Raúl Paz
Raúl Paz, le « Petit Prince » du son pop electro-latino, est presque aussi Français que Cubain. Après cinq albums, il s'affirme comme l'un des talents de la musique de Cuba.
Le Hot Brass, 1996. Ce soir-là, le club parisien réunit au cours d’une jam-session quelques fines lames de la scène world de la capitale. Débarqué le jour même de La Havane avec un visa d’étudiant – il vient inscrire à son curriculum une spécialisation dans la musique « impressionniste française » –, un jeune Cubain de 27 ans n’en revient pas :
«Tout ce dont je rêvais était là ! D’excellents musiciens comme Richard Bona, Manu Katché, Mario Canonge, Minino Garay, et surtout, une fantastique rencontre de cultures dans un même espace. Ça a été un choc ! »
Pour la première soirée hors de son île, Raúl Paz se glisse sur les planches pour chanter. Il ne les quittera plus.
L’Olympia, octobre 2005. Les études et le pays semblent loin pour un chanteur devenu entre temps un des Cubains préférés des Français. Consacré Petit Prince d’un son pop electro-latino, il prend son monde à contre-pied en assurant seul à la guitare la première partie de son concert :
« J’ai voulu rendre hommage à mon père, explique t-il. Le pauvre homme ne supportait pas la musique, à l’exception de la musique paysanne de Cuba. J’ai donc chanté des guajiras, des classiques de Guillermo Portabales et des chansons à moi, dans un format acoustique, traditionnel. »
Le public ne boude pas son plaisir et l’idée germe de creuser le concept en studio. « Il se trouve que j’avais prévu un séjour de quatre mois à Cuba, où je n’étais rentré que de façon passagère depuis dix ans. J’avais besoin de me retrouver dans cet espace auquel j’ai appartenu, mais ne qui ne m’appartenait plus. Et de me le réapproprier en faisant un disque. »
Son choix se porte logiquement sur le studio San Miguel des locaux Egrem, où se sont jouées les pages les plus prestigieuses de l’histoire de la musique cubaine, des tout premiers enregistrements à ceux du Buena Vista Social Club. En casa est enregistré dans les conditions d’un live, en quatre jours, avec une formation de cinq jeunes talents de l’île. Seule participation étrangère, le producteur anglais, basé en Colombie, Richard Blair, que l’on connaît notamment pour le projet Sidestepper. Il réalise un superbe travail de captation et de masterisation.
« Je n’aime pas parler de retour aux sources, parce que l’idée de revenir au passé ne m’a jamais intéressé, avertit le chanteur. C’est plutôt le témoignage d’un voyage vers les recoins les plus intéressants de la musique de mon enfance, une rencontre avec cet «ancien » nouveau monde que Cuba représente pour moi aujourd’hui. »
Avant de rejoindre les bancs de l'Institut supérieur des arts de La Havane, Raúl Paz a grandi dans la bourgade de San Luis, dans la province de Pinar del Río, avec des champs de tabac pour seul horizon, au sein d’une famille descendant d’immigrés de Galice et des îles Canaries.
« Va savoir pourquoi, nous avions quatre disques à la maison : l’un de Led Zeppelin, un album de Miriam Makeba, une symphonie de Mozart et un disque de coplas espagnoles. Mais il y avait aussi des concours d’improvisation tous les dimanches dans le parc municipal et l’on sortait écouter des tonadas, des decimas, du punto guajiro, toute cette tradition paysanne de poésie improvisée avec beaucoup de guitares, qui vient d’Espagne et des Canaries en particulier. »
Sur cette terre où ont vu le jour Maria Teresa Vera et Polo Montañez, la joûte verbale se cultive comme le blues dans le delta de Mississipi .
« Que tu considères les Etats-Unis, Cuba, le Mexique ou l’Argentine, les musiques rurales sont, en fin de compte, celles qui se ressemblent le plus. Elles partagent une base commune autour de certains accords de guitare, de mélodies en tons mineurs et de la nostalgie. En faisant un disque de blues cubain à ma façon, je veux tendre une fois de plus vers cette universalité de la musique.»
Album de chansons à l’état pur, "En casa" brille par sa cohérence, tant intrinsèque qu'au regard des deux productions antérieures du chanteur. Pour autant, Raúl Paz se défend d’avoir excessivement élaboré sa conception :
« Les musiciens de formation académique, comme moi, tendent à trop se prendre la tête pour faire entrer la musique dans une autre dimension ! Je pense au contraire que la chanson doit être quelque chose de léger, avant tout une manière de transmettre un message. Sa grandeur repose sur ce côté éphémère, à la fois ingénu et sincère. »
Un tiers des thèmes a en ce sens valeur de manifeste, comme exercice de style où le Cubain joue avec les spécificités de différentes traditions musicales. « A la manière de… » la trova originale («Te fuiste »), la chanson satirique (« No me incomodes »), le son d’Oriente (« Cubano »), le vallenato colombien (« Canciones »), qui répondent tous à une façon de dire qui leur est propre. Le reste du répertoire reflète « ce que je suis aujourd’hui : quelqu’un qui aime les contradictions, qui s’amuse à chercher un équilibre entre des choses apparemment opposées, comme la pop et le folklore. »
Cette volonté de cultiver l'ambiguïté s’exprime également dans les textes du chanteur :
« « Imáginate » (ndlr : premier succès d’un album homonyme publié par le label de salsa RMM en 1999, passé relativement inaperçu en France mais qui a fait un carton Outre-Atlantique) est un thème qui parle de deux histoires qui n’ont rien à voir : la mort de mon père d’une part, un énorme amour que je vivais alors d’autre part. Selon la manière dont je la chante et la manière dont on l’écoute, cette chanson parle de l’un ou de l’autre.»
Les rues de La Havane sont le théâtre parfait de ces histoires à tiroirs, réelles ou imaginaires, comme celle de ce couple improbable qui passe ses journées à la fenêtre (« Ventana ») ou d’une muse dont les baisers brûlent le chanteur mais dont les pensées volent déjà vers le prochain inconnu (« 25 años »).
« Ma manière de composer est toujours la même : laisser venir l’inspiration et chercher ensuite une explication, pour qu'elle se démasque d’elle-même. Je m’inspire beaucoup d’images, de scènes qui peuvent impliquer une chanson qui parle de moi ou d’une ambiguïté qui n’est définie qu’après coup.»
Ce séjour sur la plus grande île des Antilles aura enfin eu le mérite de situer Raúl Paz au sein d’une nouvelle avant-garde artistique, que représentent par exemple le musicien X Alfonso ou l’écrivaine Wendy Guerra dont le premier roman, Todos se van, (« Ils partent tous », non traduit, Prix Bruguera 2006 en Espagne) peut se lire comme le pendant littéraire et insulaire de cet album.
« Nos musiciens ont longtemps été enfermés, ce qui les a poussés vers un goût démesuré de la technique et de la virtuosité. De manière très prétentieuse, ils pensaient qu'ils n’avaient pas besoin d’aller à la rencontre de quoi que ce soit. Mais depuis une dizaine d’années, une nouvelle génération d’artistes émerge qui commencent à se considérer comme des citoyens du monde. C’est ce pour quoi je milite à travers ma musique : Cuba n’est pas seulement une jolie carte postale. Nous voulons exister dans le monde tel qu’il est en 2006. »


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