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Daby Touré, les mots de l'âme
Sur son nouvel album "Lang(u)ages", le Franco-mauritanien Daby Touré marie avec bonheur mélodies africaines fluides, sensibilité pop et langue française, avec la complicité d'auteurs de renom, comme Oxmo Puccino, Maxime Le Forestier et Ours. Rencontre avec un artiste à l'identité complexe...
Après trois albums sur le label Real World, le franco-mauritanien Daby Touré marie avec bonheur mélodies africaines fluides, sensibilité pop et langue française sur Lang(u)ages, avec la complicité d'auteurs de renom (Oxmo Puccino, Maxime Le Forestier, Ours...) et du producteur Russell Elevado (D'Angelo, The Roots). Un album frais et novateur, reflet d'une identité complexe, qui n'a pas valu à Daby Touré un parcours des plus simples.
Tu disais voici quelques années difficilement envisager de chanter en français. Qu'est-ce qui t'a décidé à franchir le pas ?
Daby Touré : J'avais besoin que ça se fasse naturellement. De la même manière, je ne me suis pas mis à chanter en wolof, en soninké ou en pulaar du jour au lendemain, ça s'est fait avec le temps. Le français, c'est parti d'une rencontre avec Maxime Le Forestier aux rencontres d'Astaffort, au cours desquelles Francis Cabrel réunit plusieurs auteurs compositeurs pendant une dizaine de jours. J'y ai découvert le monde de la chanson, que je ne connaissais pas. Maxime a été très touché par mon histoire, depuis l'Afrique jusqu'à aujourd'hui, il m'a dit qu'il fallait qu'on la raconte. On s'est revus sur Paris et on a commencé à bosser ensemble. Sa plume et son expérience ne pouvaient que me rassurer.
Qu'est-ce que chanter en français signifie pour toi ?
Daby Touré : Je parle le français depuis que je suis petit, mes parents le parlent aussi, il ne me manquait qu'une chose, le chanter... J'ai accumulé une certaine somme d'expériences en Afrique jusqu'à mon arrivée en France, à 18 ans, suite à laquelle je suis aussi devenu français. Cette culture est en moi. Je ne suis d'ailleurs pas que mauritanien, mon grand père vient du Mali et j'ai vécu au Sénégal. Je me sens autant français que mauritanien ou africain, c'est ce que j'essaie de dire dans cet album.
Tu chantes en français des mélodies africaines. C'est venu facilement ?
Daby Touré : Il a fallu travailler d'arrache pied et écrire de façon très précise. J'ai travaillé deux ans avec les auteurs, je leur ai fait refaire les textes, enlever les mots qui ne sonnaient pas dans ma bouche. Je leur ai donné mes idées, mes thèmes. La plupart du temps, j'ai participé à l'écriture, même si je ne suis pas crédité.
Chez Les Autres, titre extrait du nouvel album de Daby Touré
Papillon, tu l'as écrit tout seul...
Daby Touré : Mon père m'a aidé un peu et chante d'ailleurs avec moi. La chanson parle du village duquel on est issu. Notre histoire n'a pas toujours été simple. Aujourd'hui, il est content et fier de ma carrière : « Finalement il était sérieux le petit » (sourire). Lui a toujours fait ce métier avec beaucoup de recul, comme un loisir : avant de rejoindre ses frères dans Touré Kunda, il était infirmier... Moi dès l'âge de 15 ans, j'avais une autre vision des choses : j'étais persuadé que la musique, c'était l'affaire de toute une vie.
Tu es gêné si ton univers est rangé dans la catégorie « musiques africaines » ?
Daby Touré : Ce continent m'a fait. Mais j'ai aussi grandi en Afrique avec l'amour de la musique anglo-saxonne. En fait, c'est assez bizarre, je suis à la fois accepté et refusé partout... Certains festivals me disent : « Finalement, c'est pas trop dans nos cordes, c'est pas vraiment de la world music » ; d'autres : « C'est pas assez pop pour nous ». Même chose avec les radios. Je me rends compte à quel point c'est difficile d'être simplement soi-même.
Particulièrement pour les musiciens africains, dont il existe une attente assez étrange qu'ils jouent des musiques traditionnelles...
Daby Touré :Ah, ça, dès que tu es un peu bronzé et qu'en plus tu portes des dreads... Je me rappelle d'un festival de world music en Hollande, où les organisateurs avaient dit : « Bon, on a vu la vidéo sur internet, c'est bien, mais sur scène, il va quand même s'habiller en boubou? ». En France, une femme est venue me voir un jour à la fin d'un concert : « C'était vraiment génial, je vous suis depuis longtemps, mais c'est vraiment dommage que vous reniez vos origines, vous n'avez plus de tam tam ». C'est très dur d'entendre des choses comme ça. Je suis juste un artiste, africain, moderne, ce qu'on veut... Je ne fais pas de musique traditionnelle, je compose et j'écris. Pour moi, world music et pop music possèdent une identique dimension populaire. J'ai même écrit une chanson, Iris, avec une langue de mon invention, car j'étais lassé par toutes ces questions et je voulais parler de la liberté - certains pensent que c'est du soninké, d'autres du malien ou même du brésilien...
Daby Touré revisite San Francisco de Maxime Le Forestier
La sortie de ton album sur une major indique qu'un public plus large est peut-être prêt à oublier les clichés...
Daby Touré : La maison de disques le pense en effet. Au moment de me signer, le directeur artistique m'a dit : « J'ai pas vu si tu étais noir ou blanc, j'ai juste entendu une musique qui m'a plu et une histoire et des chansons qui me parlaient ». Mais ça reste difficile, on fait face à beaucoup de réticences, de la part de radios ou de professionnels.
Mais il y a des noms connus sur l'album, ça doit rassurer les programmateurs...
Daby Touré : Un programmateur radio m'a récemment déprogrammé quand il a vu que le disque était en français. Il y a vu une trahison par rapport à ma culture. C'est très dangereux, ça : on demande aux gens de s'intégrer et dès qu'on est dans une démarche naturelle, on vous le refuse, car on veut que vous restiez ce que vous êtes, un Africain, et pas autre chose. Et moi j'ai envie de lui répondre : « Mais je t'emmerde, t'as rien compris !».
Comment as-tu choisi tes paroliers ? Oxmo Puccino par exemple ?
Daby Touré : On se connaît depuis quatre ans, même plus. On boit du thé, on va manger, on discute de la vie, de tout, de rien, et puis un jour, une chanson arrive... C'est pas le genre de mec avec lequel tu prends ton téléphone : « Hey, j'ai une chanson, tu veux venir poser ? ». Maxime, c'est pareil. Salomé Leclerc aussi. J'avais enregistré aussi un morceau avec Emily Loizeau, mais on avait déjà trop de duos...
Tu as écrit une chanson sur la Mauritanie...
Daby Touré : J'ai voulu exprimer ce que le pays a représenté pour moi, de mon enfance jusqu'à aujourd'hui. Je ne voulais surtout pas faire une chanson politique, porter des jugements... Il s'y passe ce qui se passe un peu partout en Afrique. J'ai voulu chanter ce pays avec beaucoup de positivité, en parlant de la générosité des habitants, de nos différences qui nous renforcent, de la beauté du pays, de sa culture. J'y suis très souvent retourné, j'en ai besoin. Il existe comme une sorte de cordon ombilical qui part d'ici et me relie là-bas. Je suis toujours en ligne avec mes parents, mes amis d'enfance. Ca permet de ne pas se perdre, car on se perd très vite dans ce métier.
Daby Touré au Festival Musiques Nomades de Nouakchott Mauritanie en avril 2005
C'est à dire ? Les gens autour de toi qui te disent quoi faire ?
Daby Touré :Ah, ça c'est impossible avec moi, vu que je fais tout. Même mes musiciens, je les laisse pas jouer (rires). Au moment de mon premier album chez Real World [Diam, en 2004], je suis arrivé au studio avec mes bandes, mes morceaux étaient prêts, il restait juste à mixer, et voilà que l'ingénieur du son sort une guitare et commence à mettre des sons saturés et de la reverb' partout ! Il produisait à la Real World quoi... Au bout d'une demi-heure, il m'a demandé : « Qu'est-ce que t'en penses ? ». Je lui ai répondu : « T'es sérieux là ? Si c'est comme ça que tu vois les choses, mieux vaut arrêter tout de suite, parce que ça fait des mois que je travaille sur mon truc et j'ai une vision simple et bien précise... ». Finalement, on en a discuté avec Peter [Gabriel] et j'ai pu produire le disque comme je l'entendais.
D'où vient cette volonté d'indépendance dans ton travail ?
Daby Touré : Certainement parce que j'ai attendu des années avant de faire mon premier album. Quand je suis arrivé à Paris, j'ai pas mal côtoyé le groupe Sixun. Des mecs comme Paco Séry, Jean Pierre Como m'ont pris sous leur aile. Je les suivais, ils m'invitaient sur scène. J'ai participé à deux de leurs albums, Lunatic Taxi et Nouvelle Vague ; ensuite, j'ai eu un groupe avec mon cousin, Touré Touré, avec lequel on a énormément tourné. Donc, il ne s'agissait pas d'une prétention à décréter : « Je veux tout faire tout seul » ; c'est juste qu'arrivé à une certaine somme d'expériences, j'éprouvais le besoin de réunir mes idées et de dire quelque chose de vraiment personnel, sans envie d'interférences.
Que représente la musique pour toi ?
Daby Touré : C'est quelque chose qui m'a sauvée. J'ai toujours été seul, à partir de 3 ans. Mon père et ma mère s'étant séparés, je me suis retrouvé chez un oncle, une grand-mère, une tante... J'étais tout le temps dans une maison où je ne connaissais personne. De l'âge de 3 ans jusqu'à aujourd'hui, toute ma vie a été comme ça. Ce parcours me permet d'avoir une vision très particulière de la vie. Je m'intéresse aux gens tout le temps, plus qu'à moi-même en fait. Ca implique beaucoup de choses pour moi de faire un disque.
Bertrand Bouard
Et sur le web:
- Le myspace de Daby Touré
- Le site de Daby Touré
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