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Rencontre avec Bregovic

Ivresse générale au Grand Rex !
Les 27 et 28 janvier derniers Goran Bregovic a littéralement fait trembler les mus du Grand Rex pour une soirée placée sous le signe de son nouvel album, "Alkohol". En coulisse et sur scène, moments choisis de deux soirées inoubliables. Photo : Silke Babic




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Interview


Ziveli ! Santé ! Cheers ! Saúde !




En juin dernier, Goran Bregovic est tombé d’un cerisier. Cet accident aurait pu lui coûter la vie. Aujourd’hui retapé, il présente deux disques : le premier, Alkohol, sort en janvier et fut enregistré avec la fanfare des Mariages et des Enterrements au festival serbe Guca en 2007. Le second, Champagne, qui sortira en mars est un concert pour violons et deux orchestres, également enregistré sur scène à Milan et Turin. Rencontre avec un buveur structuré.

 


Dans le processus de création musicale, l’ivresse est-elle un moyen ou un but ?

L’alcool, c’est une histoire de famille. Mon père était colonel et, comme beaucoup de militaires, il buvait trop. Ma mère l’a quitté pour cette raison. Moi, je ne bois pratiquement jamais, l’unique endroit où je bois de l’alcool c’est sur scène, parce c’est une obligation. Je viens d’une culture où la musique s’accompagne toujours de beuverie. Chez nous, il n’y a pas de classique ou d’opéra. Depuis toujours, on considère que la musique est faite pour boire. L’alcool fort est partout chez les Slaves, de la vodka russe à la sljivovic des Balkans : c’est une tradition. On peut voir la différence entre les cultures en observant de quoi les gens s’enivrent. Chez les Français, c’est plutôt la culture du vin alors que chez les Slaves, c’est la culture de l’alcool fort mal fait. Le pourcentage de méthanol y est incontrôlable parce qu’on distille l’alcool à la maison. Chez nous, c’est presque génétique, on est perturbés par cette distillation artisanale pratiquée depuis des siècles. La culture sud-américaine, c’est autre chose : elle utilise la drogue et ça révèle un tempérament complètement différent.

Comment s’est formé l'Orchestre des Mariages et des Enterrements ?

Avant, je menais une carrière de rock-star et j’en ai eu assez de ce besoin de tout amplifier, de cette exagération du son, du personnage, de l’image. Quand j’ai écrit mes premières compositions pour le Banalescu Quartet, j’ai vu que la musique pouvait se jouer sans artifice, sans aucune aide orthopédique. J’ai fait ma première tournée avec une formation classique, l’orchestre symphonique de Belgrade, une centaine de personnes en tout entre le chœur et l’orchestre. Après cette première tournée en Suède et en Grèce, j’ai su ce que je voulais comme type de formation. J’ai commencé par virer toutes les femmes du chœur pour laisser un groupe masculin de l’Eglise orthodoxe constitué de 15 chanteurs. Ensuite j’ai viré toutes les trompettes, tous les cuivres, pour les remplacer par une fanfare gitane parce que le problème de l’orchestre symphonique c’est qu’il joue trop bien accordé, pour moi et que ce n’est pas naturel. J’ai pris des chanteuses bulgares et j’ai enlevé les percussions classiques pour les remplacer par des traditionnelles. Au début je ne faisais que des grands concerts avec une formation de 45 musiciens. Après, j’ai commencé des prestations à base uniquement de cuivres et de chansons. A alors émergé un groupe de musiciens aux cultures  très différentes : la première et la deuxième trompette, comme le deuxième baryton, sont issus de formations traditionnelles qui jouent pour les mariages et les enterrements ; le saxophone est professeur dans trois académies ; le premier baryton est aussi dans une académie. Diriger un orchestre avec des gens d’éducations très diverses permet de garder une certaine curiosité. On aime jouer ensemble, c’est très joyeux, un peu grâce à ça.


Tu es un musicien de stature internationale, quels en sont les avantages et les inconvénients ?

L’avantage c’est que les gens viennent m’écouter sans savoir ce que je vais jouer. D’Islande à Tel-Aviv, de Moscou à Buenos Aires, j’ai joué l’opéra Karmen près de 150 fois dans le monde entier et toujours devant des salles pleines alors que je n’avais même pas encore fait le disque. Les salles étaient combles, même si le public ne savait pas à quoi s’attendre. Je n’ai pas à suivre la façon habituelle : présenter l’album avant de donner des concerts. Ca me plaît de penser que mon public est mature.
Il n’y a pas vraiment d’inconvénients. Je n’appartiens pas au show-business, donc je ne passe pas à la télévision et ne gagne pas d’argent rapidement. Je dois jouer fréquemment pour vivre. J’aime cette idée de faire mon boulot comme un cordonnier ou n’importe quel artisan.

Tu n’aimes pas les séances photos. Qu’est-ce que tu n’apprécies pas dans cet exercice ?


Tous les deux ans environ je fais une séance photo. Avant, j’avais cette obligation, je devais être beau, faire attention à mon apparence. Ce temps est révolu, je ne suis plus un « good-looking guitarist », c’est fini ça !

Comment se sont déroulés les enregistrements?

On a enregistré en août 2007 au festival de fanfares Guca en Serbie mais hors concours. D’ailleurs, mon trompettiste a déjà gagné, il était arrivé deuxième je crois. Mon baryton, lui, a été premier.
J’étais très ivre sur scène et ça se voit sur le film. Je n’arrêtais pas de donner de l’argent aux musiciens, c’est une habitude chez nous. Mon assistant, je lui en donne tout le temps. Je me suis toujours demandé d’où vient ce besoin de donner de l’argent comme ça. Je crois que c’est un peu comme ces gens qui boivent des bouteilles à 1000 euros : je pense que ce n’est pas tant pour la qualité du vin, que pour marquer un moment important avec l’argent. C’est pareil pour moi, donner de l’argent aux musiciens donne du poids à l’instant.
Sur l’enregistrement, on sent que tout le monde est de bonne humeur. Après, il nous manquait des choses et on a encore enregistré deux concerts mais sans utiliser l’ambiance. Les musiciens jouent déjà très différemment que dans les studios. On n’utilise pas le public, mais on sent l’atmosphère.

Vous présentez ce disque en même temps qu’un autre projet intitulé Champagne ?

Il y avait cette commission d’European Concert Hall Organisation (ECHO). Je leur ai proposé un concert pour violons et deux orchestres différents : un de New York et le mien pour mariages et enterrements. Pour générer un dialogue. Le dialogue entre cultures parallèles se noue plus facilement  en musique, car c’est le premier langage. Scientifiquement c’est le premier moyen de parler entre humains des choses qui nous font peur (ajoute-t-il, en levant les yeux vers le ciel).
Après, j’ai encore amélioré en décidant de mettre en deuxième partie cet Alkohol : j’aime l’idée d’offrir cette musique pour différents alcools. On ne boit pas de la sljivovic ou du champagne pour les mêmes occasions. Les atmosphères ne sont pas les mêmes et les deux ivresses aussi sont très différentes. Chez nous, le mariage et l’enterrement sont socialement les deux moments les plus importants. Donc les musiques de ces évènements sont cruciales et je veux laisser dans cette tradition une musique qu’on pourra encore écouter dans les prochains siècles. J’aime l’idée que l’on puisse boire avec ma musique.

Quels sont les thèmes abordés dans ces chansons ?

Ce sont des chansons d’amour. Elles viennent en partie de mon ancienne période rock’n’roll comme Back seat of my car. Yeremia, celle qui ouvre, vient de la Première Guerre mondiale et même de la guerre des Balkans (1912-13). C’est une chanson à boire, très connue par chez nous, qui parle d’un homme dans l’artillerie.

La chanson Esma parle-t-elle de la chanteuse de Macédoine Esma Redzepova ?

(rires) Non, c’est juste une chanson d’amour sur une femme

Quel est l’impact, chez vous, de l’important mouvement de la musique balkanique en Europe ?

C’est surtout joli de voir cette interaction entre djs et la musique de chez nous. Avant c’était les djs qui prenaient notre matériel pour l’utiliser, maintenant on observe le processus inverse. Les gitans utilisent la façon de penser du dj : maîtriser le rythme, les phrases… Le circuit bouge ! Pour la première fois on a donné une chanson – Gas, gas – à un dj. C’est Shantel, que j’apprécie depuis longtemps. Il utilisait mes chansons dans ses disques mais on ne lui avait jamais donné l’autorisation d’intervenir sur la musique. Je trouve le résultat très réussi.

La mode des musique balkaniques nous a fait découvrir un grand nombre de musiciens exceptionnels comme le Taraf de Haïdouks, les fanfares Kocani ou Ciocarlia. Comment les percevez-vous?

Ils sont restés dans le cadre du folklore. Dans ma musique, j’utilise la tradition pour faire de la musique contemporaine. Eux demeurent collés au passé, donc il n’y a pas la même tension. Mais je les respecte, il y a un millions de choses que je dois encore apprendre de ces musiciens.

La mode de la musique gitane permet-elle à la communauté d’être mieux considérée au quotidien?

Non, ils ont toujours été considérés comme des musiciens formidables, mais depuis toujours c’est comme ça…Ils ont été tués avant les juifs ! Mais j’ai quand même l’impression qu’en Europe, on va enfin reconnaître ce que la culture gitane a apporté. Parce que c’est difficile de trouver un compositeur sérieux qui n’ait pas été influencé ou impressionné par la musique gitane. Dans l’est de l’Europe, tout le monde est pauvre, les gitans le sont seulement un peu plus. C’est marrant que l’unique musique qui vienne de l’Est soit la musique gitane. Il n’y a que moi et quelques orchestres gitans pour sortir de là. Comme une revanche, une justice.

Votre album démarre avec une chanson d’artilleur et se termine avec Kalashnikov. Quel lien tissez-vous entre l’alcool et les armes ?


C’est un lien permanent chez nous. Lors de la dernière guerre, j’avais un oncle qu’on n’a pas retrouvé pendant quatre ans à Sarajevo (il est du coté de ma famille serbe). Quand on l’a enfin déniché, il était toujours prof de gym mais il était devenu alcoolique parce qu’il avait passé quatre années en première ligne. A la fin de la guerre, j’ai voulu lui acheter une maison ou quelque-chose mais il était avec des militaires retraités dans les casernes et il a voulu rester avec les camarades. Il est mort là-bas parce que l’alcool était gratuit.
La vision de l’arme est restée comme chez vous il y a un siècle. Il y a des armes dans chaque maison, cachées, enterrées, en attendant la prochaine guerre. Lors de la seconde Guerre Mondiale, tout le monde était armé tout de suite parce qu’ils avaient caché celle de la première. On est à la frontière entre orthodoxes, catholiques et musulmans, donc on a cette histoire terrible.

Cet été, la chute d’un cerisier a failli vous paralyser. Cet accident a-t-il changé votre vision de la vie ?

C’est difficile d’avoir une réflexion philosophique parce que tu es tombé d’un arbre, c’est un truc bête. Durant toute ton existence, tu fais des plaisanteries avec la vie et la vie plaisante avec toi. Avant, j’étais alpiniste et en gravissant l’Himalaya, je suis tombé sur presque 200m. J’ai seulement perdu une chaussure. Cette fois, j’ai fait une chute de seulement 4m et j’ai dû me faire opérer, je me suis cassé deux vertèbres. Un morceau a failli rentrer dans la moelle épinière, j’ai eu une chance incroyable. J’ai plein de métal dans le corps et je dois retourner à l’hôpital en février. J’ai fait beaucoup de choses quand j’étais jeune, dans ma période rock’n’roll. J’ai fait de la boxe, j’ai même été président d’un club, plein de trucs risqués, et maintenant je tombe d’un arbre. Mais bon, là aussi, j’ai eu de la chance car il y avait des travaux et juste à côté de là où je suis tombé, il y avait un trou avec des barres de fer tendues vers le ciel, j’aurais pu me faire empaler. Immédiatement, les ouvriers ont voulu abattre l’arbre mais je m’y suis opposé. Après, ça a été agréable de voir tous les amis me soutenir: les gitans, le roi a envoyé des fruits et des gâteaux, même le Ministère de la Culture français a envoyé un télégramme. C’était comme une répétition générale de funérailles.

Benjamin MiNiMuM


Dis-moi ce que tu bois…

Votre alcool favori ?

Jack Daniel’s d’après mon contrat, c’est l’alcool que je dois boire sur scène. C’est comme la sljivovic  on peut le boire en shot sans glaçon mais sans cette odeur terrible de prune.

Première ivresse ?

Je ne suis jamais ivre. J’ai quelque-chose dans l’organisme qui m’arrête avant d’être vraiment ivre.

Vous avez donc une graduation quand même ?

Quand je suis de bonne humeur, je bois sérieusement.

La dernière fois ?
En Sibérie, on a beaucoup bu parce qu’il faisait très froid et l’alcool va très bien avec le froid.

Gueule de bois ?
On a tout un assortiment de produits pour le lendemain comme le jus de la choucroute, c’est ce qu’on préfère chez nous. On mange aussi du goulash qui est plutôt dégueulasse si tu n’as pas la gueule de bois.

Quelles sont les musiques idéales pour accompagner l’ivresse ?
La musique traditionnelle toujours. Je bois très bien l’apéro avec cette musique. La musique russe des gitans aussi, ils ont toute une technique pour prendre l’argent de ceux qui boivent, ils te regardent dans les yeux pour avoir le bakchich.

A l’inverse, celles qui vous saoulent ?

Les musiques d’opéra, de ballet, m’ennuient. Mais, à une époque, mon endroit préféré pour boire c’était l’Opéra de Belgrade parce que le spectacle dure toujours trois heures et que c’est une bonne durée. Je cache une bouteille et l’amène dans ma loge. La musique est terrible mais si tu la prends avec un peu d’ironie, c’est amusant et on peut très bien boire !

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