Edito 3 juin 2006
Nous les appelions de nos vœux et voici leur cortège flamboyant : musiques de l’esprit, musiques du cœur, voix formulées des âmes qui portent les cultures à la manière d’offrandes. Cette journée aura semblé un fantastique échange, où chaque artiste rivalisait de don de soi.
Vers Alep
À l’heure où résonnait l’appel des muezzins dans la chaleur de l’après-midi, le jardin ombragé du Musée Batha prenait allure de zaouia. Pour le grand maître syrien Hassan Haffar, artisan et poète, mais aussi muezzin de la mosquée d’Alep, nul n’est besoin de toit pour exprimer le pouvoir de la foi. Trop courte pour dépasser l’aspect spectaculaire de la danse d’un derviche, la prestation de l’ensemble alépin du chanteur et oudiste Omar Sermini laissait une impression d’aimable concession à la clientèle des tours opérateurs. Mais il n’a pas fallu plus de deux chants au maître Hassan Haffar, entouré de ses sept disciples, pour balayer les réactions intempestives d’occidentaux néophytes. D’abord livrée les clés de l’unisson avec l’ensemble des chanteurs, sa voix s’élève en prodigieux soli. Par un jeu de techniques subtiles et d’une prodigieuse diversité, le maître nous conduit à la découverte des plus précieux joyaux de l’art soufi. Soyeux ou velouté, brillant ou scintillant, son chant mâche et module la transcendance du verbe poétique.
Dikhr
Nous sommes en partance… Dans la séparation d’avec l’Etre aimé, nos cœurs se déchirent… Le tourment ne s’apaise qu’à travers la joie de la cantilation de Son nom… Il n’est ici question que de l’Amour de Lui. À la détresse de la quête succède l’exaltation de joie. Les âmes du public voguent à présent sur une nef au gré des vagues de la musique sur un océan d’Amour. Le maître, en communion avec le cosmos, nous tient en son pouvoir de guide. Marquant cette harmonie, l’unique trait de soleil perçant la frondaison illumine son chef enturbanné de blanc. De nouveaux chants et bientôt la tension se dénoue. Hassan Haffar pause l’esquif à terre en appelant les claquements de mains. Et c’est debout dans la prière qui clôt cette expérience mystique, que le public, croyant ou non, communie par la foi du maître. Magie de la musique !
Flamenco puro
Le concert du soir débute sous le signe de l’espérance. Car c’est son nom de Sévillane : Esperanza ! À ses côtés à la guitare, un autre Fernandez, son frère Paco, offre tout son savoir de mélodiste autodidacte pétri des traditions du flamenco “puro”, mais à l’écoute d’un monde contemporain bruissant de sons nouveaux. Elle est belle, Esperanza ! Gitane jusqu’au bout des doigts, fille de Triana. Le quartier de Séville où les familles persécutées ont forgé, dans le secret de leurs maisons pouilleuses, l’expression de l’honneur et de la résistance, la foi en la beauté d’être et de vivre, d’aimer et de souffrir pour surpasser sa peine. C’est un chant ou un cri, un mouvement des doigts, du corps et des talons, le rythme du compas dans le crépitement des palmas… Quand Esperanza chante “por siguirya”, mes larmes coulent. Quand elle se lève et danse “por buleria”, mes cris de joie s’unissent à ceux des 6000 voix qui fusent pour l’acclamer ! Heureux ceux qui connaissent l’art généreux d’Esperanza et Paco Fernandez.
Esprit de Fès
S’il est un concert en harmonie avec “l’Esprit de Fès”, où la musique est le fruit du partage, du respect et de l’écoute mutuelle au-delà de l’identité culturelle des artistes, c’est bien “Le Rythme de la Parole”, dont Keyvan Chemirani nous présente ce soir l’aboutissement de trois années de travail. Projet né sous les voûtes gothiques de l’Abbaye de Rouyaumont, édifice religieux aujourd’hui consacré à la création artistique, il n’est pas anodin de le voir s’épanouir sous l’architecture mauresque monumentale de Bab El Makina.
Dans cette conversation entre paroles, rythmes et musiques des traditions persanes, indiennes et maliennes, la seule foi qui compte est celle portée en l’homme, en la capacité du musicien à s’abstraire de son monde pour rencontrer celui de l’autre. Le bonheur d’y parvenir, lisible sur les visages et la gestuelle des musiciens, se propage à travers le public, venu en masse en ce samedi, sans présumer de ce qu’il allait entendre et voir. Conquis par la fraîcheur d’approche de Keyvan, il se régale du dialogue entre les percussions du trio Chemirani et des musiciens indiens. Il s’émerveille de la beauté des voix de Sudha Ragunathan, Ali Reza Ghorbani et Nahawa Doumbia, surtout lorsqu’elles se mêlent sans se départir de leurs essences respectives. Et quand Esperanza, avec ses musiciens, se joignent à l’ensemble pour un final encore inédit, c’est par une ovation immense et soutenue que le public fassi remercie les artistes de cette belle soirée.
François Bensignor
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