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Cheikha Rimitti

Les origines du raï
Retour sur les origines du raï et de sa légende, Cheikha Rimitti.


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Les origines du raï


Le Raï est une ville portuaire de la Méditerranée qui s'étire langoureusement sur les flancs d'une colline. Le Raï est une nuit où la lune se lève à demi sur des marins trop saouls pour marcher sans tituber. Le Raï sent le parfum capiteux et la fumée de cigarette incrustée dans les rideaux. Le Raï est une musique de mauvais garçons et de jeunesse qui s'oublie en dansant, un assemblage politiquement incorrect de chansons populaires et de textes à double sens qui a déferlé sur le monde au milieu des années 80.

Les origines
Une chose est sûre : le Raï est né à Oran, cité portuaire du Nord ouest algérien, réputée dans tout le pays pour la liberté de ses moeurs (même au plus fort des évènements). Mais quand ? Là, les choses se compliquent un peu...
Dans un excellent ouvrage de vulgarisation consacré au Raï (intitulé tout simplement " Le Raï "), le journaliste Bouziane Daoudi fait remonter ses origines à la fin du XIXème siècle, lorsque des chanteurs bédouins itinérants ont commencé à sillonner les environs d'Oran. accompagnés de bendirs (grands tambourins), de gasbas (flûtes en roseau) et de guellals (percussions). Ils interprétaient des chansons basées sur la vie quotidienne, en langage de tous les jours. Un style nouveau qui s'opposait à la musique arabo andalouse, très codifiée et chantée en arabe litteraire. Rapidement les plus doués de ces chanteurs bédouins reçoivent le titre de "cheikh" ("maître") et se produisent dans les cafés maures, généralement tenus par des juifs (autorisés par les autorités coloniales à vendre de l'alcool, chose interdite aux musulmans). C'est ainsi que Cheikh Hachemi Bensmir, Cheikh Madani, Cheikh Abdelkader El-Khadi (dont Khaled reprend aujourd'hui des chansons) et les autres vont se croiser dans ces cafés juifs, parfois tenus par des musiciens tels que Mâalem Zouzou, Saoud Médioni (dit l'Oranais, futur mentor de Reinette l'Oranaise) ou Lili Labassi, véritables maîtres de l'arabo andalou.
Parrallement se développe un style féminin, portée par des chanteuses qui sont des femmes déracinées, veuves, sans ressources, divorcées. Pour gagner leurs vies, elles chantent dans des orchestres féminins (les meddahates) devant un public exclusivement composé de femmes lors des cérémonies. Et là, elles parlent de sexe sans faux-semblants, parfois cruement. Mais dans le même temps, elles chantent aussi les louanges d'Allah. Curieuse cohabitation que ces chants mystiques et ces couplets grivois. Pourtant aujourd'hui encore, on retrouve cette coexistence naturelle au sein des répertoires des chanteuses de Raï...
Dans les années trente, le Raï commence à s'imprégner de la réalité politique. En 1931, "S'hab el baroud" (crée par Houari Hanani et reprise par Khaled en 1983) célèbre à sa manière le centenaire de la colonisation de l'Algérie. Une riposte populaire et imparable, une arme terrible : une chanson.
Au milieu des années trente, un autre phénomène va venir renforcer la montée en puissance du Raï : la comédie musicale. Les films égyptiens font salle comble des mois durant dans la plupart des cinémas du maghreb. Du coup l'industrie du disque (influencée par la chanson égyptienne) commence à se structurer en Algérie. Les cheikhs entrent en studio pour y enregistrer des 78 tours. Et dans les fêtes, on passe les disques à la mode, aussi bien ceux de style oriental que français ou américains. Les orchestres en vogue mélangent parfois des musiciens de confessions différentes. Si la distinction entre chants religieux et profanes se fait de plus en plus nette, en revanche les cheikhate (le visage masqué par un voile léger) commencent à se produire devant des auditoires mixtes.
C'est dans ce contexte que Cheikha Rimitti, une jeune femme orpheline et perdue, errant avec des musiciens ambulants, va être happée par cette musique des laissés pour compte. Sans le vouloir, elle va devenir une référence, une sorte de porte drapeau malgrè elle. Sa longue histoire se confond avec celle du Raï.


Le règne de Rimitti

Après la seconde guerre mondiale, Oran la belle swingue plus que jamais. Son théâtre, appellé " le petit Vichy ", voit défiler toutes les vedettes internationales de l'époque. Et c'est un orchestre local qui les accompagne généralement. Nous sommes dans les années cinquante et la scène musicale oranaise se porte bien, merci. En 1954, Cheikha Rimitti sort son premier succès "Charak gatâa" chez Pathé. A mots à peine voilés, " Déchire, lacère et Remitti raccomodera ", la chanson parle d'étreintes. Elle n'est pas la seule mais elle est parmi les premières. En 1957 Cheikha El Ouachma (la tatouée) fredonnera " Zizia te dit ce soir on couchera chez moi " et en 1987, la chanteuse Djénia fera un tube avec "Rah igaber" (J'aime les baisers dans le cou/ qui descendent jusque dans la poitrine/ Il enlace et il embrasse/ Il drague et il fout la pagaille).
En attendant, l'avènement de la jeune Cheikha Rimitti se fait sur fond sanglant. La guerre d'Algérie est déclenchée le 1er novembre 1954. Les chansons de Raï s'en font l'echo, évoquent la repression et la peur des militaires. Les nationalistes voient d'un oeil mauvais ces airs dépravés qui présentent une mauvaise image des algériens. Lorsque l'indépendance est proclamée le 5 juillet 1962, un vent de liberté se met à souffler. Après ces années de guerre et de souffrance, le peuple veut s'amuser. La scène musicale fait un nouveau bond en avant. Dès le début des années soixante dix, toute une génération de chanteurs voit le jour, s'inspirant de tous les changements que connait le pays. Mais la reine demeure Cheikha Rimitti, la plus scandaleuse de tous. Les autres chantent l'essort économique de l'Algérie ? Elle sort "La Camel" (nom d'une société qui construit un grand port près d'Oran) dans lequel elle parle des ouvriers qui dépensent leurs paies en boisson et auprès des prostituées.
De l'autre côté de la Méditerrannée, nombreux sont les algériens qui sont venus s'installer pour trouver un travail et qui souffrent du mal du pays. Alors, pour retrouver un coin de ce soleil qui leur manque tant, ils écoutent de la musique. Tout un circuit de diffusion et de distribution s'organise alors en France. Ce marché, communautaire tout d'abord, bénéficie des infracstructures occidentales : en 1972, la chanteuse Noura (originaire de la côte ouest d'Alger) est la première magrhrébine à obtenir un disque d'or. En 1975, l'Olympia inaugure une série de concerts consacrés à des têtes d'affiche arabes. De plus en plus d'artistes font l'aller-retour entre les deux rives de la Méditerranée, se forgeant un public de part et d'autre.
Il faut attendre 1978 pour que Cheikha Rimitti se décide à aller à Paris. Et lorsqu'elle débarque, son arrivée est immédiatement répercutée dans la communauté oranaise par un bouche à oreille sans précédent. Si la diva s'est déplacée, ce n'est pas pour rien. Depuis plusieurs années, des chanteuses reprennent allégrement son répertoire, atteignant une certaine notoriété grâce à ses chansons. Mais ce qui a mis le feu aux poudres et l'a plongé dans une colère noire, c'est lorsqu'elle a appris qu'une jeune chanteuse se faisait surnommer Cheikha Rimitti Sghira (la petite). Au lieu de se reposer sur ces lauriers, elle décide d'aller défendre son titre et mettre à mal toutes les usurpatrices. D'autant plus qu'on murmure que sa carrière stagne un peu en Algérie. Apportant un formidable démenti, Cheikha Rimitti fait un tabac en France. Quand on la cherche, on la trouve...
Si son besoin de reconnaissance est si grand, c'est aussi parce qu'elle doit faire face à la jeune génération des chebs, qui pillent ses chansons sans vergogne et sans la créditer. Et ça, elle ne le supporte vraiment pas.

Rimitti is back in town
Ce qui frappe chez Cheikha Rimitti, c'est son côté Rocky. Rocky 1, Rocky 2, Rocky 27...
Fin des années 70/ début des années 80, une poignée d'oranais a le vent en poupe. Cheb Khaled, Cheb Saraoui, Cheb Mami (il vient de Saïda mais a fait carrière à Oran)... enregistrent à tous crins des cassettes au kilomètres. N'empêche, grâce à eux, le Raï dépassent les frontières de la communauté algérienne, maghrébine et commence à gagner le grand public occidental. On appelle ce nouveau style (réalisé à grand renfort de synthétiseurs) du Pop Raï. La jeunesse s'y reconnait et se rue sur les cassettes. L'engouement est tel qu'en aout 1985, le premier festival de Raï est officiellement organisé à Oran. Première vague d'une série de déferlantes qui rafraichira la planète.
Face à la montée de l'intégrisme et de l'intolérance, le Raï apparaît de plus en plus subversif. En 1994, Cheb Hasni est assassiné à Oran.
Cheikha Rimitti, la vieille dame indigne semble partir un peu aux oubliettes, eclipsée par le tourbillon show biz qui se crée autour de Khaled, Mami, Hasni, Kader et consorts. Patiemment, elle attend son heure.
En s'ouvrant aux marchés internationaux, le Raï se civilise, se polisse, se verni, s'affadie. Et finalement, à l'heure où les grands vendeurs de disques raï cherchent de nouvelles voies (collaborations avec des rappers ou des free stylers), le public redécouvre celle qui est toujours restée fidèle à ce qu'elle était, scandaleuse à une époque où ça n'était pas la mode. Les modes... Cheikha Rimitti est bien au-delà de ça...

Magali Bergès

 


Nakhla


Ouah Ya Ould Bladi


Saïda

 

Interview de Cheikha Rimitti

 

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© Photos : Isabelle Simon




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