Angélique Ionatos : « En Grèce, l’art doit redonner de l’espoir »

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Politique - Actualité

La Grèce est au coeur de l'actualité mais reste très éloignée des préoccupations du secteur culturel, qui semble ignorer ce qu'il se passe dans le berceau de l'Europe. Grâce soit donc rendu au Théâtre de la Ville, qui programme dans ses "Chantiers d'Europe" une demie-douzaine de spectacles grecs, dont un récital d'Angélique Ionatos. Rencontre avec l'interprète préférée des poètes ...

C’est par la poésie qu’Angélique Ionatos a choisi de répondre aux difficultés que traverse la Grèce. On pourrait croire à une position d’esthète, à une fuite vers la tour d’ivoire des adeptes de l’art pour l’art. C’est tout le contraire : la chanteuse grecque va chercher dans ses recueils cornés et annotés les mots de notre présent, qu’elle transforme en pures vibrations, capables de traverser la plus vaste des salles de spectacle ou le plus cuirassé des cœurs. Dans le lumineux foyer du Théâtre de la Ville, elle nous a expliqué sa démarche … 

 
 
 
 
 
 
 
 
Vous évoquez le présent de la Grèce au travers de la poésie. Que prophétisent les poètes grecs que vous avez choisi de chanter ?
 
Angélique Ionatos : Depuis longtemps, je travaille sur les textes des plus grands poètes grecs, dont le Prix Nobel Odysséas Elytis, qui, dans une œuvre maitresse, donnait sa vision de la Grèce et, à travers elle, du monde. Dans ce poème, écrit dans les années 50, il parle de l’avenir. Dans un texte dont le titre se traduit justement par « prophétique », il disait « Toi, le poète exilé dans ton siècle, dis-nous ce que tu vois ». Et le poète de répondre : « Je vois un temps où le bonheur se vendra en boites de conserve, où chacun aura sa petite part de rêve, et viendront des années tristes ». Mais il finissait en disant que, quand même, « les rêves prendront leur revanche », ce qui a donné le titre de ce spectacle. 
 
Il y a toujours de l’espoir chez Elytis. Il parlait des années dures qui allaient venir mais il continuait de croire en l’être humain, ce grain de sable qui, dans les pires situations, se réveille. L’être humain crée ses propres anticorps. Dans une société ploutocrate, mercantile et hautement robotisée, l’être humain (en tout cas, celui qui mérite encore ce nom) est toujours là où on ne l’attend pas. C’est cette idée que j’ai envie de véhiculer à travers ce récital : n’oubliez pas la part de rêve, ce qui fait de nous des êtres humains, …
 
Le temps est venu de résister, de résister à cette société qui nous oblige à ne penser qu’en termes de pouvoir d’achat. Acheter mais acheter quoi ? Quoi de plus ? On baigne dans de fausses valeurs. Nos besoins nous sont dictés. Mieux vaut vivre avec peu et ouvrir les yeux comme les enfants. Yannis Ritsos disait que la jeunesse, c’est se lever, voir cet arbre qui est dans notre rue depuis toujours et s’en étonner. C’est ça, la jeunesse : ne pas s’habituer, ni à la beauté du monde, ni à l’injustice. C’est un éveil. Le rôle des artistes, c’est, à travers la beauté mais aussi la lucidité, de redonner de l’espoir. En tout cas, en Grèce où les suicides se multiplient, où les gens sont dans un état effroyable de désespoir, il faut redonner de la dignité, redonner l’envie de rêver et de résister …
 
 
Vous faîtes des aller-retour constants entre France et Grèce. Y avez-vous participé à des manifestations ?
 
Angélique Ionatos : Oui. Je les ai vécues avec, à la fois, beaucoup d’espoir et de désespoir. Quand j’ai vu des gens comme Mikis Theodorakis et Manolis Glezos se faire gazer par les gendarmes, j’ai eu envie de mourir. On a envoyé des gaz lacrymogènes sur ces deux vieux résistants qui étaient descendus dans la rue pour soutenir les Grecs … J’ai eu tellement honte. Quand je vois le parti néo-nazi, ce ramassis de voyous démagogues, populistes et xénophobes, récolter tant de voix, j’ai honte qu’ils soient grecs. J’ai honte que, dans un pays qui a inventé le mot « philoxenia », qui signifie l’hospitalité, on en soit là. 
 
 
Pour ce spectacle, vous serez accompagné de la chanteuse et guitariste Katarina Fotinaki et du violoncelliste Gaspar Claus, qu’on a récemment aimé dans un projet néo-flamenco avec son père, Pedro Soler. Pourquoi l’avoir choisi ?
 
Angélique Ionatos : Gaspar, je le connais depuis très longtemps : je l’ai vu naître. Je l’ai souvent vu sur scène et je trouve qu’il a un grand lyrisme mais, qu’en même temps, il sait accompagner un texte. J’avais envie de travailler avec lui parce que j’ai de plus en plus envie de travailler avec la jeune génération : Katarina Fotinaki, ... Plus je vieillis, plus je travaille avec des jeunes et plus le public rajeunit aussi. C’est très étonnant. Les jeunes nous remettent toujours en question. Ils ont une impertinence propre à la jeunesse. On ne peut pas dormir sur ses lauriers. Moi, je leur apporte mon expérience. Je suis arrivée à une période de ma vie où la transmission est importante. Je suis de plus en plus libre. Ce n’est pas maintenant que je vais commencer à faire des compromis. La transmission devient très importante : je vais dans des classes, je rencontre des adolescents, je parle, je parle beaucoup, pas que de la musique, … C’est très important que les artistes s’engagent dans ce qu’on appelle en grec « politismos », qui signifie la civilisation, plus que la culture. En tant qu’êtres civilisés, que faisons-nous pour les enfants, pour l’avenir ? Comme je pense que tout doit passer par l’éducation, le rôle des artistes est peut-être là …
 
 
 
 
Angélique Ionatos et Katerina Fotinaki en 2009 
 
 
 
Les Chantiers d’Europe du Théâtre de la Ville souvrent sur un hommage à un artiste disparu, Theo Angelopoulos …
 
Angélique Ionatos : Il est parti trop vite. Je l’aimais profondément. L'univers esthétique d'Angelopoulos me touche beaucoup. C’est la Grèce de mon enfance, pas la Grèce souriante et ensoleillée, pas la Grèce du Club Med, c’est la Grèce du nord, aride et ingrate … J’adorais ses films. Ils me faisaient voir mon pays différemment. Il créait des images inoubliables. Un artiste, c’est peut-être ça : quelqu’un qui laisse un univers derrière lui …
 
 
Si vous n’étiez pas là, vous et Theodorakis, la Grèce d’aujourd’hui serait pratiquement absente de nos théâtres et des bacs des disquaires. Comment l’expliquer ? C’est une question d’oubli ou d’isolement ? 
 
Angélique Ionatos : Je parlerais plutôt d’isolement. Vous savez, c’est très paradoxal, mais les Grecs ne se sentent pas européens. Ils se sentent orientaux. Il y a aussi l’isolement de la langue, qui n’est parlée qu’en Grèce. On vit un peu en autarcie. Les artistes sortent rarement, à part Theodorakis, qui est le seul musicien grec à avoir une aura internationale, grâce ou à cause de l’exil. Les artistes vont parfois faire un crochet aux Etats-Unis ou en Australie, là où il y a de grandes communautés helléniques. A Paris, on ne trouve que des étudiants grecs. Je ne sais pas pourquoi … Moi, je suis une enfant de la diaspora. J’ai plus vécu à l’étranger qu’en Grèce, que j’ai quittée à quatorze ans. Culturellement, je me sens autant française que grecque. Dans mon cœur, je suis à 100% grecque. Mais je ne pourrais pas vous dire pourquoi la Grèce est si isolée …
 
 
Pensez-vous que, paradoxalement, la crise que traverse la Grèce pourrait être une occasion de renouer avec l’Europe ?
 
Angélique Ionatos : Oui. Les anciens Grecs disaient « Il n’y a pas de mal qui n’entraîne de bonnes choses ». Dans ma vie, je l’ai vérifié très fréquemment. La classe moyenne revient à une solidarité qui était très caractéristique de la Grèce : les Grecs s’intéressaient à ce que vivaient leurs voisins, leurs portes étaient ouvertes, … Cette solidarité, on l’avait perdue mais elle est en train de revenir. La génération de mes parents a vécu l’occupation allemande et, dans les années 50, la guerre civile et une grande misère. Quand des jours meilleurs sont venus, ils ont été excessifs dans leur consommation. On a perdu un peu le nord. Aujourd’hui, on est en train de revenir à l’essentiel.
 
Quant à l’Europe, il y a une solidarité qui s’installe également. L’Italie, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne sont au bord de cette espèce de dégringolade. Il y a une sorte de front commun pour faire face à la ploutocratie. Il est inadmissible que Lagarde dise « Les Grecs ne paient pas leurs impôts, c’est bien fait pour eux ». J’ai envie d’être horriblement agressive et vulgaire quand j’entends ça. La vulgarité est de sa part. Comment peut-elle dire des choses pareilles ? C’est inadmissible. Des retraités grecs se sont écriés « Qu’elle viennent ici vivre avec nous, avec 500 euros, qu’elle vienne, Lagarde, pour voir ! ». Via internet, tout se sait immédiatement. A travers ces nouvelles technologies, nous nous sommes rapprochés. C’est très démocratique
 
 
Finalement, vous êtes plutôt optimiste …
 
Angélique Ionatos : Oui. Enfin, je dirais que je crois en l’être humain. J’ai foi en l’être humain. Sans cette foi, je cesserais de vivre. Si on regarde les images nécrophiles qui nous montrent les cadavres d’enfants en Syrie, quand on voit les  gens dormir dehors, dans une misère extrême à Paris, on n’a pas envie de vivre. Ou on se tire une balle dans la tête, ou on se dit ; « Je vis et je vais résister ». « Chacun ses armes » disait Elytis. Moi, mon arme, c’est mon chant, c’est la musique et ce sont les choix que je fais dans l’art que je pratique. Ce sont mes armes et je me battrai jusqu’à ce que je meure …
 
 
 
Propos recueillis par François Mauger
 
 
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Commentaires

Elle aurait pu indiquer que son compatriote Dalaras avait une vraie célébrité en dehors des frontières de la Grèce et de façon forte en Turquie.
Sinon elle a toujours des propos d'une très grande intelligence; Quant à sa voix, sa manière d'interpréter, je suis toujours émerveillé et ému.

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