L’énergie des Luzmi Sisters  
 
   
Un gospel qui chasse le blues du dernier soir  
   
Yaki Tendru « cantate de l’étoile du matin »  
   
Yaki Tendru  
 
     


Edito 11 juin 2005




Dernier jour fassi, derniers concerts à Batha et Bab Makina, dernières occasions de parcourir la médina… Fès, après notre départ, conservera encore un peu les rythmes de la musique sacrée : le festival off envahira une fois de plus Bab Boujloud dimanche. Les comètes laissent toujours un peu de leur empreinte lumineuse leur composer une traîne …

Un premier concert très atmosphérique au musée Batha, première vraie déception musicale de la semaine. L’anthropologue et chanteur colombien Jorge Lopez Palacio a composé une «cantate de l’étoile du matin» d’après les traditions musicales amérindiennes des Inuits aux indiens de Colombie ou du Vénézuela. Jorge Lopez Palacio est un homme en colère, en colère contre tous les trafiquants d’authenticité ou organisateurs d’exhibitions identitaires. Il résiste d’ailleurs à l’inflation des mots «ethnie», «identité» et défend le concept plus fluide de culture.
Contre les chamanismes de pacotille pour touristes en mal de mystique rapide ou de sensations hallucinogènes, il a décidé de créer le groupe Yaki Tendru avec la danseuse et chanteuse Sylvie Blasco. Les instruments utilisés sont très beaux bien que très simples, nous sentons les matières nobles : la calebasse offre sa peau polie, des coquillages leur coquille irisée. Sylvie Blasco et Jorge Lopez Palacio les utilisent pour produire des sons proches de la nature dans une composition sans rupture très contemporaine. Le public aimerait cependant davantage d’information sur ces instruments et sur les sons qu’ils entendent sans pouvoir leur donner une signification à défaut de connaître les cosmogonies. La diversité revendiquée des traditions musicales s’étouffe sous une interprétation vocale homogène qui mêle technique du chant lyrique et techniques indiennes.
Yaki Tendru interprète une ode à la nature et les habitants du cèdre du musée Batha mêlent leurs piaillements printaniers aux sons des conques, coques et arcs créant une ambiance très nature et découverte. Seules les âmes zen ont peut-être vibré à la cantate de l’étoile du matin…

Pour clore le festival il fallait bien un miracle : la pluie s’en est chargée. Les gouttes épaisses qui se sont abattues sur Fès ont arrêté de noyer la ville à 20H30 précises. Les Luzmi sisters ont ensuite su venir à bout de la frilosité du public grâce à une musique noire pour une nuit sans étoile. Pour nous éviter le blues du départ Gérard Kurdjian, le programmateur du festival avait programmé comme tous les ans, un gospel énergique.
Hier un chanteur irakien, aujourd’hui un gospel américain, dans une ferveur partagée les nuits de Fès brisent le choc imaginé des civilisations. Nous ne doutions pas que ce n’était là qu’un fantasme pour esprit guerrier, le festival et ses chemins croisés en donne la preuve musicale.

La nuit s’achève au palais du festival pour la dernière nuit soufie. Pour cette lila, les bougies sont allumées, l’encens brûle, lorsque la Tariqa Hamdouchia (Fès - Maroc) fait son entrée avec les étendards de la confrérie. Les louanges et les incantations se perdent dans le brouhaha des fassis qui tentent de trouver une place sur le tapis qui fait face aux musiciens. Les places d’honneur sont prises d’assaut malgré les tentatives de la sécurité pour contenir la foule. Nous nous glissons dans les interstices laissés libres, heureux de cette désobéissance douce. La confrérie des Hmadcha se rattache au Saint Ali Ben Hamdouch, qui vécut au 17ème siècle sous le règne du souverain marocain Moulay Ismaïl. Les participants cherchent la bénédiction des musiciens en leur tendant chapeaux, écharpes ou voile. Les rythmes s’accélèrent enfin libérant les énergies de la nuit qui s’étire. Puis le ciel pâlit, le muezzin de la mosquée Karaouiyine, vite rejoint par des dizaines d’autres, lance son appel et les minarets se mettent à chanter. Le 11ème festival des musiques sacrées de Fès peut s’achever…

Emilie Da Lage



 
   
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