Il y a 20 ans, l’historien Benjamin Stora lançait avec La gangrène et l’oubli une alerte : la guerre d’Algérie semblait tombée dans un trou de la mémoire nationale. A l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance du pays, il a conçu avec l’universitaire algérienne Linda Amiri une exposition pour la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration : « Vies d’exils, des Algériens en France pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962 ». Il nous la présente ...
L'année dernière, on commémorait les 50 ans du massacre du 17 octobre 1961, qui s'est soldé par l'assassinat d’une centaine d'Algériens à Paris. A cette occasion, des témoignages inédits sont enfin parus, levant le voile sur une communauté méconnue. Que peut-on apprendre de plus sur les Algériens qui vivaient en France pendant la guerre d'Algérie dans l'exposition que vous présentez ?
Benjamin Stora : L’exposition porte essentiellement sur la vie quotidienne des Algériens en France, dans les années 50, donc pendant la guerre d’Algérie (c’est-à-dire de 1954 et 1962). La vie quotidienne, c’est d’abord le travail, parce que ces Algériens étaient d’abord des ouvriers, au bas de l’échelle sociale, qui travaillaient énormément. Ils partaient très tôt le matin de chez eux et rentraient tard le soir. Un second aspect : le logement, parce que les conditions de logement des Algériens étaient catastrophiques. On a bien sûr en mémoire les images des bidonvilles, des grands bidonvilles de Gennevilliers ou de Nanterre, qui étaient des lieux de ghettoïsation …
Ces bidonvilles aux rues pleines de boue qui ont marqué l’imagination populaire étaient-ils spécifiquement destinés aux Algériens ou correspondaient-ils à une réelle crise du logement ?
Benjamin Stora : Il y avait à l’époque, effectivement, une très grave crise du logement au lendemain de la seconde guerre mondiale. C’est évident. Mais les Algériens étaient plus particulièrement touchés, dans la mesure où, jusqu’aux années 60, ils étaient plutôt des hommes seuls. Le nombre de foyers pour travailleurs était très faible, voire inexistant. Les foyers de travailleurs n’ont été véritablement créés qu’à partir de 1958 : c’étaient les premiers foyers Sonacotra, prévus pour les Algériens. Ces hommes seuls arrivaient d’abord dans des cafés-hôtels tenus par d’autres Algériens. Mais, très vite, ça ne suffisait pas. Il a fallu s’abriter (on ne peut pas trouver d’autre mot) du froid. Les bidonvilles ont alors commencé à apparaître à la périphérie des grandes métropoles industrielles. Un autre phénomène : l’immigration familiale a commencé à arriver, dans la seconde moitié des années 50. Là, il n’y avait pas du tout de logement. Les femmes et les enfants ont grossi la population de ces bidonvilles.
Malgré la misère, cette communauté avait-elle une vie culturelle riche ?
Benjamin Stora : En fait, la vie culturelle était d’abord et essentiellement politique. L’engagement politique était une façon de retrouver sa dignité, et donc d’exister dans la société. Cet engagement, qui est fondamental, a toujours existé : dès les années 20 ou 30. C’est une tradition qui s’est perpétuée. Par l’engagement politique, on va apprendre à écrire, à lire, parce que beaucoup sont des paysans analphabètes lorsqu’ils arrivent d’Algérie. Tout ça se fait par le biais de l’engagement, de l’organisation politique. L’exil, bien sûr, renforce le besoin du pays, le fait d’être dans un rapport très profond avec l’Algérie. C’est dans l’exil que le sentiment national se renforce. Ce sentiment est d’autant plus fort que c’est la plus importante, à l’époque, immigration coloniale en France. Par ailleurs, il y a eu des chanteurs, des musiciens. Dans ces fameux cafés-hôtels, il y avait des concerts. Il y avait quelques cabarets à Paris. Des écrivains circulaient dans le paysage littéraire français de l’époque : on pense naturellement à Kateb Yacine. Mais le gros de l’immigration algérienne est ouvrière.
Quelle sera la trace de cette vie culturelle dans l'exposition ?
Benjamin Stora : Il y aura des bornes qui présenteront des scopitones, qui existaient déjà à cette époque-là, de la dizaine ou de la quinzaine de groupes qui tournaient dans les cafés-hôtels. Il y aura aussi des tableaux réalisés à l’époque par des artistes algériens ou des tableaux réalisés par des peintres français qui représentent la misère algérienne des bidonvilles.
La guerre d’Algérie s’est achevée il y a un demi-siècle. Cinquante ans, c'est deux générations entières. A qui destinez-vous en priorité cette exposition, aux petits-enfants des Algériens qui travaillaient en France dans les années 50 ?
Benjamin Stora : C’est une exposition pour tout le monde, pour le grand public. J’espère que tous les Français pourront découvrir un pan d’une histoire qui est aussi leur histoire, parce que l’histoire de l’immigration, à mon sens, fait partie de l’histoire de France, tout simplement. Ca s’adresse à tous ceux qui connaissent mal ou peu cette histoire. Ils vont découvrir des choses surprenantes du point de vue de la misère sociale, de la volonté de vivre dans la dignité, … C’est tout un pan de l’histoire de France qui apparaît devant nos yeux. Dans ce public, il y aura bien sûr ceux qui cherchent les traces de leurs origines, qui remontent leur filiation, qui veulent s’inscrire dans une généalogie. Ils sont les petits-enfants ou les grands-enfants (ils ont âgés maintenant : ils ont quarante ans, cinquante ans) de ces grands-parents ou de ces parents. Ils veulent en savoir plus sur leur façon de vivre, d’arriver, de s’installer en France, de travailler dans des conditions très très difficiles mais, au final, de surmonter toutes ces difficultés. Cette exposition, elle leur est aussi destinée …
L'exposition coïncide avec le cinquantenaire de la fin de la guerre d'Algérie et de l'indépendance du pays. Quel est votre sentiment sur les commémorations qui s'organisent ? Les pouvoirs publics français y prêtent-ils autant d'attention qu'ils le devraient ?
Benjamin Stora : A ma connaissance, c’est la seule exposition nationale ! Il y a aussi celle des Invalides mais elle n’est pas consacrée à la guerre d’Algérie, elle est consacrée à l’histoire de la présence française en Algérie. Sur la guerre d’Algérie ou cette période, à ma connaissance, notre exposition est la seule organisée par un établissement public national.
Comment expliquez-vous cela ? C’est quand même un anniversaire extrêmement important …
Benjamin Stora : La France a été obligée d’abandonner l’Algérie. Il n’est jamais facile pour une nation de commémorer ou de célébrer ce qui peut apparaître comme un retrait ou comme une défaite. La France ne célèbre pas Waterloo, c’est plutôt d’Austerlitz qu’elle parle … Par contre, on aurait dû mettre à l’ordre du jour une cérémonie ou une commémoration commune, entre la France et l’Algérie, pour essayer de dépasser les blessures du passé. Cela aurait pu se faire. Mais il y a des tas de contentieux historiques, politiques, mémoriels entre les deux pays. Il faut du temps. On ne peut pas tout régler à travers une exposition …
Y a-t-il encore un combat à mener pour que les tabous autour de la guerre d'Algérie tombent ?
Benjamin Stora : Les tabous sont déjà pour la plupart tombés. Le sujet au bac portait cette année sur la guerre d’Algérie. Tous les lycéens de France ont planché là-dessus. C’est un sujet qui est tombé dans tous les concours d’histoire. Il y a trente, quarante, cinquante chercheurs français qui travaillent sur l’Algérie. Il y a une dizaine de thèses qui sont soutenues chaque année. Quand on voit les travaux universitaires, les équipes de recherche, les publications, les films, les documentaires (il y en a eu dix qui ont été diffusés à la télévision française au mois de mars 2012), on ne peut plus parler de silence. La question maintenant, c’est qu’est-ce qu’on fait de tout ce savoir accumulé ? Dans quel sens ça va ? Dans le sens de la réconciliation ou de la poursuite de la guerre des mémoires ? C’est ça la vraie question …
Propos recueillis par François Mauger
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