Lundi 1er Juin
Arbre d’union

Utopie orchestrale
La tolérance, l’harmonie et la concorde s’épandent sur le musée Batha, s’installent sous les branches du chêne centenaire, que l’on se surprend à envier pour sa sagesse, son ombre tempérée, son ancrage au sol, sa longévité.
L’amour et la fraternité entre les peuples : la musique donnerait vie à cette impossible utopie. Alors qu’éclate la seconde Intifada, le compositeur, musicien et producteur israélien Yuval Ron, installé à Los Angeles, fonde un groupe qui réunit artistes arabes, juifs et arméniens. De cette formation idéale, la nostalgique douceur du duduk résonne avec l’harmonium indien, les mélodies du oud et du saz digressent avec celle du qanun, le cajón s’emballe avec le daf, sonorités chatoyantes qui laissent s’épanouir la voix suave, grave de Tehila Lauder, en dialogue avec le chant enraciné, terrestre, à la senteur d’olivier, de la palestinienne Najwa Gibran. Habituellement plus spécialisé dans les musiques soufies, l’ensemble propose pour le festival un répertoire qui s’approche du son d’Al-Andalus, terre de l’Espagne médiévale sous domination arabe, synthèse d’Orient et d’Occident à la richesse culturelle inégalée, qui voyait cohabiter en paix les trois grandes religions monothéistes.
Le rêve de cette terre passée et promise, Yuval Ron cherche à le récréer, à lui donner sens et vie, notamment dans son dernier disque Tree of Life, qui prête son nom au festival. Si l’on en croit ces musiques, l’art des peuples du Moyen-Orient, leur façon d’exprimer les émotions, se fabrique du même bois, d’une même écorce, constitue un tronc unique divisé en d’innombrables ramifications. Pourquoi se sont-elles brisées ?
Sur la scène, huit protagonistes diffusent une sérénité, qui s’étend comme un baume sur l’assistance alanguie du tapis indien. La tranquillité se niche dans les cœurs, des mains se serrent, des chants paisible s’élèvent : le moment convoque les clichés, un brin de naïveté, des images d’Epinal. Qu’importe ? Laissons-nous bercer …
Promenade
Fès ne paraît jamais aussi belle qu’à chaque fois. Ici, l’habitude ne lasse pas ; la lumière y est trop précieuse. La magie opère, inaltérable, joue sur le souffle que l’on retient, le bonheur d’être au présent, cette place Boujloud qui à nouveau s’enflamme d’un nouveau concert.
Cordes et âmes
Pour la première fois de son histoire, le festival des Musiques Sacrées accueille une création. Hôte prestigieux du Fès Jazz Festival en 2007, le violoniste Didier Lockwood, s’est vu commander par la programmation une œuvre passerelle qui relie musique classique occidentale et arabo-andalouse. L’invention en dix mouvements, de belle facture, accueille en son sein la chanteuse Ihsane R’Miki, digne interprète des textes du poète mystique andalou Ibn Arabi et la chanteuse lyrique Caroline Casadesus, épouse de Didier Lockwood. L’orchestre entier, dirigé par Rachid Regragui s’envole vers les mélismes orientaux, les cadences classiques : de beaux moments, quelques ratés aussi, des points de jonction qui s’élèvent en harmonie, ou au contraire peinent à s’accorder. Un univers dont s’échappe tout de même une indéniable poésie, une volonté belle et partagée de rendre hommage au festival. A Bab Makina, le public, ravi, offre une standing ovation au virtuose.
Nuit soufie
La soirée se poursuit dans le jardin Dar Tazi, qui chaque soir accueille les Nuits Soufies. Aujourd’hui, la confrérie Hamdouchiya irrigue un parterre d’yeux clos, qui chantent, le cœur empli de joie, la grâce d’Allah. L’heure est à la fête, aux échos d’une nuit d’été qui se prolonge, indéfiniment. Là haut, un quart de lune veille. Bonne nuit.
Anne-Laure Lemancel
Le site officiel du Festival de Fès des Musiques sacrées du Monde
Voir le Reportage de l'édition 2008 et des éditions précédentes
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