Traditionnellement associée à Sarasvati, la déesse des arts et de la connaissance, la veena sarasvati est un luth à manche long originaire du sud de l’Inde. Le concert de cet après-midi nous offre l’opportunité d’en apprécier les charmes innombrables avec l’une de ses plus illustres représentantes. Issue d’une famille de musiciens, Jayanthi Kumaresh a suivi un enseignement oral intensif auprès de sa tante Smt. Padmavathi Ananthagopalan, avant de devenir la disciple du maître Shri. S. Balachander. Son désir de partager cet illustre héritage et sa capacité à fasciner son auditoire lui ont depuis permis de devenir une concertiste de tout premier plan.
Jayanthi Kumaresh prend place au centre de la scène et entame sa première composition basée sur un raga pentatonique. Ses deux accompagnateurs l’écoutent attentivement, comme envoutés. Ils n’interviendront que sur la deuxième pièce, établie sur Basant, le raga annonciateur du printemps. En observant un sens aigu du développement, selon les principes bien connus de « tension » et de « détente », la musicienne imprime une manière de suspens à ses interprétations. Elle élabore notamment des phrases mélodiques que les percussionnistes reproduisent ensuite sur leur instrument respectif. Mais bien que le déroulement du programme témoigne d’une extrême précision, l’improvisation y est présente à chaque étape.
Le morceau suivant, construit sur le raga Khamaj, révèle un aspect plus subtil de sa technique instrumentale. Tout en exposant la mélodie sur les quatre cordes principales de son luth, Jayanthi Kumaresh y intègre de nombreux motifs rythmiques en accentuant l’attaque des cordes à la main droite. Ces accents rythmiques joués à contretemps portent alors sa musique à un niveau de complexité rare. Ils rappellent ainsi combien la notion de rythme est fondamentale dans la tradition carnatique. Comme pour souligner cet aspect, les musiciens marquent tour à tour la battue en frappant dans leurs paumes, puis en joignant leur pouce avec chacun des autres doigts selon la coutume indienne.
L’intensité monte encore d’un cran lorsque les percussionnistes s’illustrent en solo : tandis que le mridangam (une percussion à double face propre à la musique carnatique) révèle un timbre plutôt mat, le ghatam (un large vase en terre cuite) libère des sons plus métalliques. Tous deux accordés en Mi, comme la veena, les deux instruments se complètent parfaitement dans une profusion de frappes et de roulements. Cependant, malgré la virtuosité indéniable des protagonistes, jamais la volonté de briller par des effets ostensibles ne contrarie leur connivence ou la musicalité du discours. Elle les stimule au contraire dans une effervescence complice.
En alternant ses propres compositions avec des pièces plus anciennes, Jayanthi Kumaresh parvient admirablement à concilier rigueur classique et innovations. De plus, en s’affranchissant des enseignements de ses professeurs, elle nous dévoile un style bien personnel : qu’il soit calme ou plus vigoureux, il conserve toujours cette redoutable précision rythmique.
Née dans la famille Lalgudi, Veenai Jayanthi a été initiée à la vina par sa tante Padmavathy Ananthagopalan, avant de suivre l’enseignement de S. Balachander, virtuose de cet instrument. Distinguée très jeune par All India Radio, elle est certainement la meilleure joueuse de vina actuelle. Le jeu de Veenai Jayanthi est d’une grande séduction, gracieux mais sans affection, tout cela reposant sur un beau sens mélodique et une maîtrise technique impeccable. Concernant la vina karnatique, le féminin va de soi car l’instrument de la déesse des arts Sarasvati est principalement joué par les femmes. Ce un gros luth pourvu d’une caisse à chaque extrémité (la principale sert de caisse de résonance), est d’origine très ancienne puisqu’il compte parmi les instruments célestes de l’époque védique. Cette pièce dans le râga Mohanakalyani est extraite de l’album: Moving melodies (1999, Charsur CDW010).
Jérôme Samuel
Sangeetha Samrajya [comp. Ramamurthy Rao]
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