaie de me servir des mots pour établir une diversité rythmique, une diversité d’angles empruntés, pour faire partager une musique, une culture. Plus qu’une dualité recherchée, je préfère la diversité. Mes choix musicaux s’effectuent toujours afin de faire partager au mieux ma culture; ce que je cherche à faire dans n’importe quel pays. Ce qui compte toujours le plus pour moi, dans ma musique, c’est de partager et de faire découvrir également ma culture à des gens qui ne connaissent pas du tout ce que j’évoque. Je ne pense pas qu’il y ait d’obstacles à cela, du moins c’est ce que j’espère.


Vous semblez dans vos chansons particulièrement attaché au souvenir, à l'histoire vécue de votre île. La mémoire, est-ce là la finalité première du maloya selon vous, ou du moins de votre «maloya kabosé» ?


Davy Sicard : Je ne fais pas de maloya traditionnel, donc mon rapport à la mémoire est différent. Ce qui compte pour moi, c’est de rendre l’esprit du maloya, de démontrer la force de cette musique et d’exposer ainsi toute la richesse de La Réunion.

 


Vous parlez du maloya comme d'une «soif de rébellion», «un cri de liberté». Comment essayez-vous de le faire passer sur scène? En chantant avec votre public, par exemple?


Davy Sicard : Le maloya, ce n’est pas qu’un cri de liberté, c’est aussi un moyen d’échange. L’important, c’est de sauvegarder une culture et surtout de la partager pour la faire vivre et la faire grandir. Sur scène, j’incite le public à danser. Parfois, j’essaie de focaliser son attention pour lui donner les clés de certaines chansons afin qu’il comprenne le créole réunionnais et en saisisse le sens. Pour le partage culturel, bien sûr la langue est le principal vecteur, le premier du moins. Mais il y a d’autres moyens de partager une culture, en étant déjà au contact de l’autre, en observant, ou par la musique. Avec celle-ci se transmet toujours une idée qui flotte et que chacun d’entre nous arrive, par la suite, à s’approprier. Avec une musique américaine, par exemple, on ne saisit pas toujours le sens mais on en saisit l’idée au vol. C’est la même chose pour le créole. Sans réussir à déchiffrer, à décrypter toutes mes chansons, le public peut tout de même s’approprier ce qui s’en dégage.


D'une quête existentielle et spirituelle, vous semblez, avec ce nouvel opus, avoir élargi votre cheminement identitaire en sollicitant tous vos compatriotes réunionnais à faire de même. Pouvez-vous nous expliquer ce qui a motivé cette conversion musicale?

 

Davy Sicard : A la place de conversion, je parlerai plutôt de continuité. Dans Ker Maron, j’abordais l’identité personnelle, dans Kabar l’identité spirituelle, et dans Mon Péi, je parle à nouveau d’identité mais je la ramène à quelque chose de plus large en m’interrogeant sur ce qui pourrait faire de La Réunion un pays. Ce qui a motivé  cela, ce sont les rencontres que j’ai faites. Chez les Réunionnais, je n’entendais pas la notion de «chez moi» et je voulais réveiller ça, faire que La Réunion puisse constituer un pays, une terre où l’on se sente chez soi.


Pensez-vous que ce soit votre attachement à La Réunion qui a fait de vous une sentinelle de la survie du créole et l'instigateur de la création collective d'un hymne pour son peuple: Mon pei ?


Davy Sicard : Ce n’est pas seulement un attachement, c’est avant tout un choix: parce que j’aime ce pays, ce qu’il respire. La Réunion, c’est mon pays. Il y a plein de choses que la population réunionnaise ignore en rapport avec l’Histoire, comme le drapeau réunionnais officiel. Certains services de mairies ignorent même l’existence de ce drapeau. Même si le sentiment d’infériorité s’atténue, il y a encore une gêne pour parler créole, c’est ce qu’exprime une jeune fille dans le film documentaire qui est joint à l’album... Mais je ne fais pas de politique, ce n’est pas mon domaine, je préfère rester dans le champ artistique, dans ce que je sais faire.


En juin dernier, vous avez effectué une tournée en Afrique du Sud. Quel écho pensez-vous que vos concerts aient pu avoir auprès du public de ce pays à l'histoire si singulière? Avez-vous réfléchi sur les liens entre les blessures de ce pays et celles de la Réunon? Une sorte de panafricanisme musical...?


Davy Sicard : L’histoire de l’Afrique du Sud est effectivement très particulière. Il est à noter que La Réunion, dès sa naissance, a été métissée alors qu’en Afrique du Sud ils se sont efforcés de séparer. Maintenant, ça se fait en douceur, ils tentent de faire tomber les barrières. Donc quand quelqu’un débarque avec tout ce métissage, ça leur semble familier, ça leur parle. Je me rappelle d’un concert à Durban. Sur une chanson, Banna de Mon Péi, ils se sont mis à danser dans un engouement total. Or cette chanson prend sa source dans un film que j’ai vu il y a plus de dix ans et qui se passe justement en Afrique du Sud : La puissance de l’ange. Dans ce film, toutes les tribus se mettent d’accord pour composer une chanson et la chanter ensemble, ce qui n’était pas gagné au départ. C’est une chanson joyeuse interprétée dans un camp et qui dit au fond : « si vous nous frappez, c’est parce que vous avez peur de nous ». Le message que je voudrais délivrer, au travers de ma musique, est donc le suivant : n’ayez pas peur de la créolité; soyons forts de tout ce que nous sommes!


Sandrine Le Coz

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