Tinariwen

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artiste - Musique
Tinariwen

Originaire de l’Adar des Ifoghas, Tinariwen représente les "Ishoumar", jeunes Touaregs ne connaissant que le travail précaire et l’exil. Musique contemporaine touarègue aux guitares électriques blues et aux chants caractéristiques, leur place tient autant à leur poids politique qu’à leur histoire de rebel. Ils sont de véritables représentants d’une culture à cheval entre l’Orient et l’Afrique Noire.

Portrait

 

Au coeur du rock du désert

 

Amenés en Occident par les saltimbanques angevins de Lo’Jo et produits par le guitariste anglais Justin Adams, le groupe Tinariwen s'est constitué en deux albums le fan-club le plus chic de la planète. Robert Plant, ex-vocaliste de Led Zeppelin, ou Thom Yorke, actuel leader de Radiohead, ne tarissent pas d’éloges sur leur blues chaloupé et nostalgique. Ils sont acclamés par la presse et le public sur les cinq continents et ce n’est certainement pas Aman Iman, leur nouvel album, qui va infléchir cette tendance. Mais rien ne leur ferait quitter leur mode de vie nomade dans leur pourtant difficile région de l’Adar des Ifoghas, au Nord-Est du Mali.

 

Il faut trois journées pour aller de Bamako à Kidal en 4x4, mais l’éloignement entre la capitale du Mali et la ville saharienne semble bien supérieur aux quelques 1600 kilomètres qui les séparent. Kidal, ancienne forteresse militaire longtemps absente des cartes, est aujourd’hui considérée par les Touaregs comme un supermarché trop souvent vide et négligé par les autorités qui préfèrent livrer des tracteurs, inutiles en cette région désertique, au lieu de creuser des puits pour apporter l’eau, qui manque cruellement. Après Gao, la route cesse et le goudron cède la place à 400 kilomètres de piste poussiéreuse. Il faut un conducteur averti pour repérer son chemin entre les variations subtiles d’un paysage fait de sable, de pierrailles et d’herbes desséchées, et déjouer les pièges d’un sol chaotique. À mi-parcours, comme une plaisanterie d’un goût douteux, apparaissent 50 mètres de goudron que les Touaregs comprennent comme un panneau routier annonçant la route de la capitale. Aux portes de Kidal, un poste militaire fi ltre l’accès. Ici, l’ambiance est plus nerveuse qu’aux autres barrages rencontrés dans le pays. Ville essentiellement composée de Touaregs kel tamasheqs (qui parlent le tamasheq), elle fut en mai dernier le théâtre d’une nouvelle rébellion armée et les montagnes du Tigharghar voisin abritent encore des insurgés.

 

Contrairement à ce qu’a pu affirmer la presse française, qui les assimilait à des intégristes musulmans, ils ne réclament rien d’autre que l’application des aides promises dans le cadre du pacte national d’avril 92. Les hommes en uniforme sont nerveux et suspicieux mais, à la tête de notre convoi, les policiers kel tamasheqs reconnaissent Hassan et Eyadou et, comme tous les Touaregs, ils respectent les membres de Tinariwen dont la musique a cimenté l’identité moderne de leur peuple lorsqu’elle est devenue la bande son de la rébellion des années 90. On a assez parlé de leur réunion dans les camps libyens de Khadafi , lorsque celui-ci laissait croire à ceux que l’on nommait Ishumars (du français "chômeurs") qu’il allait les aider dans leur révolte, mais utilisait leur colère pour ses combats personnels. On a souvent évoqué l’image de l’homme bleu (Keddu) attaquant un poste militaire une kalachnikov à la main et une guitare électrique à l’épaule. Il vaut toujours mieux imprimer la légende lorsqu’elle est aussi romantique, mais ici elle est réalité. Tinariwen n’est pas un groupe ordinaire, non seulement parce que ces musiciens font plus souvent chanter leurs guitares électriques sous les étoiles du désert que sur des scènes équipées, mais aussi parce que leur organisation ne correspond pas aux normes habituelles. Si en Occident ils jouent le jeu du show-business international, c’est davantage dans le souci de promouvoir la culture de leur peuple que pour obtenir une gloire personnelle. Ibrahim, leur charismatique fondateur, poète et compositeur, peine à jouer le rôle de leader. Sur scène, il tend à se tenir en arrière. Tinariwen a beau être le groupe fondateur de la musique touarègue moderne, Ibrahim considère les autres musiciens (Tartit, Toumast et Abdallah de Desert Rebel) comme des membres de la même famille.

 

Famille où traditionnellement chez les Touaregs la femme est au centre et possède la tente qu’elle garde en cas de séparation. Chez Tinariwen, la femme va et vient à sa guise ; la chanteuse Mina vient d'ailleurs de quitter le quotidien du groupe pour fonder un foyer. Ibrahim explique que, comme toutes les jeunes femmes qui ont partagé le destin du groupe, elle peut revenir chanter avec eux quand elle veut. Aujourd’hui, Bassa la remplace avec la même ferveur et en bénéficiant de la même bienveillance. Tous les musiciens, poètes et chanteurs qui ont traversé leur histoire peuvent se prévaloir d’appartenir à Tinariwen, même s’ils ne sont jamais venus tourner à l’étranger comme le génial mais peu sociable Mohamed "Japonais", considéré par tous comme l’un des personnages essentiels de cette famille. Sur scène, chaque musicien peut prendre le lead. Bien sûr, Ibrahim est celui qui a composé le plus de chansons, mais le complice de l’errance libyenne Hassan, surnommé le lion pour sa ténacité et sa force organisatrice, et le fougueux Abdallah manient aussi les vers et les riffs avec inspiration. Les jeunes ont été choisis pour leurs talents : excellent guitariste rythmique et nouvel arrivant, Intidaw écrit des chansons à portée sociale. Eyadou, bassiste hors pair courtisé par Youssou N’Dour, est l’arrangeur du groupe. Saïd, percussionniste implacable, peut troquer à tout moment son djembé pour une guitare si le besoin s’en fait sentir.

 

La journée s’écoule lentement, au milieu de la brousse Ibrahim sort un lecteur de DVDs et le branche sur son ampli à piles. Il nous montre le film O Brother Where Art Thou? des frères Coen, qui raconte la fuite du bagne de trois chanteurs américains des années 20, qui ignorent que le gospel enregistré pour gagner quelques dollars les a rendus célèbres. Avant la tombée du jour, on a le temps de méditer sur le parallèle avec l’histoire de Tinariwen. Le soir, deux feux sont préparés. L’un pour se rassembler, l’autre pour la nourriture, à côté des braises pour la théière. Après le repas, ils sortent les amplis à piles et branchent les guitares. Ils y cueillent des notes fascinantes qui évoquent autant la démarche du chameau que la trajectoire des étoiles fi lantes ou l’eau qui jaillit de la source. Cette eau dont les habitants de la région connaissent si bien la valeur et que Tinariwen chante dans le nouvel album Aman Iman, adage touareg qui signifie "l’eau c’est la vie". Les morceaux datent de différentes périodes, comme "63", une des premières chansons écrites dans les années 80 par Ibrahim et feu Inteyeden. Elle raconte la révolte initiale sévèrement punie par les autorités, capables de fusiller des rebelles devant leur famille en leur demandant d’applaudir, comme c’est arrivé au guitariste lors de l’exécution de son père. "Assouf" date de la même décennie ; le mot signifie "la nostalgie" et désigne le style musical du groupe, entre le blues et la saudade. Ailleurs, Ibrahim chante l’exil, la beauté du désert et la condition touarègue, sujet également central des compositions d’Abdallah, qui loue l’identité de son peuple sur "Toumast"ou la mémoire d’un héros du mouvement de libération (Mano Dayak). Hassan signe "Tamatant telay", un chant qui, aux heures chaudes de la lutte armée, incitait les combattants à vaincre la peur de la mort. Japonais adapte un chant d’amour féminin ("Ahimana") et redit l’enjeu crucial de l’eau sur "Awad Idjen".

 

Entièrement enregistré au studio Bogolan de Bamako, celui qui appartenait au grand aîné Ali Farka, Aman Iman lie l’urgence musicale des sessions de Radio Tisdas à la maturité perceptible sur Amassakoul. Sans dévier de sa veine poétique, en clamant toujours plus fort son amour de liberté, Tinariwen ne cesse d’affi ner sa cohérence. Une évolution qui ne peut que se renforcer car, en même temps que la petite poignée de journalistes européens, une sono mobile est arrivée à Kidal. Tout de suite essayée lors d’un concert à la maison du Luxembourg, pays s’investissant pour le développement de la région, elle a fait découvrir des nuances sonores jamais entendues par le public local de Tinariwen. Cette console devrait aussi aider les jeunes musiciens qui gravitent autour du groupe pour apprendre. Sans doute moins précieux qu’un puits, cet outil peut néanmoins aider la communauté à être encore mieux entendue.

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