L'heure était à la fête réunionnaise et dès l'après midi une "ti briz" tropicale soufflait doucement dans tout le théâtre. Au rez de chaussée, une association réunionnaise avait investit le restaurant du bas à l'aide de grandes marmites de rougaille et de carri. A l'étage, on préparait le stand où seraient vendus les caïambes et les tambours fabriqués à la main par Danyel Waro lui même, dans l'atelier qui jouxte dans maison. Et la salle vibrait déjà aux sons des caïambes et des rouleurs tandis que les musiciens faisaient leur balance. Ce soir là, le programme d'Africolor était dense une fois encore : René Lacaille en apéritif, une réunion de grands musiciens (selon une formule proche de celle des super groupes des années soixante dix) en hommage à Alain Peters et un dessert comorien avec Baco. Sur le papier les choses étaient bien séparées, mais dans la réalité…. En coulisses, il régnait une ambiance familiale (un peu comme là bas) et de grandes retrouvailles. Danyèl était venu avec femme et enfants, René avec une bouteille "d'eau minérale" (dont je déconseille l'utilisation dans le biberon des bébés). Et dans les couloirs, tous commençaient déjà à jouer ensemble. Bino, le petit Waro âgé d'un mois et demi, a même eu droit à une aubade collective du plus bel effet. A 8 heures moins dix, René s'interrompt : "Eh ! Mais faut que j'y aille !". Philippe Conrath presse tout le monde, les musiciens attachent leurs instruments et fouillent leur poches à la recherche des listes de chansons tout en dévalant les escaliers en colimaçon qui mènent à la scène. Et ça démarre. Avec sa barbiche blanche et son chapeau, René Lacaille a l'air d'un pharaon débonnaire et jovial. Qu'il joue de l'accordéon ou du charango, c'est la même générosité et la même énergie qui atteint le public en plein cœur. Car sous ses dehors rigolards, sous ses airs de fêtard rôdé à des nuits sans sommeil, transparaît toujours son côté de grand sensible. Et s'il ne se prend pas au sérieux avec autant d'ostentation, c'est pour ne pas jeter ses blessures à la face du monde. Il est comme ça : grande gueule et pudique. Un sacré bonhomme. Bien évidemment ce bon vivant avait invité des copains à jouer avec lui. En invité spécial, le public d'Africolor a eu droit à la visite de Raúl Barboza, le grand accordéoniste argentin venu jammer avec les réunionnais. Et au cours du concert de Tonton René, Danyèl Waro et Tikok (qui joue habituellement avec Danyèl) ont parfois pointé le bout de leur nez. Quelques minutes à peine ont séparé ce chaud prélude et le concert d'hommage à Alain Peters. Joël Gonthier (l'ami d'enfance), Danyèl Waro, René Lacaille, Bernard Marka, Tikok et Loy Ehrlich était réunis pour la première fois. Même lors de kabars (soirées improvisées dans les cour des fermes réunionnaises), jamais ces musiciens n'avaient joué ensemble. Mais tous avaient été liés à Alain Peters, le poète disparu. Pas de pathos, pas de larmoiements ; si l'émotion était parfois visible, c'était toujours avec beaucoup de discrétion. Quelques signes : avant qu'ils ne commencent tous à jouer, Loy allume une bâtonnet d'encens. Et sur les premières mesures de la première chanson, on voyait à l'expression de René qu'il avait la gorge serrée. Le répertoire était uniquement composé de chansons d'Alain Peters. Sept morceaux au cours desquels de grands frissons parcouraient l'assistance, en dépit de quelques problèmes de sons. Pour le rappel final, quelques comparses supplémentaires sont venu rejoindre le groupe. Parmi eux Laurent (qui joue habituellement avec Danyèl et qui habitait en face de chez Alain Peters) e Patrictk Persé, que tous les musiciens ont appelé à monter sur scène et que beaucoup considèrent comme le fils spirituel d'Alain Peters. Pour le troisième set, changement total d'atmosphère avec Baco. Accompagné de onze musiciens, le chanteur comorien assuré une fin de soirée sans faille. Sur scène plus que sur disque, se ressentent les influences de Fela et de Bob Marley. Un show bien mené qui augure du meilleur pour l'avenir (l'album de Baco paraîtra en février). Cette deuxième nuit d'Africolor nous a amené au cœur de ce qui nous rassemble dans ce théâtre : la fête et l'émotion, une alchimie de profondeur et de légéreté où l'une vient sans cesse contrebalancer l'autre comme pour nous dire… nous dire… que tout ceci est bien informulable et que la musique en est le seul langage.