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Antonio Lobo Antunes à la MC 93 : splendeur et mystères du Portugal
Depuis janvier, la Maison de la Culture de Seine Saint-Denis rend hommage au romancier portugais, souvent donné comme possible prochain Prix Nobel de Littérature. Les fondateurs du Théâtre en Partance nous parlent de la musique de ses phrases, ainsi que de la place de la guerre et du colonialisme dans son oeuvre ...
Mission impossible ne se joue pas que sur les petits et les grands écrans. Au théâtre aussi, il est fréquent qu'on se lance des défis irréalisables. Ainsi, le directeur de la MC 93 s'est fixé en début d'année une véritable "mission impossible" : consacrer six mois à un auteur qui n'a jamais écrit la moindre ligne pour le théâtre.
Depuis janvier, la Maison de la Culture de Seine Saint-Denis rend en effet hommage à António Lobo Antunes, un romancier portugais bientôt septuagénaire. Depuis janvier, l'oeuvre de ce géant des lettres lusophones a déjà été honorée par le metteur en scène Georges Lavaudant et le romancier et essayiste Olivier Rolin, auteur de Port-Soudan et de Tigre en papier. Avant que Maria de Medeiros ne monte à son tour sur les planches de la MC 93, c'est la troupe normande du Théâtre en Partance qui va relire Splendeur du Portugal. Cette compagnie semble s'être fait une spécialité de l'adaptation de textes d'auteurs tels que Hans Magnus Enzensberger, Georges Bernanos ou Walt Whitman. Ses deux fondateurs, Valérie Aubert et Samir Siad, étaient donc des interlocuteurs tout trouvés pour discuter de l'actualité d'António Lobo Antunes ...
Pourquoi avoir répondu à l'invitation de Patrick Sommier, le directeur de la MC93, lorsqu'il vous a proposé d'adapter un texte d'Antonio Lobo Antunes ?
Valérie Aubert et Samir Siad : C'est tout d'abord pour nous un grand bonheur et un grand honneur de participer à cette gageure proposée par la MC93 de faire entrer les livres de Lobo Antunes sur la scène du théâtre, en compagnie de metteurs en scène, d'acteurs et d'actrices d'horizons divers mais réunis par la fidélité à cette grande maison qu'est la MC93. Théâtre et littérature se tiennent à bonne distance du monde « réel » mais nous pensons que ce qu'ils apportent aux hommes est vital, irremplaçable : le temps, le recul, le regard, le doute, la compassion, la raison et la folie.
Antonio Lobo Antunes est un romancier. Jamais, il n'a écrit pour le théâtre. Ses mots, ses phrases, si personnels, ont été faciles à transposer au théâtre ?
Valérie Aubert et Samir Siad : Comme toute œuvre d'importance, celle de Lobo Antunes ne se donne pas avec simplicité. S'est bien-sûr posée pour nous la difficulté de passer d'une écriture romanesque à un montage destiné à être porté à la scène. Passer de la voix intérieure qu'est la lecture silencieuse et solitaire d'un roman à un spectacle de théâtre destiné à une multitude d'yeux et d'oreilles ne va pas sans difficultés... et sans travail !
Cependant, plusieurs aspects de l'écriture de Lobo Antunes et du roman que nous avons choisi d'adapter nous ont semblé pouvoir nous mener à cette transposition. L'écriture d'António Lobo Antunes nous a semblé tout d'abord profondément musicale, avec ses différentes voix polyphoniques, ses arias, ses choeurs, ses reprises, ses coda da capo. Ce travail de composition autour de la parole nous autorise, nous permet une transposition scénique vers un moment de théâtre où c'est justement la parole vive qui devient moteur de l'action.
Pour ce qui est plus spécifiquement de La Splendeur du Portugal, que nous avons choisi d'adapter, nous nous trouvons avec les personnages de cette famille déchirée par la guerre et le destin, dans un mécanisme tragique tel que les antiques nous l'ont légué. Isilda, la mère, nous apparaît ainsi comme une Hécube après la chute de l'empire troyen. De plus, c'est l'hybris des premiers colons portugais en Angola, la faute coloniale originelle dénoncée par Lobo Antunes, qui déteint sur l'ensemble des générations jusqu'à ruiner les destins des enfants Carlos, Rui et Clarisse qui ont fui l'Angola pour Lisbonne, où ils tentent vainement de trouver une place dans la communauté portugaise.
Parallèlement à cette dimension de tragédie antique, Lobo Antunes nous entraîne également, à notre sens, à travers l'ellipse et la fragmentation apparemment sans logique mais ô combien orchestrée de son écriture, dans un univers qui offre de nombreuses similitudes avec celui d'Anton Tchekhov. La Splendeur du Portugal pourrait avoir ainsi comme sous-titre "une Cerisaie africaine", car elle évoque la vie d'un groupe humain plongé dans le passé et sans grande perspective d'avenir, d'un cercle familial qui se heurte à la fin d'un monde, arraché à sa terre, où l'anecdotique des échanges rejoint en fait l'universel et le tragique de la condition humaine.
Le roman que vous avez adapté revient sur la guerre qui a mené à la décolonisation de l'Angola. António Lobo Antunes y a participé de 1971 à 1973 en tant que médecin. Vous avez également beaucoup travaillé sur des textes de Georges Bernanos, un écrivain lui aussi profondément marqué par les guerres qu'il a vécues. Le temps des conflits vous semble-t-il particulièrement propice à une exploration de l'âme humaine ? Et, si oui, est-ce toujours vrai en notre époque de guerre à distance ?
Valérie Aubert et Samir Siad : On pourrait citer également Céline, ou... Eschyle avec Les Perses ! Depuis les tragiques grecs, la guerre apparaît effectivement comme un révélateur des grandes forces qui agitent le cœur humain : l'amour, la mort, la trahison, la fraternité, la haine... poussées à son expression la plus violente, la plus hideuse ou la plus admirable. Mais les auteurs que nous venons de citer ne parlent pas de "La Guerre" avec un grand "G", ils évoquent leur guerre, faisant œuvre de poésie, c'est à dire passant les événement cataclysmique qu'ils ont vécu au prisme de leur sensibilité, de leur point de vue pour atteindre ensuite seulement à l'universel. Tous les militaires, ou plutôt tous les soldats, pour reprendre une différenciation chère à Bernanos, ne reviennent pas de la guerre avec le manuscrit des Enfants humiliés ou de La Splendeur du Portugal dans leur paquetage !
La vision du conflit angolais par Lobo Antunes est ainsi d'une invention formidable. La tragédie historique est métaphorisée dans la tragédie intime vécue par une famille de colons portugais en Angola, déchirée par le mensonge, la culpabilité, la recherche d'un passé glorieux et surtout, sans que cela ne soit jamais naïf, par une quête effrénée d'amour. Cela rend finalement l'ensemble des personnages à leur enfance, temps béni de l'innocence, et ouvre une échappatoire à tous. La vision que Lobo Antunes a du colonialisme est ainsi débarrassée de tout manichéisme, et sans offrir de réponses ni de jugements, il en démonte avec une acuité perçante toute la complexité.
Votre adaptation de "La splendeur du Portugal" semble placée sous le signe du requiem : les personnages flottent comme des fantômes chargés de regrets. Cela correspond-il à votre vision du Portugal, perçu comme un petit pays qui pleure son grand passé, ou à la multiplication des personnages et des points de vue chez António Lobo Antunes ?
Valérie Aubert et Samir Siad : Cet aspect de requiem nous a été donné par le texte avant toute analyse politico-ethnique. Il y a d'abord comme nous le disions l'aspect musical de l'écriture d'António Lobo Antunes. Ensuite, Isilda, la mère de famille, dit sans cesse qu'elle est morte, que la vie en Angola est finie, passée. Nous entrons donc dans la maison des morts, dans un lieu religieux, au sens propre, un lieu qui relie les êtres entre eux malgré la distance géographique, temporelle et affective. Mais cette maison, c'est aussi le lieu de la dispersion, des déchirements, de la mort, la maison du diviseur, du diable donc, une sorte de pandemonium où règnent le bruit et la fureur.
Pour ce qui est de la distribution, nous nous sommes interrogés sur le fait de faire de chacun des personnages du roman un personnage du spectacle. Il nous est assez vite apparu que cette dimension psychologique était par trop réductrice et aurait trahi l'esthétique et la visée de Lobo Antunes. C'est pourquoi nous avons choisi d'aborder ces personnages comme des fantômes, des figures, des bas reliefs d'un temple voué au culte des morts, ou... des masques africains, comme ceux que Lena, la belle-fille, a ramenés d'Angola et qu'elle garde à Lisbonne comme ultime lien à l'Afrique. La notion de personnage est ainsi revisitée par les visions kaléidoscopiques, passées au crible de la remémoration voire du ressassement.
Pour finir : selon vous, à quand un Prix Nobel de Littérature pour António Lobo Antunes ?
Valérie Aubert et Samir Siad : Le plus vite possible !!!
Propos recueillis par François Mauger
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