Édito 4 juin 2007
Lenteur d’un après-midi aride. Dans le souk derrière le palais du roi, la vie s’amollit sous la chaleur. Discussions et marchandages autour de poteries bariolées, d’étoffes chatoyantes et de babouches. La foule avance, nonchalante, sous l’œil distrait des buveurs de thé, alignés dans les bistrots. Difficile de se frayer un chemin. Prendre le tempo, le pouls de la ville, s’aligner sur lui.
Fès se visite de Bab en Bab, de portes en portes, ces arches majestueuses. Symbolique et rites de passage : au seuil franchi, rien n’est plus tout à fait pareil. Telle Alice de l’autre côté du miroir, le visiteur saute de merveille en merveille. De l’expérience, il sort un peu grandi. Ou rajeuni.
La ville change d’atmosphère, aussi. Une rue sépare la Fès musulmane du quartier juif. Un air sensiblement différent. Les influences et les cultures s’y mêlent, comme dans le chant de Claire Zalamansky reçue ce jour au musée Batha.
La journaliste française, de père ashkénaze, interprète le répertoire sépharade, du pourtour méditerranéen jusqu’aux Balkans: chants religieux, de mariage, de fête, servis par de talentueux musiciens, dont Gilles Andrieux au saz. L’accordéon mélancolique et le violon content la douleur de l’exil. Les percussions grondantes martèlent la marche. Claire Zalamansky incarne la Grande Histoire d’un peuple, à travers les petites qui la tissent : anecdotes, portraits sur le vif, histoires d’amours, racontés entre chaque chanson. L’artiste chemine sur cette frontière entre profane et sacré. Et célèbre le raki : "Lorsque l’ivresse est mystique, on dit qu’elle mène droit aux portes du sacré". Omar Khayyam, poète et mathématicien perse du XIème siècle, cité par la chanteuse, l’exprimait dans Rubayat :
"Ce vin est un breuvage éternel : il faut boire.
La source du bonheur ici-bas doit se boire.
C’est comme une eau de feu qui chasse le chagrin
Comme une eau de jouvence immortelle, il faut boire."
A Bab Makina, la prière s’impose. Pour la première fois, le joueur de ney et spécialiste du soufisme Kudsi Ergüner présente sur scène "Ayin-i Djém", une cérémonie de derviches tourneurs. Pour l’occasion, il réunit les confréries Kadiria et Mawlawiya. L’entrée sur scène s’effectue en silence. Salut. Les volutes du ney, cet instrument passeur du souffle divin selon Roumi, s’élèvent dans l’air. Soli des chanteurs. La cérémonie va crescendo : scansion du nom de Dieu, halètement, martèlement, ronde hypnotique, balanciers. Les derviches tourneurs s’élancent, toupies immuables. Si le spectacle frappe par sa beauté et son authenticité, il soulève pourtant une question : celle de la représentation publique du "sacré". Kudsi Ergüner se la pose aussi, qui considère comme un défi de placer sur scène un phénomène de l’ordre de l’intime et de la foi. Où se positionne alors le spectateur, presque devenu "voyeur" ? Sur une grande scène, la foi ne risque-t-elle pas de devenir "folklore" ?
La soirée s’achève à l’Institut Français, qui conjugue la musique au féminin. Ce soir, la Gnaouie Fatéma Mousstaid entraîne les spectatrices dans des danses endiablées. "Que l’ivresse vous soit mystique !" Santé.
Anne-Laure Lemancel
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