Calle 13 : philosophie du vidéo clip

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Societé - Interview

A coups de clips mémorables, Calle 13 est en train de transformer chacun des titres de leur dernier album, "Entren Los Que Quieran", en un événement. Nous avons voulu interroger les deux rappeurs de Porto Rico sur la vidéo qui illustre "La Bala" et sur la façon dont ils se servent des images … 

 

L’air de rien, Calle 13 est en train de parvenir à ce que presque personne n’avait réussi depuis le Thriller de Michael Jackson : transformer chacun des titres d’un album en un tube (ou mieux : en un événement). Sorti en novembre 2010, leur album Entren Los Que Quieran a patiemment été illustré, titre par titre, par des clips mémorables. Celui de La Bala est peut-être l’un des plus forts. Il montre des hommes et des femmes qui s’effondrent en pleine rue pour dénoncer la violence qui se propage dans le monde. Nous avons voulu interroger les deux rappeurs de Porto Rico sur cette vidéo et sur la façon dont ils se servent des images … 

 
 
Le clip a été tourné dans le monde entier. On reconnait notamment le Mexique ou différents pays européens. Mais à Porto Rico, la violence est aussi un problème majeur ?
 
Eduardo “Visitante” : Le problème de la violence touche le monde entier mais, malheureusement, l’Amérique latine est l’une des régions les plus affectées. Le problème s’y accroit sans cesse. Et Porto Rico est dans le pelotón de tête en matière d’assassinats par arme à feu …
 
René “Residente” : Les causes varient. On dit que, dans la majorité des cas, c’est dû au trafic de drogues. Mais c’est surtout dû au fait qu’on a perdu tout respect pour la vie. Et c’est ce qui fait l’importance de l’éducation, le meilleur outil pour combattre la violence. On la combat en apprenant à reconnaître les premiers symptomes des problèmes qui pourraient déboucher sur la violence, et en réagissant à temps. Mais l’éducation permet également de renforcer l’amour propre, de découvrir des options qui améliorent notre vie, de mieux se développer …
 
 
 
 
Vous même, avez-vous déjà été confronté à la violence ?
 
Eduardo “Visitante” : Oui, naturellement. Parce que la violence nous touche de différentes manières. Par exemple, dans mon pays, les histoires de violences débordent si quotidiennement les médias que, même si tu n’es pas une victime directe, cela te touche et affecte la stabilité et la sécurité de ta famille.  
 
 
René “Residente” : Dans mon cas, je peux dire qu’il y a trois moments où elle m’a touché de près, directement. Dernièrement, j’ai appris l’assassinat d’un ami de collège, Javier Leduc, pour on ne sait quel motif. Auparavant, en août, mon oncle est mort en arrivant chez lui, fauché par une rafale tirée par des inconnus. Et, en 2007, mon meilleur ami, Christopher Rojas, a été assassiné dans une cellule par des policiers qui, à ce jour, continuent de nier avoir quoi que ce soit à voir avec sa mort. Aucun de ces meurtres n’a été élucidé. Personne ne peut être sûr qu’on ne l’attaquera pas, ou qu’on n’attaquera pas quelqu’un qu’il aime. Nous sommes tous des vitcimes potentielles.
   
Vous dénoncez la quotidienneté de la violence, mais aussi l’indifférence qui en naît. Ces hommes et ces femmes qui, dans le clip, passent à côté de personnages à terre sans sourciller sont-ils des acteurs ?
 
René “Residente” : Dans la plupart des scènes de ce clip, les passants ignoraient qu’on tournait une vidéo. Les victimes sont des acteurs. Certains n’avaient jamais joué dans un film. D’autres se sont joints à ce projet parce qu'ils y adhéraient. Mais la plupart de ceux qui ont assisté à ces scènes ont été impressionnés, certains même terrorisés, parce qu’ils pensaient que ce qu’ils voyaient était réel. Pourtant, oui, il y en a toujours eu qui ont continué leur chemin comme si rien ne se passait. Et cela, nous ne l’avions pas planifié.
 
Eduardo “Visitante” : Je crois que les réactions des gens au moment de l’impact sont réalistes. Certains expriment la peur, la terreur. Il y en a toujours qui se mettent à courir pour essayer d’aider, de sauver une vie. Mais il y en a aussi qui ne jettent qu’un regard curieux ou morbide. Les plus surprenants, ce sont ceux qui continuent leur chemin comme si cela ne pouvait jamais leur arriver
 
Quelques images montrent des manifestants réclamant justice (notamment pour Mariano Ferreyra). S’agit-il de manifestations réelles ?
 
Eduardo “Visitante” : Les manifestations montrées dans cette vidéo ont été recréées. Les scènes qui ont été tournées à Buenos Aires, en Argentine, montrent les actions des “Abuelas de Plaza de Mayo” (les “grand-mères de la place de mai”, qui se faisaient appeler autrefois “mères de la place de mai”), qui se réunissent pour rappeler les milliers d’enfants et de familles disparues pendant la dictature, entre le milieu des années 70 et le debut des années 80.
  
René “Residente” : Elles ont été recrées mais nous pouvions pas ne pas les montrer. Parce qu’il faut maintenir vivant le souvenir non seulement des innocents, mais aussi des criminels ! Et, naturellement, le souvenir des atteintes au respect de la vie humaine. C’est une façon de réclamer justice ...
Ces manifestations ne me sont pas étrangères. J’ai participé à un grand nombre de manifestations, à Porto Rico et ailleurs. Par exemple, dans mon pays, en avril 2010, j’ai participé à une manifestation contre l’augmentation des frais d’inscription à une université censément publique. J’ai également manifesté contre les licenciements massifs de fonctionnaires. Ou contre le meurtre de Jorge Stevens, assassiné en raison de ses orientations sexuelles. En dehors de Porto Rico, j’ai manifesté en Argentine lors du “jour de la mémoire”, une journée qui, en mars, rappelle le coup d’Etat de 1976. Et caetera …   
 
Quelle solution prônez-vous face à la multiplication des armes à feu ?
 
Eduardo “Visitante” : Avant tout, à travers Calle 13, servir de voix pour alerter le monde à propos de la gravité du problème. Il est également important de saisir les armes qui, clandestinement, entrent et sortent des pays. Il est important de réglementer leur usage, comme l’usage des munitions, et de développer les mécanismes qui permettent d’identifier la provenance des armes. Dites-moi comment, avec le contrôle très strict dans les aéroports et la surveillance du courrier aux Etats-Unis, il est possible que des armes continuent d’entrer dans notre île en quantités aussi alarmantes ?  
 
René “Residente” : Tout cela requiert une collaboration de toutes les nations et des actions réellement efficaces et sincères. Il y a des organisations internationales qui, chacune sous leur angle, tentent d’apporter des solutions à ce problème. L’une d’elle est l’Unicef, qui a patronné notre projet et a contribué à diffuser à travers ses différents bureaux le message de La Bala. Amnesty International aussi s’est jointe à la diffusion de ce message au travers de ses médias sociaux et de ses canaux de communication. Notre message a fait le tour du monde et continuera sa course …
  
 
 
 
C'est important pour vous de réaliser des clips marquants ?
 
René “Residente” : Naturellement. L’art, dont le cinéma fait partie, a fait ses preuves comme instrument de dénonciation et de mobilisation. Et cela depuis les ménestrels et les trouvères, qui décrivaient ce qu’il se passait et informaient les gens sur ce qui les entourait, jusqu’aux grands noms de la peinture qui exprimaient la réalité du monde, les contradictions, la vulnérabilité de l’être humain face à tant de choses : les plaisirs, la religion, les lois, … La poésie le fait aussi à sa façon. Il faut se battre pour que la culture ne meure pas et transformer les clips en un art de notre temps. C’est un défi mais c’est nécessaire …
 
 
Propos recueillis par François Mauger
 
Et aussi sur le web :
- le site de Calle 13

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