Mondomix a suivi le directeur artistique du festival Timitar, Brahim El Mazned, dans ses pérégrinations en pays berbère, d’Agadir à Taza. Reportage.
Depuis Agadir, dont il a fait la vitrine des musiques amazighes avec le festival Timitar, et entre ses multiples voyages à travers le monde, Brahim El Mazned part régulièrement sur les routes de l’Atlas, à la rencontre du peuple berbère et de ses musiciens. C’est pour beaucoup le « vrai Maroc », humble et hospitalier, loin des clichés touristiques et des villes au mode de vie occidental. Nous arrivons à la nuit tombée à Imintanoute, à michemin entre Agadir et Marrakech, et sommes accueillis par Ali Harkous, qui dirige depuis 30 ans la troupe locale d’ « Ahwach », tradition festive du Haut-Atlas qui mêle jusqu’au petit matin poésies, chants et danses traditionnelles au son des « allouns » (bendirs en langue berbère). Pratiquée à l’occasion des fêtes de village, familiales ou agraires, elle se baptise, un peu plus au nord, dans le Moyen- Atlas, « Ahidous ».
// Ahwach et poésies improvisées A Imintanoute, les hommes évoquent les inondations du ramadan précédent qui ont causé deux décès, dévasté boutiques et maisons. Les membres de la troupe sont paysans, artisans, petits commerçants. Pendant qu’ils tendent leurs allouns sur un petit feu de bois, les femmes se préparent – étoffes colorées et bibelots. Il a fallu s’isoler dans une cour privée pour jouer quelques morceaux : à quelques jours des élections communales, les autorités n’aiment pas beaucoup les rassemblements imprévus. « L’ensemble d’Imintanoute, qui fait cet été l’ouverture de Timitar, a su préserver l’authenticité du répertoire du Souss*», explique Brahim. « La présence féminine qu’on trouve ici est de plus en plus rare. L’échange entre les voix des hommes et celles des femmes dans le tandamt (poésie improvisée) ainsi que l’apport des jeunes en font un ensemble particulièrement intéressant ».
// Cherifa et le flamenco Après une journée de route dans la chaleur des environs de Marrakech, nous arrivons à Khenifra, au coeur du Moyen-Atlas. A l’entrée de la ville, une manifestation de diplômés-chômeurs. Un peu plus loin, une bande de jeunes chante et danse au beau milieu d’un rond-point. C’est un mariage. On passe prendre des nouvelles de Cherifa, qui nous garde à dîner. L’une des plus célèbres voix marocaines reçoit simplement, chez elle. Montre la vidéo de sa très belle création avec le quintet du guitariste flamenco Niño Josele. Evoque ses débuts, difficiles, mais aux côtés des plus grands maîtres, Mohamed Rouicha ou Mohamed Mghani, ainsi qu’un avenir toujours incertain. Et son nouveau disque, déjà prêt, mais qu’elle garde jalousement. Sa musique a tant été piratée, même par une superproduction de cinéma américaine !
// « Khenifra , la source » La soirée se poursuit à l’extérieur de la ville par une fête improvisée avec le groupe de Hmou Amougane. Avec son kamanja (violon joué posé sur le genou), il fait partie des jeunes talents de la région. Le lendemain, il joue pour les détenus de la prison de Khenifra, avec Rouicha lui-même. Les heures passent et la fête s’emballe, après quelques verres, au rythme des percussions, du lothar (luth) et de tamawayt (poésie improvisée). « Khenifra est la source de l’art du Moyen-Atlas et de la chanson berbère », s’emballe Hmou. « Nous chantons les montagnes, les rivières ». Cette existence pastorale et paisible, sur un territoire chéri, est, avec l’amour, au centre de la chanson amazighe. Les gens du Moyen-Atlas sont doux et accueillants, sensibles, à fleur de peau… Mais la réalité est souvent bien difficile. Pauvreté, isolement, mariages forcés, prostitution, alcoolisme parfois. Si les berbères conservent leur sens de la fête, c’est aussi pour oublier un quotidien difficile, et on ne compte plus les destins brisés. On découvre la très belle voix, écorchée et forte, de Fatima Taghrout, une jeune chanteuse venue d’El Ksiba. Elle porte en elle les cris des femmes maltraitées et ceux d’une terre sacrifiée.
// Hada Ouakki , « la Oum Kalthoum de l’Atlas » Après une courte nuit, direction Meknès, où l’on retrouve Abdellah Zehraoui. Il est depuis le début des années 1970 le plus proche collaborateur de la chanteuse Hadda Ouakki, qui fête cette année ses 40 ans de carrière. Ils composent ensemble. Celle qui fut surnommée la Oum Kalthoum de l’Atlas a fait ses débuts en 1969, avec la troupe de Bennaceur Oukhouya. La chanteuse nous rejoint un peu plus tard. S’ils composent également en darija (arabe dialectal), tous deux s’inquiètent de la disparition de la langue amazighe. Nostalgiques ? « Les jeunes se tournent vers la modernité, les voix sont retravaillées ou vocodées en studio. Et la langue, qui n’est enseignée à l’école que depuis quelques années, disparaît peu à peu ». Le soir même, notre voyage se termine à Aït Ouarine, à côté de Taza, à la frontière du Rif. C’est l’endroit le plus au nord où l’on retrouve « Ahidous ». La fête est belle, et comme toujours, c’est avec un brin de nostalgie que l’on quitte le pays berbère.
*Le Sous-Massa-Drâa est l'une des seize régions du Maroc, située dans le sud du pays. Sa capitale est Timitar.