Quand un dragon japonais rencontre un serpent, cela donne une pièce de gagaku.  
 
   
le tambour taïko marque le centre de la scène  
   
La danseuse de l'ensemble Reigakusha avant sa transformation en dragon samouraï.  
   
A sei voci sous le cèdre du musée Batha.  
   
Bernard Fabre Garrus, chercheur de pépites musicales.  
 
     

Edito 5 juin 2005




Journée décalée pour le festival de Fès, dans la chaleur sèche de la ville les concerts du jour ont joué avec nos oreilles. Ici il est interdit de prendre des habitudes, les sons déroutent les routines qui s’installent. Aujourd’hui Baroque, Gagaku et Aïssawas ont fait de Fès une ville arlequin.

Les oiseaux ont accueilli l’ensemble A sei voci au musée Batha. Le directeur de l’ensemble, Bernard Fabre Garrus, craignait que leur chant ne fasse concurrence aux voix pures, mais malgré les bruits étouffés qui parviennent de la médina, l’alchimie s’est opérée, sans doute grâce à la présence du grand cèdre du Liban qui étale ses branches dans le ciel de Fès et couvre la scène d’une ombre protectrice.

A sei voci interprète des œuvres de Pier Paolo Bencini compositeur romain du XVIIème siècle que Bernard Fabre Garrus a largement participé à redécouvrir en arpentant les bibliothèques et les collections privées de Rome à Florence. Un travail laborieux sur la piste de la partition rare, récompensée par une interprétation délicate et élégante de cette belle musique italienne. Les voix de l’ensemble touchent les auditeurs qui font du jardin du musée Batha une enceinte respectueuse. Les regards se tournent instinctivement vers le ciel de Fès et se perdent dans les branches du cèdre qui se balancent doucement et on quitte pour un moment les ryads pour les palais romains ou florentins…

Rupture radicale pour le concert du soir à Bab Makina : l’ensemble Reigakusha donne une représentation de Gagaku : un genre musical japonais codifié au IXème siècle d’après des traditions chinoises, coréennes et indiennes datant elles du IIIème siècle. Les kimonos flamboyants ne parviennent pas à rompre l’impression de rigueur qui émane de la scène dès l’entrée des musiciens. Visages fermés, concentrés et impassibles ils prennent place dans l’espace délimité par un tapis vert et par de petites barrières d’angle.

Les instruments entre un à un pour une séquence musicale très déconstruite, et on se dit que Steve Reich, connaissait sûrement le Gagaku. Après cette séquence très libre on sent, plutôt qu’on ne comprend, qu’à travers ces séries de sons une organisation commence à poindre. Les principes musicaux du gagaku sont inspirés des traités de musique ancienne chinoise. L’une des particularités est que les instruments à cordes ne sont pas les instruments mélodiques, mais servent à construire la structure rythmique avec les percussions. Ce sont les instruments à vent qui tissent la mélodie.

Les percussions occupent le devant de la scène : le shoko, petit gong de cuivre placé au centre d’un cercle de bois monté sur pied, marque les unités de temps les plus longues, le kakko, tambour horizontal à deux peaux, régule le tempo grâce à un son qui rappelle celui d’une balle que l’on laisse tomber et qui rebondit de moins en moins haut. Enfin, au centre, un grand tambour marqué d’un dragon ou d’un serpent mythologique marque le début des séquences. Au second plan les instruments à cordes : le biwa, un luth à 4 cordes et le so, une cithare à 13 cordes, répètent les mêmes séquences à des intervalles variables, participant à la création du temps. Enfin la flûte hichiriki, le haubois à deux anches et les orgues à bouche sho clôturent l’espace. Les orgues à bouche imposent leur facture pyramidale participant à créer visuellement une organisation stricte.

Après cette première séquence musicale, les musiciens quittent la scène et certains se replacent sur les côtés pour laisser le tapis central libre. Les portes de Bab Makina s’ouvrent sur une danseuse dragon qui n’a plus rien à voir avec la frêle jeune fille interviewée dans l’après midi. Elle a tout à coup pris la stature d’un dragon samouraï. Elle n’effectue qu’un petit nombre de mouvements variant l’ordre et la direction pour conter la rencontre entre un dragon et un serpent doré.

Lorsque les japonais quitte la scène, ils nous laissent fascinés et un peu interloqués, avec le sentiment d’avoir entendu quelque chose de très lointain.

La soirée s’est terminée au ryad de Fès Saïs pour une nuit soufie consacrée à une confrérie Aïssawas. Originaires de Meknès à quelques kilomètres de Fès, ils ont déplacé les fassis en nombre et le petit patio est bondé. Les uns contre les autres nous laissons les rythmes monter, s’accélérer, des hommes se lèvent pour laisser partir leur corps dans des mouvements saccadés, tous le monde se balance, scande et vit. Il n’y a rien de comparable dans notre Europe froide à ces moments de ferveur collective, à la fois fascinants et étranges où l’on sent les corps et les consciences s’abandonner.

Ce soir à Fès nous avons eu vraiment la sensation du divers, opaque et résistant.

Emilie Da Lage



 
   
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