Lee Scratch Perry

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artiste - Musique
Lee Scratch Perry

Producteur de génie au cerveau bouillonnant, créateur du légendaire studio Black Ark (Arche Noire), Lee 'Scratch' Perry, "l'upsetter", incarne le son de toute une époque de la musique populaire jamaïcaine.

Portrait

"I am the Upsetter !" ("Je suis l'Emmerdeur !"). Une chose est sûre, la réputation sulfureuse dont jouit Lee 'Scratch' Perry doit autant à ses talents de producteur qu'à ses frasques et lubies en tous genres. Pendant son adolescence, le jeune 'Scratch' (Rainford Hugh Perry de son vrai nom), né le 28 mars 1936 à Kendal, un trou paumé au nord-ouest de la Jamaïque, enchaîne tous les petits boulots possibles et imaginables. Tour à tour champion de dominos, danseur émérite, terrassier, manœuvre et conducteur d'engin de chantier, il essaye coûte que coûte de s'incruster dans le milieu musical et fait un passage éclair aux côtés de l'irascible Duke Reid (label Treasure Isle) avant de rejoindre Clement " Coxsone " Dodd et son fameux Studio 1 au début des années 60. Engagé au départ comme homme à tout faire, Little Lee (son surnom de l'époque), 25 ans, y reste de 1961 à 1966 et cumule au fil des ans les postes de roadie, responsable de sound-system, comptable, aboyeur en chef, dénicheur de talents et compositeur.

Fin 61, il enregistre son premier titre : Chicken Scratch du nom d'une danse où il excelle. D'ailleurs, à ce propos, parmi sa collection de surnoms (Little, King, Pipecock Jakxson, Upsetter, Duppy Conqueror, Super Ape, Dub Shepperd, Kojak, Kimble the Nimble), 'Scratch' demeure certainement le plus usité de ses nombreux pseudonymes.

Dès 62, il supervise de plus en plus de sessions et donne une nouvelle chance aux Vikings (futurs Maytals) précédemment éconduits par Dodd. Malgré la réussite de ses textes, ses hits et sa clairvoyance, King Scratch n'obtient pas la reconnaissance escomptée de la part de son boss, Coxsone, devenu numéro un sur l'île. Frustré, il met les voiles et entame alors la période la plus créative de son existence. S'ensuit une série de brèves alliances avec WIRL, Joe Gibbs, Clancy Eccles, Lynford Anderson et Prince Buster. Comme ce dernier, Lee passe aussi pas mal de temps à observer les tambourinaires burru et rasta dans le ghetto, toutes ces bribes d'héritage africain dans lesquelles étaient plongées des femmes de sa famille. Des influences qui se retrouveront dans son premier hit post-Studio 1 de 1968, People Funny Boy, tube révolutionnaire qui ouvre la voie au son émergeant du reggae. Si l'ère du ska le voit jouer un rôle secondaire, le rocksteady, le reggae, puis le dub lui permettent d'exprimer son génie en toute liberté.

Difficile de dissocier la carrière de Lee Perry de celle de plusieurs vocalistes légendaires des 70's : on pense tout de suite aux Wailers, aux Congos ou aux chanteurs Max Romeo, Junior Byles, Dr Alimentado, George Faith, Dave Barker, sans oublier Junior Murvin. Même si elle ne s'étale que sur quelques mois, sa collaboration avec les Wailers s'avère déterminante pour le trio de l'époque. Sous l'influence de 'Scratch', Bob Marley devient leader et son chant s'imprègne du phrasé et de l'articulation du producteur fou. Créateur dans l'instant, comme le souligne le photographe Adrian Boot, qui l'a beaucoup côtoyé, Lee Perry co-écrit une grande partie du nouveau répertoire du groupe au cours de longues jams informelles avec Bob (Mr. Brown, Small Axe, Duppy Conqueror, Sun Is Shining, Kaya). Contrairement aux producteurs jamaïquains qui cherchent à coller à tout prix au modèle occidental, lui n'en fait qu'à sa tête comme le révèlent ses tenues excentriques et les lubies qu'il impose à "ses" artistes. Pour preuve, la pochette de Soul Revolution où il impose aux Wailers de se déguiser en Black Panthers d'opérette, le tube renversant Shocks Of Mighty (un équivalent reggae du Sex Machine de James Brown) qui dévoile le chanteur Dave Barker toastant pour la première fois ou encore Junior Murvin qu'il aurait entendu taper le bœuf sur le pas de sa porte avant de l'inviter à enregistrer le sublime Police & Thieves.

Ses sources d'inspiration sont multiples et variées : les westerns spaghettis, les feuilletons TV, la bouffe, la religion, le cosmos, la science fiction, le sexe, les films de kung-fu et autres séries B auxquels il emprunte les patronymes des personnages pour baptiser les titres de ces morceaux.

Qu'il s'agisse de Chris Blackwell, ancien patron du label Island, accusé d'être "un vampire qui suce le sang des opprimés, responsable de la mort de Marley" (sur l'album Hystory, Mystery & Prophecy), de Coxsone (Run For Cover) ou encore de Joe Gibbs (People Funny Boy), l'imprévisible 'Scratch' s'embrouille avec tous ses employeurs et règle ses comptes au travers de disques porteurs de diatribes enflammées.

En 1974, Maître Perry, désormais au sommet de son art, affirme un peu plus son désir d'indépendance et bâtit dans le fond de son jardin le studio Black Ark (Arche Noire), prolongement physique de ses fantasmes musicaux les plus déjantés. Sorte de refuge des discours rastas radicaux, base d'action de groupuscules révolutionnaires ou encore église rasta, les meilleures productions s'y succèdent jusqu'à ce que son capitaine (devenu paranoïaque) décide, en 1979, d'y mettre le feu. Néanmoins, pendant toute cette période, le Phil Spector de la musique jamaïquaine, aux commandes de sa petite console 4 pistes, réalise de véritables prouesses techniques. La duplication en série des pistes d'enregistrement, les aiguilles de contrôle en permanence dans le rouge, les bandes enfouies dans le jardin, les têtes de lecture nettoyées avec un tee-shirt sale, les vapeurs de spliffs recrachées sur les bandes, sans oublier larsen, feedback, distorsion et saturation, résonnent encore aujourd'hui comme autant de marques de fabrique de ce magicien du "son". Bien avant la mode du lo-fi, 'Scratch' avait compris que la pureté sonore est une notion toute relative. De la même façon qu'il fait des miracles technologiques avec son équipement rudimentaire, le bidouilleur mystique parvient à tirer le meilleur des artistes qui défilent dans son antre magique.

Vrai génie ou faux allumé, fou génial ou visionnaire sans égal, Lee 'Scratch' Perry, jamais à cours d'improvisations, frappe par son approche aventureuse de la musique, son esprit loufoque et décalé. Pierre angulaire du trio Beastie Boys, Adam Yauch s'avoue fasciné par sa conception du studio comme un instrument à part entière. Selon lui, " Lee Perry utilise la technologie non pas pour elle-même : il l'intègre dans la vie, dans le cosmos ". Pour Adrian Boot, le principal mérite de 'Scratch', c'est "d'avoir donné au reggae une intelligence, de l'avoir transformé en un art, qui demande réflexion avant d'être absorbé". A l'instar de Miles Davis, George Clinton ou Sun Ra, Lee Perry exige l'impossible de la part des musiciens avec lesquels il travaille et le pire c'est que ça marche !

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