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António Zambujo et Ana Moura

Le futur du fado
Debout côté jardin, adossé contre un mur, comme on attendrait au coin d’une rue ce que la vie peut nous amener dans son tourbillon, António Zambujo chante l’errance des sentiments. Sans amplification, sa voix s’élève dans un souffle, il exprime la fragilité mais sans faiblesse, il chante le fado mais en finesse.


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António Zambujo et Ana Moura


Debout côté jardin, adossé contre un mur, comme on attendrait au coin d’une rue ce que la vie peut nous amener dans son tourbillon, António Zambujo chante l’errance des sentiments. Sans amplification, sa voix s’élève dans un souffle, il exprime la fragilité mais sans faiblesse, il chante le fado mais en finesse. Pour son premier concert parisien il a choisit de commencer par le commencement. «Pra onde quer que me volte » la première chanson, de son premier véritable album, « Por me quante », celui sur lequel il a commencé à bâtir son style aux nuances de velours.

Enfant de l’Alentejo, António s’est initié très jeune au « Cante Alentejano » chant polyphonique, d’accompagnement du travail, typique de cette région du sud ouest portugais. Plus tard il apprend la clarinette qu’il délaisse pour s’adonner pleinement au Fado. Il est remarqué par Mário Pacheco, virtuose de la guitare portugaise, ancien compagnon de route d’Amália Rodrigues, et propriétaire du Clube do fado, l’une des plus illustres maison de fado de Lisbonne. António s’y produit souvent jusqu’au moment où il rentre dans l’aventure d’Amália, cette comédie musicale retraçant la vie de la diva qui a, durant 6 années, écumé le moindre village du Portugal et quelques capitales européennes. A ce stade sa formation de fadiste est accomplie. Mais à cette religion monothéiste, où tout découle d’une seule déesse, il fait des écarts en s’adonnant à l’écoute intensive d’autres héros. Caetano Veloso, Chico Buarque ou João Gilberto trouvent une place dans son panthéon et leur approche musicale lui donne des arguments pour peaufiner sa voie. Il retient les leçons de retenue de la bossa nova et de ses descendants et nous en fait profiter.

Lorsqu’il rejoint le centre de la scène le micro et ses deux compagnons Paula Costa à la cristalline guitare portugaise et Ricardo Cruz, son contrebassiste et arrangeur, il ne force pas davantage sa voix et garde son registre en demi-teinte, fin et émouvant. Il nous donne à découvrir de nouveaux auteurs (Aldina Duarte, Alberto Janes) ou revisite des classiques d’Amália (« Amor de mel, amor de fel » ) que l’on a l’impression d’entendre pour la première fois. Anciens ou nouveaux chaque vers est pesé et coloré de façon unique, revue au filtre d'une voix qui sait réveiller l'esprit des anges qui dorment à la lisière du silence et du bruit.

On ne pouvait imaginer de contraste plus tranchant entre les deux parties de cette soirée. La différence de personnalité des étoiles qui ont apporté leurs soutiens à chacun d'eux résume bien la situation. En octobre 2008 Caetano Veloso suggérait que si João Gilberto chantait du fado ça ressemblerait à ce que fait Zambujo. Après avoir découvert un de ses disques, les Rolling Stones ont invité Ana Moura en juin 2007 à les rejoindre sur une scène lisboéte pour chanter le classique "No expectations" en leur compagnie. Ana Moura a su séduire les diables.

Dès qu’elle entre en scène, sa voix déploie sa force et son sens du rythme nous emporte. Seule son jeu de scène trahit alors une légère timidité, tournée vers ses musiciens, elle s’offre au public de profil, sa chevelure cachant son visage. A l’inverse à sa droite Custódio Castelo accompagne chaque envolée de ses doigts sur le manche par des grimaces et des gestes appuyés, un peu théâtraux. Dans leur coin le guitariste rythmique José Elmiro Nunes et le bassiste Filipe Larsen conduisent la rythmique avec impassibilité. Peu à peu la belle fadiste gagne de l’assurance. Ses pas de danse sensuels et son franc sourire finissent de séduire l’assistance qu’elle entraîne sans difficulté dans le sillon euphorique de sa fougue. Elle lui fait battre des mains, chanter avec elle des choses simples, ce qui forcément déclenche des applaudissements nourris. Son fado est classique et efficace, sa voix conserve le même tonus d’un bout à l’autre de sa performance. Elle touchera même un instant de grâce en interprétant un chant sans micro, sa voix ainsi dénudée de tout artifice trouve un chemin en prise directe avec nos émotions les plus intimes.

Lors de l’ultime rappel, elle invite son prédécesseur à la rejoindre sur scène pour interpréter un air populaire et entraînant « Canto o fado » que les amateurs qualifient avec ironie de fado léger. António Zambujo aborde cette scie évidente avec nuance et Ana Moura lui offre son entrain naturel et réussissent à eux deux à sublimer la chansonnette. En nous éloignant ce soir là du théâtre des Abbesses alors que le souvenir du refrain entêtant peu à peu s’estompe, nous comprenons que le fado est en train de vivre un nouvel âge d’or. Il n’est plus dominé par une seule icône, les descendants d’Amália Rodrigues se libèrent peu à peu de cette ombre imposante en multipliant les pistes vers le futur.

Benjamin MiNiMuM


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