Paris - Argenteuil - Sannois / 13-21 octobre 2000
Un festival sur les rencontres des musiques ethniques et électroniques, c'est un peu vouloir dresser un constat sur l'état le plus actuel du métissage.
C'est avec une impatience non dissimulée que nous attendions la soirée Nation (label anglais mythique) dont la tournée européenne passait par Etnotek. Les ollibrius anglo-indou-gallois-pakistanais étaient arrivés à Paris en fin d'après midi, dans leur bus en provenance du Womex de Berlin. Nous eûmes droit à quelques scène d'anthologie, dont Mush (Fundamental) une serviette nouée autour des reins et les dreads emprisonnées dans un bonnet de bain, cherchant désespérement une bassine pour se raser.
A 20 heures, dans un Tarbendo décidemment désert, la rappeuse indienne Hardkaur et son frère Mc Phatz montent sur scène. Depuis le mois d'avril (où nous l'avions rencontré dans le cadre des soirées Global Chaos au Batofar) elle a gagné en maturité sans rien perdre de son énergie. En gros les choses sont plus en place et se sont affinées. Elle avait déjà une belle présence sur scène, elle occupe mieux l'espace scénique. Cette fille-là a du charisme, des choses à dire et ça se voit. Totalement inscrit dans l'éthique politique de Fundamental, son rap est militant et humaniste. Quant à son mot d'ordre, il n'a pas bougé "Make some Noise!".
Au deux tiers du set, nous fonçons vers le Glaz'art pour écouter Senses dont les balances nous ont parues très interessantes. Mené par Bapi Das Baul, ce groupe fusionne intelligement traditions et technologie tout en respectant les deux genres. C'est à dire que l'acoustique n'est pas noyée par les samples et ces derniers ne sont pas de simples alibis, destinés à relifter des musiques pour toucher le public des clubs. Il faut dire que parrallèlement à Senses, Bapi joue dans un groupe de musique traditionnelle baul (avec son père le maître Burna das Baul) qui se produira au printemps dans le très prestigieux Théâtre de la Ville. Avec Senses, Bapi (qui est par ailleurs un ami d'Aki Nawaz) expérimente de nouvelles voies. Et il le fait avec un enthousiasme, une jubilation contagieuse. Le public sourit, danse et obtient deux rappels.
C'était fatal à force de faire la navette entre les deux salles, en voulant humer chaque concert, nous avons raté celui de Charged, pourtant aux balances ils nous avaient fait forte impression. Depuis que nous les avions vus en début d'année, la formation s'est étoffée, un guitariste et une percussioniste sont venus rejoindre toasters et machines et les témoins de leur prestation était tous en train de se recoiffer.
Dans la pénombre, Eric le bassiste de Recycler exécute une danse sacrée propre à faire tomber une pluie de notes électroniques en fusion. Et lorsque le reste du groupe le rejoint, l'averse est joliment nourrie. Ce soir, à leur côté, un spécialiste gallois de percussions brésiliennes ajoute une touche latine à leur musique voyageuse. Fabrice et surtout Tcherno sautillent derrière leurs machines. Une danseuse orientale vient faire onduler son ventre généreux sur les syncopes savantes du groupe. En fin de parcours elle est rejoint par une spectatrice enthousiaste. Il y a de la gaité dans les machines.
Pendant ce temps, Hardkaur commence son 2ème set de la soirée dans un Glaz'art désert (le public est resté au Trabendo où joue Fundamental). Qu'importe, elle retrousse ses manches et lance son cri de guerre. En dépit de la fatigue, la sincérité, la générosité et la conviction sont au rendez-vous. La preuve : alors qu'elle a fini son set et est en train de boire un verre peinarde débarque un jeune rappeur algérien. Elle remonte alors sur scène pour jammer avec lui tandis que Dj Rich et Mc Phatz officient aux platines. De cette rencontre incroyable (le rappeur en question est le frère de Souad Massi..) jailli un moment de grâce, comme ça, juste pour le fun et le partage sans caméra et devant 10 spectateurs médusés.
On hésite entre cyclone et ouragan pour définir les rafales d'énergie pure qui jaillissent de la scène lorsque Fundamental prend possession de la scène. Collage spirituel et politique, l'heure n'est pas à la romance. Propa Ghandi, nom de guerre d'Aki Nawaz, et sa bande rugissent leur haine de la haine. Si des postes et des rôles sont définis - un bassiste à dreadlocks, un D.j. black à houpette, un joueur de dhôl blanc, Mush au micro, Aki aux machines et Nawasish Ali Khan à l'orgue pakistanais- tous prennent la parole à un moment ou à l'autre, lors d'assauts chaotiques qui simulent le déréglement de la planète. Revisitant les Sex Pistols ils chantent l'anarchie. Le percussionniste saute dans la foule ou s'affale sur son dhôl. Le bassiste se défait de sa guitare pour empoigner un micro, le pied sur l'enceinte de retour la main pointée vers la foule comme un vigile indique la terre. Le D.J. brandit un disque nazi et une compilation de "Radio Freedom", Aki s'agenouille et se frappe la tête avec un tambourin. Dans ces bousculades et cette fureur seul le chanteur pakistanais garde un calme apparent tendant la main vers un paradis incertain. Après le morceau "War", il chante : "Vous pouvez brûler églises et temples, mais ne tentez pas de briser le cœur d'un homme". Le concert se termine sur la torture faite au disque de chants hitlériens pendant que sur l'écran apparaît le slogan " With attent to pervert the cause of injustice " et l'on se rend compte que cette violence assénée une heure et demie durant fut libératrice et thérapeutique.