Au Foin De La Rue : "Le public veut de plus en plus d'imaginaire dans ses sorties festivalières"

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Economie - Interview

A nos inquiétudes à propos des festivals, Max Leduc, l’âme de Au Foin De La Rue, a répondu par un discours semblable à sa programmation : ouvert et réaliste. Petite leçon d’économie culturelle …   

Au Foin De La Rue

Si les festivals qui jalonnent notre été sont, chacun dans leur genre, uniques, c'est qu'ils sont pensés et animés par des personnalités peu communes. Lorsqu'on les interroge, certains nous répondent en termes poétiques, d'autres se positionnent immédiatement sur des questions de responsabilité citoyenne, … Max Leduc, l’âme de Au Foin De La Rue, nous a tenu un discours semblable à sa programmation : ouvert et réaliste. Petite leçon d’économie culturelle avec l’homme qui réunit pour un week-end Joey Starr et les Brésiliens de Baiana System, ou encore Alborosie et Moriarty …   

 
Trouvez-vous qu'il est aujourd'hui … plus facile ou moins facile … à un festival de programmer des talents émergents ? Pourquoi ?
 
Max Leduc : Moins facile, car l'économie actuelle des festivals de taille intermédiaire comme le nôtre est fragile. Face à une augmentation de l'ensemble de nos coups de programmation, de production et de manière générale d'aménagements, le point d'équilibre budgétaire (appelé "break") des festivals est de plus en plus élevé. Par conséquent, la marge de manœuvre de l'évènement, celle qui permettait de se démarquer et de proposer des découvertes, s'amenuise d'année en année, obligeant à attirer de plus en plus de public avec le même nombre d’artistes à l'affiche. En toute logique, il faut donc des noms de plus en plus gros et de plus en plus de "seconds couteaux", ce qui impacte naturellement la place laissée aux artistes émergents. Au Foin de la Rue, nous essayons de garder la même place aux découvertes. C'est un risque, certes assumé, mais qui peut mettre en péril le projet à moyen terme.
 
Avez-vous observé une inflation de certains cachets ?
 
Max Leduc : Oui, de manière générale, les cachets des têtes d'affiches ont augmenté de 20 à 30% ces dernières années, alors qu'étonnamment les cachets des découvertes a peu bougé.
 
Comment l'expliquez-vous ?
 
Max Leduc : Le modèle économique français, fortement basé sur la participation des pouvoirs publics en terme de subvention, se frotte à l'arrivée dans le paysage des festivals de musiques actuelles de grosses machines financées par des entrepreneurs privés, notamment en Europe Centrale et de l'Est. Ce sont donc ces festivals, au rythme de croissance exponentiel d'année en année, qui sont en mesure de proposer de gros cachets, qui « indexent » les cachets des têtes d'affiches. 
En réponse à cela, de plus en plus de gros festivals français sont financés par des tourneurs d'artistes, essentiellement privés, par choix stratégique ou par obligation de survie suite à une mauvaise édition. La conséquence directe est que le cachet du groupe sur un gros festival fait office de référence ou de plancher, alors qu'auparavant le montant du cachet était en général ajusté au format de l'évènement : un festival comme Au Foin de la Rue ne payait pas un artiste le même montant qu'une machine comme les Vieilles Charrues. Mais la recherche croissante d'exclusivité induit un mécanisme d'enchères sur les têtes d'affiches, qui contribue à la hausse des cachets puisque les organisateurs jouent le jeu de cette surenchère et que les productions en profitent.
Le cachet des artistes têtes d'affiche est également – et c'est sans doute là le seul point logique dans ce mécanisme – fonction du public qu'il fait venir sur son nom propre dans une salle ou un Zénith, et non pas "noyé" dans une programmation de festival où il est difficile d'évaluer quel groupe ramène quelle part de public.
Cependant, on peut nuancer ce dernier propos : l'influence d'internet et la création du phénomène de "buzz", avec propagation ultra rapide à l'ensemble du public. Un artiste inconnu devient vite celui que tout le monde veut, alors que personne n'en avait entendu parler six mois avant. Parfois, on n’en entend plus parler un an après. On est à l'exact opposé de la notion de groupe culte avec un public suiveur et fidèle sur des années, voire des décennies. Jouant sur l'aspect potentiellement éphémère du phénomène, les producteurs, maisons de disque et toute la chaîne de développement de l'artiste jouent sur la rareté et le côté "événement" de la venue de l'artiste en France.
Quelles en sont les conséquences ? Uniformisation des programmations (tout le monde veut pour l'été les groupes qui ont rempli les Zéniths à l'automne et en hiver), hausse du prix des billets, afin d'éviter de devoir faire complet pour atteindre l’équilibre, disparition de certains festivals qui n'arrivent plus à suivre la course, …
 
 

El Hijo De La Cumbia, programmé lors de la soirée "Tropicanto" du festival

 

Dans quelle mesure est-il encore possible de proposer une programmation qui se distingue des autres ?
 
Max Leduc : Comme je l’ai dit, tenter de faire une programmation originale par rapport aux festivals qui programment tous les mêmes groupes est un risque. Le festival peut jouer sur son identité, s'il a anticipé et pressenti cette uniformisation des programmations. Cela dit, hormis quelques rares festivals qui peuvent se targuer d'une réputation leur assurant l'affluence désirée (Vieilles Charrues, Transmusicales), il peut être prétentieux et très risqué de ne pas remettre en question sa ligne artistique dans un environnement qui s'uniformise, notamment dans l'Ouest de la France, où l'offre de festivals est très importante sur tous les styles et formats. Cependant, le choix de ne pas rentrer dans la surenchère sur les six ou sept groupes qui feront beaucoup de festivals d'été amène aussi à se creuser la tête, faire des paris, attendre d'autres opportunités et parfois avoir une bonne surprise de dernière minute.
 
Y a-t-il encore des formules à inventer pour faire d’un festival une vraie fête ou tout a-t-il déjà été tenté ?
 
Max Leduc : Je pense que les organisateurs ont encore des cordes à leurs arcs pour contenter un public de plus en plus en recherche et en demande d'imaginaire et de rêve dans ses sorties festivalières.
 
Moteur ou mouton ? Comment voyez-vous le public, comme un peuple d'aventuriers prêts à vous suivre dans vos expérimentations ou comme un groupe de consommateurs à la recherche d'une bonne affaire sans risque ?
 
Max Leduc : 50 / 50 !! On ne peut reprocher à une partie des festivaliers de n'aller que vers des choses qu'ils connaissent sans paraître élitiste. Tout le monde n'a pas le même temps, le même rythme, le même budget,  tout simplement pas les mêmes envies, et, de manière générale, le même accès à la culture. C'est là que la notion de part laissée aux groupes découvertes est importante : un festivalier vient voir une tête d'affiche et, une fois sur le site, découvre une nouveauté qui peut se transformer en coup de cœur et pour laquelle il peut devenir prescripteur auprès de son entourage et contribuer sur son réseau à l'émergence de l'artiste. Par nature, l'être humain va vers ce qu'il connaît et a un besoin permanent de sécurité et de familiarité.
Cependant, et heureusement, il reste des publics aventureux, passionnés, prêts à traverser un territoire pour voir le groupe qu'ils aiment ou pressentent comme "le" truc à suivre. Mais, au contraire du public "consommateur", qui va se fidéliser, ce public avide de découvertes est le plus difficile à reconduire d'une année sur l'autre, tant il décortique les programmations au préalable et ira donc là où il y aura la plus grosse part de découvertes, ou celles qui lui ont le plus caressé l'oreille, ou au contraire celles qui l'ont le plus intrigué...
 
Bénéficiez-vous du soutien de pouvoirs publics et est-ce, selon vous, un atout ou un danger ?
 
Max Leduc : Oui nous sommes soutenus à hauteur de 15% du budget global par les pouvoirs publics. Ce soutien peut représenter un danger si l'organisateur n'envisage pas d'autres leviers de financements, ne cherche pas d'autres pistes et surtout n'anticipe le retrait progressif des collectivités territoriales, qui semble inévitable. Mais, dans le soutien des pouvoirs publics, il faut distinguer les aides attribuées au projet de festival et les soutiens à la structure, notamment au niveau des emplois, qui elles ne semblent pas remises en question. Mais l'avenir du secteur est sans aucun doute le privé.
 
Une question plus personnelle : parmi les artistes émergents que vous programmez, lequel souhaiteriez-vous le plus voir percer ?
 
Max Leduc : Je m'autorise deux réponses car le Macédonien Kiril Djaikovski jouera pour la première fois en France sur notre festival. Il est inconnu ici mais c'est déjà une star dans les Balkans. Et, en inconnus qui, j'espère, deviendront grands, les 2 beatmakers Mister Modo & Ugly Mac Beer, invités par la Fine Equipe.
 
 

Kiril Djaikovski

 
Propos recueillis par François Mauger
 
 
Et aussi sur le web :
- le site du festival

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