Angoulême / 9-12 juin 2000
Le soleil qui s'est couché sur les 25ème Musiques Métisses avait les couleurs de l'Océan Indien, rougeoyant et chatoyant. La fête des saveurs tropicales, le concert du grand chapiteau plusieurs fois s'est envolé vers les sommets pour s'achever en une apothéose, à la fois totalement improvisée et attendue avec impatience.
Anne-Marie Nzié au festival Musiques Métisses d'Angoulême 2000
VIDEO
Mahotella Queens au festival Musiques Métisses 2000
10 juin 2000
L'après midi sur la scène mandingue Solo Chérif rassemble les fans du djembé, Kan'nida séduit au point qu'après leur passage une flatteuse rumeur courre sur toute l'île Bourgines. A dix huit heure 30 Mama Sissoko, sa guitare adroitement bavarde et son homogène combo mi malien, mi cubain réjouissent le public de leur efficace mélange pan-africain. L'affiche de la soirée Femmes d'Afrique du grand chapiteau est chargée de promesses et dès 20h00, la nuit des mille et une sensations démarre. En ouverture, Anne-Marie Nzié, la mamie des Camerounais, met la barre très haut : son bikutsi est frétillant, sa voix chargée d'histoires et sa bonne humeur communicative. C'est officiel, Rokia Traoré n'est plus une chrysalide. Les ailes qui lui ont poussées lui donnent une assurance dont elle se sert avec grâce et humilité. Beaucoup plus jeune que toutes les femmes qui se produisent ce soir, elle partage toutefois la même étoffe solide dont les couleurs prennent de plus en plus d'éclat. Autant Rokia est humaine et abordable autant Cheikha Rimitti ne semble plus communiquer qu'avec les dieux. Elle a prévenu tout le monde avant de monter sur scène " Si je vois un photographe, j'arrête le concert immédiatement ! " D'abord surpris et légèrement froissé, on n'en comprend vite la raison. Son spectacle est si incroyable que ça dépasse l'entendement, aucune photo aucune vidéo ne peut retranscrire fidèlement. La chanteuse porte en elle les stigmates, non pas des stars mais des mythes. Cheikha Rimitti ne cherche pas à plaire, Cheikha Rimitti n'essaye pas de rappeler son rôle dans l'histoire du raï. Cheikha Rimitti est le raï et le vit comme il devrait l'être. Elle en incarne l'esprit initial mieux que quiconque tout en se payant le luxe d'être mille fois plus moderne et progressiste que les chebs les plus respectés, ceux qui, dit-elle ont fait leur succès en la pillant. Ici les synthés inventent au lieu d'édulcorer, la rythmique coupe le souffle mais n'empêche pas la gasba (flûtes en roseau) d'envoûter, ni le bendir de provoquer la transe de spectatrices, sous le regard déconcerté du service d'ordre. Lunettes et longue chevelure noire, Cheikha Rimitti promène sur la scène une aura que l'on croyait réservé aux monstres sacrés, telle un croisement de Garbo et de Rock star sulfureuse. Pour clore la soirée, le grand chapiteau est alors parti à des milliers de kilomètres de l'Algérie, à l'autre extrémité du continent africain, vers les townships de l'Afrique du Sud. Autant l'Afrique blanche de Cheikha Rimitti est chargée de drames, autant l'Afrique noire des Mahotellas Queens est pleine d'espoirs. Groupe mythique décimé au fil des ans (Malhatini, leur grand chanteur, est décédé l'an dernier, ainsi que leur saxophoniste et leur guitariste), les Mahotellas Queens se produisent désormais en trio, épaulé par une formation de jeunes musiciens. Dès qu'elles montent sur scène, les chanteuses - à priori des femmes d'âge respectable- se métamorphosent en petites filles joyeuses, riant, trémoussant leurs derrières avec espièglerie le tout sans rien perdre de leur talent. Transformant leur détresse en hymne à la vie, les 3 Mahotellas nous ont emporté dans un flot d'énergie, de force et d'allégresse. A 2h, au terme d'une soirée qui avait exploré tant de facettes du plaisir et de la beauté, le public d'Angoulême ne pouvait qu'être comblé il remportait chez lui une joie profonde et un peu du mystère essentiel de la vie.
Benjamin MINiMuM (with a little help from Magali Bergès)