Musiques des guyanes et du Brésil
Brésil-Guyane, Cuba, Jamaïque – ce triangle d or a davantage influé sur les musiques du monde que tout autre pays, toute autre région.
Voyage musical
Musiques des guyanes et du Brésil
Brésil, Cuba, Jamaïque – ce triangle d or a davantage influé sur les musiques du monde que tout autre pays, toute autre région.
Découvrir la Guyane, remonter le fleuve Maroni : le périple révèle des musiques et des cultures d’une vivacité incroyable. Des sons prolifiques, bien sûr sous-tendus par des hommes. Rencontre avec trois personnages emblématiques.
//L’agitateur
Michaël Christophe a des allures de pirate. Format XXL, tatouages, filet sur la tête pour maintenir ses dreadlocks…Un activiste forcené, un passionné, un idéaliste. Forcément attachant.
Depuis des années, sans rien attendre de personne, sans compter ni le temps ni l’argent investis – il a même hypothéqué sa maison ! – Michaël organise des concerts, produit des albums et tient, à bout de bras, un incroyable festival : les Transamazoniennes (cinquième édition en 2008).
Le boss, c’est lui! Un statut révélé par sa compétence, sa connaissance du terrain et des hommes et particulièrement celle du monde des Bushinengués*.
Les Transamazoniennes se déroulent tous les deux ans dans un lieu chargé d’histoire, le Camp de la Transportation. Un bagne ou les prisonniers transitaient avant d’être dirigés entre autres vers le bagne de Cayenne et l’Ile du Diable.
Le but de ce festival et du travail de Michaël ? Faire connaître les cultures de la Guyane et des Bushinengués, le peuple du fleuve Maroni.
Rencontrer Michael c’est se heurter aux cultures guyanaises avec force et jubilation. Après avoir été adoubé par un « Roule Man », (vas y bonhomme ! ) on ne peut que partir remonter le fleuve, grandiose porte d’entrée sur la culture « nègre marron », guidé par un piroguier « bushi », évidement musicien…
//Le chanteur
« Everybody call me Solo Man! Je suis piroguier depuis l’âge de quinze ans, j’ai appris avec mon papa, chanteur très connu. Je suis né à Jamaïca prés de Sikisani et Grand-Santi. J’ai aussi travaillé dans la forêt à faire les planches. J’ai cherché de l’or pendant deux ans. J’en ai trouvé, mais pas beaucoup… Aujourd’hui j’ai 31 ans. »
Musicien du groupe Fondering depuis 2003 et frère du mythique Prince Koloni , Solo Man apprend son art au contact de son père et de sa mère. Mais aussi par l’écoute de grands chanteurs comme Alex, Siro, Corentin ou encore Dennis Fania. Sa voix, très retenue, orne souvent ses fins de phrase d’un élégant vibrato.
La musique qu’il pratique peut paraître ancienne. Elle n’a pourtant qu’une cinquantaine d’années. Son nom ? L’aleke. Les formations de ce genre se comptent par dizaines. Parmi eux, Bigi Ting fait partie des groupes fondateurs.
Dans l’histoire des musiques noires du fleuve, les rythmes historiques s’entremêlent. On vibre sur le lonsei, l’awassa, le soussa, l’apinti, le songué, le kasse-ko…
Trois tambours dont un soliste qui donne le tempo, une percussion basse, un charley appelé djazz et des maracas assurent les rythmes aleke, alors que plusieurs chanteurs se répondent.
« Dans ma dernière chanson, nous raconte Solo, il y a une bouche sur un lit qui raconte ce qui se passe quand on n’est pas là… C’est un titre sur l’adultère. J’invente beaucoup de textes. Je ne sais pas écrire. Je n’ai pas fait beaucoup d’études…Parfois je trouve de belles paroles, puis je les oublie ! Vivre de la musique, c’est difficile. Les droits d’auteurs n’existent pas. Tu peux acheter notre musique au Surinam sur les marchés pour un euro l’air, dix airs dix euros. J’ai fait quatre disques avec Fondering.
Ce que Solo recherche avant tout ? Que ses paroles touchent les gens. « Mes chansons préférées sont Lilas. C’est le prénom de ma petite fille ». Il se met à fredonner. « Et aussi un texte sur le divorce des parents… »
L’aleke se chante en français, en brésilien, en anglais et en taki taki (un mélange d’anglais, de hollandais et de français). La langue du fleuve…
//Le Le président
Edwin, le président du Fondering, a lui aussi cherché l’or. Aujourd’hui, il manage une petite flotte de pirogues. Du haut de ses 37 ans, il fait office de sage. Il gère les affaires du groupe.
Il joue le petit tambour. « Ils sont fabriqués sur le fleuve. Les nôtre sont neufs. Les vieux, ce sont pour les femmes qui dansent l’awassa...
Le dernier CD de Fondering (2006) a été enregistré dans deux studios à Saint-Laurent du Maroni et à Paramaribo au Surinam. « Nous produisons nous-mêmes nos disques, ils sont fabriqués aux Pays-Bas. On a fabriqué 3000 originaux, mais il y a beaucoup de copies au Surinam. La quantité est alors incontrôlable. Nous vendons principalement sur le fleuve et lors des concerts. On ne vend pas à l’étranger.»
Evoquant le départ de Prince Koloni pour la planète reggae, Edwin exprime beaucoup de respect, pourtant teinté de regrets : « C’est bien pour le reggae. Mais j’aimais beaucoup quand il était aleke. C’était un fantastique ambassadeur de notre musique! Nous les Bushinengués, on a une belle musique, mais nous sommes un peu isolés, un peu loin de Paris !»
Et pour souligner ce fait énoncé non sans humour, Edwin, le président, maître-piroguier du Maroni, aime poser cette question : « Avec quel pays la France a-t-elle la plus longue frontière ? » Et au travers de son sourire doré, il susurre la réponse avec gourmandise : le Brésil !
*Littéralement : les Noirs de la forêt. Esclaves évadés réfugiés dans la forêt dès le 18ème siècle.
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Découvrir le Maroni… un peu!
Conseils aux voyageurs
À Saint-Laurent du Maroni, allez à la Charbonnière, la plage de départ de tous les piroguiers entre autres pour Albina, la berge en face au Surinam où tous les disquaires « pirates » vendent les musiques du fleuve et le reggae. Et demandez Edwin ou Solo Man, deux guides uniques.
En remontant le Maroni, faites une halte à Jamaïca, un point central pour la musique et la vie du fleuve. Arrêtez-vous à la boutique du Chinois : Le Spot.
Puis faites la remontée jusqu'à Maripasoula. Vous voilà aux portes de l’Amazonie « sauvage ». Des clubs existent. Vous pourrez aller tendre votre hamac dans le carbet de Richard Gras, un « tyrosémiophile » (il collectionne les couvercles de boîtes à camembert et depuis peu les sacs de vomi d’avion !!!)….Il vit en Guyane depuis près de vingt-cinq ans et vous dressera un portrait cynique mais indispensable du pays. Pour revenir à Saint-Laurent du Maroni, deux possibilités : repartir en pirogue ou prendre un petit avion d’orpailleur.