Samarra


Une histoire du rap en France (2) Années 2000 : Entretien avec Karim Hammou

par Aug Email

Dans une première partie de cet entretien, Karim Hammou nous a retracé dans quelles conditions le rap avait réussi à devenir un genre musical à part entière en France à partir des années 1980. Dans cette deuxième partie, nous lui avons demandé de nous éclairer sur l'évolution du rap au début du XXIe siècle. Son regard de sociologue et le travail historique qu'il a mené lui permettent de cerner les évolutions récentes du rap, notamment les rapports entre rap et politique, la place de la rue dans le Hip Hop.

Comme d'habitude, l'entretien se termine par un playlist. Karim Hammou a sélectionné pour nous 26 titres emblématiques des années 2000.

 

 

 

Comment la vision du rap par les politiques a-t-elle évolué depuis les années 1980 ?

 

La première rencontre entre la classe politique et le rap se joue au début des années 1990, lorsque Jack Lang, à la fois ministre de la culture et porte-parole du gouvernement Mitterrand, affiche son soutien à la culture hip hop. Cette reconnaissance est ostentatoire, et s'inscrit dans une démarche plus vaste de valorisation symbolique de la jeunesse des banlieues, dans un contexte où la crise économique qui affecte les quartiers populaires s'approfondit. La culture en général, et la culture « métissée » de la jeunesse populaire en particulier jouent en quelque sorte un rôle de palliatif face à des problèmes sociaux croissants (animation socioculturelle, dénonciation du racisme dans ses formes les plus explicites, rhétorique de l'intégration...). La mise en exergue du hip hop comme symbole de la jeunesse populaire issue de l'immigration par la gauche entraîne, presque mécaniquement, une critique virulente de la part de la droite et de l'extrême-droite, critique oscillant entre dénonciation de la démagogie du gouvernement et dévalorisation explicite du hip hop et du rap.

 

A partir de 1993, et de l'alternance politique, le hip hop n'est plus au cœur de l'agenda politique, jusqu'à l'affaire NTM en 1996. Cette affaire illustre alors l'indifférence mutuelle dans laquelle le monde du rap et la classe politique se tiennent. Si une majorité d'hommes politiques critiquent le verdict du tribunal imposant au groupe une interdiction d'exercer leur métier de chanteur, ils prennent également soin de marquer leur distance vis-à-vis du groupe et, plus largement, du rap. De leur côté, les NTM ignorent ou s'opposent aux initiatives politisant explicitement leur procès par le biais de pétitions ou de manifestation.

 

Le vrai tournant dans le regard que le monde politique porte sur le rap intervient au début des années 2000. Nicolas Sarkozy y joue un rôle de premier plan, via les procès intentés à La Rumeur et Sniper, dans un contexte plus vaste de droitisation du paysage politique et de criminalisation de la jeunesse masculine des classes populaires. Tout au long des années 2000, un large front politique articulant groupuscules d'extrême-droite et députés UMP défendra, parfois avec succès, un durcissement de la législation vis-à-vis de la critique de l'Etat ou des symboles de la Nation, et la condamnation en justice de ceux qui les attaquent, au premier rang desquels des rappeurs. La campagne du député François Grosdidier, en 2005-2006, en est l'un des points culminants, qui aboutit à une proposition de loi « tendant à renforcer le contrôle des provocations à la discrimination, à la haine ou à la violence », dirigée explicitement contre des rappeurs. Dans la continuité du sort réservé à la jeunesse populaire racisée, les accusations de racisme, de sexisme ou d'homophobie servent souvent de cache-sexe à une lutte contre la critique radicale ou les provocations vis-à-vis de l'État et de la Nation.

 

 


Couverture d'une mixtape de Honers l'infame [source]

 

 

Quel rôle joue « la rue » dans le rap français des années 2000 ?

 

La rue joue plusieurs rôles à la fois. Elle est à la fois source d’inspiration, thème d’écriture, argument marchand et symbole honorifique pour une part importante de la scène rap. C’est ce dernier rôle auquel je m’intéresse plus particulièrement dans le livre. Je montre notamment que l’invocation de la rue sert à rappeler des normes, des valeurs et des mécanismes qui régissent moins l’univers de la petite délinquance ou les espaces publics urbains que des situations professionnelles caractéristiques d’un milieu artistique underground : désintéressement dans les collaborations, engagement non opportuniste dans le rap, asymétrie entre les petites structures indépendantes spécialisées et les grandes firmes des industries musicales, etc. Comme le chantait Doc Gyneco dans "Affaire de famille", « y a pas d’gangster dans les studios y a qu’des grandes gueules / il m’manque une phrase en –eul –eul –eul ».

 

Comme expérience, source d’inspiration et comme thème, « la rue », avec toute sa polysémie, a contribué aux innovations esthétiques et politiques qui caractérisent le rap en France depuis vingt ans. L’entrelacement de la rue comme symbole honorifique professionnel et comme argument marchand en fait aussi une dimension profondément ambivalente, que ressassent les discours sans fin, dans et hors du rap, autour de la « street crédibilité » et de la « récupération » de tel ou tel artiste ou du genre dans son ensemble. Dans la majorité de ses mises en scène publiques, « la rue » renvoie à une forme d’exotisme co-produit par les industries musicales et médiatiques qui offre à la fois une légitimité partielle à l’existence du rap et une base permanente pour sa dévalorisation.

 

 


 

Le rap en France devient un objet d’histoire, est-ce le signe de son essoufflement ? Croyez-vous au discours très en vogue du « c’était mieux avant » ?
Comment voyez-vous le rap dans un avenir proche ?

 

Le rap en France est un objet d'histoire quasiment depuis ses débuts – un objet d’histoire où il a souvent été question de cerner « âges d’or » et « décadences ». Ces périodes ont d’ailleurs été découpées de façon assez variables, selon en fait les enjeux du présent : le New York City Rap Tour a pu incarner un âge d’or par opposition à l’année 1984 et l’émission H.I.P. H.O.P., puis le terrain vague de La Chapelle par opposition au tournant des années 1990 ; au milieu des années 1990 la période d’H.I.P. H.O.P. ou celle de l’émission « Le Deenastyle » sur Radio Nova ont à leur tour été vues comme « un âge d’or », et au tournant des années 2000 ce sont les années 1994-1996 qui ont été portées au pinacle…

 

L’une des originalités de mon travail est moins de proposer une histoire du rap que de délaisser ce type de questionnements qui reposent sur l’idée d’une essence du rap (perdue ou à venir), pour décrire aussi précisément que possible les possibles et les arbitrages qui se sont ouverts, au présent, à la pratique du rap depuis trente ans. De ce point de vue, le discours du « c’était mieux avant » tend trop souvent, à mes yeux, à mesurer l’actualité superficielle du rap à l’aune d’un passé idéalisé. Je comprends la nostalgie qu’il exprime de la part de générations d’amateurs vieillissantes, mais c’est un mauvais guide pour écrire une histoire sensible aux déplacements spectaculaires ou imperceptibles du rap en France. Et c’est aussi parfois une ficelle grossière pour dévaloriser toute la scène rap actuelle en l’uniformisant. Hier, certains louaient tel ou tel rappeur comme l’exception salutaire confirmant la médiocrité du reste de la scène rap. Aujourd’hui, c’est parfois en renvoyant d’un même mouvement tous les artistes actuels à la supposée grandeur du passé qu’on dévalorise l’ensemble d’un genre musical.

 

Le rap dans un avenir proche ? Je le vois durablement inscrit dans la dynamique actuelle, celle de l'arbre des stars du « marketing de la marge » qui cachent la forêt de créativité des disciplines du hip-hop, et leur infusion sans tambour ni trompette dans l'ensemble des univers culturels et médiatiques contemporains.

 

 

 

Les titres importants dans l’histoire du rap en France (années 2000)

 

La aussi, la sélection est trop difficile – et j’ajoute que le recul fait défaut pour les dernières années de la décennie. Je me contenterai donc d’une liste subjective de quelques morceaux qui ont retenu mon attention à un titre ou un autre :

Booba, "Repose en paix" (2001) ; Salif, "Notre vie s'résume en seule phrase" (2001) ; La Rumeur, "Je connais tes cauchemars" (2002) ; Princess Aniès, "Si j’étais un homme" (2002) ; MC Jean Gab'1, J't'emmerde (2003) ; Mafia K'1 Fry, "Pour ceux" (2003), Médine, 11 Septembre (2004), Al Peco, "On a pas le même groove" (2004) ; Disiz La Peste, Inspecteur Disiz (2005) ; Svinkels & TTC, Association de gens normal (2005) ; Diam’s, Petite banlieusarde (2006) ; Joeystarr, "Métèque" (2006) ; Keny Arkana, "Sans terre d’asile" (2006) ; Lino, "Mille et une vies" (2007) ; Kalash L'Afro, "Juste un homme" (2007) ; Kery James, "Le combat continue part. 3" (2007) ; Sefyu, "Molotov 4" (2008) ; Baloji, "Tout ceci ne vous rendra pas le Congo" (2008) ; Youssoupha, "Calmement" (2009) ; Casey vs Zone Libre, "Purger ma peine" (2009) ; Orelsan, "Pour le pire" (2009) ; Rocé, "Si peu comprennent" (2010) ; Mokless, "Besoin de" (2011) ; Demi Portion & REDK, "En restant vrais" (2011) ; Ahmad et Dany Dan, "Mastermindzz" (2012) ; Scylla, "BX Vibes" (2012)…


 Propos recueillis par Aug

 

Un grand merci à Karim Hammou !

 

 

Voici la playlist des titres sélectionnés ci-dessus pour nous par Karim Hammou :

 


Pour prolonger :




 

Une histoire du rap en France (1) Années 1980-1990 : Entretien avec Karim Hammou

par Aug Email

Le rap, d'abord considéré comme un genre musical marginal éphémère appelé à quitter la scène rapidement, a progressivement grandi jusqu'à devenir un des plus appréciés parmi les jeunes en France comme aux Etats-Unis. Il est aujpourd'hui devenu un objet d'histoire à part entière ce dont nous ne pouvons que nous réjouir sur Samarra !

Après les premiers ouvrages sociologiques ou historiques tentant d'expliquer le succès du rap en France, un ouvrage ambitieux intitulé Une histoire du rap en France est paru fin 2012 à La Découverte. Son auteur, Karim Hammou, y a pour ambition de restituer l'émergence du genre dans l'hexagone sans partir de la fin de l'histoire mais en tentant de faire la part des parcours individuels, des stratégies des organisations (à commencer par les maisons de disque et les radios), mais aussi du hasard des connexions entre les différents acteurs.

En alliant le travail sociologique qui est sa spécialité à l'enquête historique et à sa connaissance intime de la musique rap, Karim Hammou nous fait dans cet ouvrage le récit de trente ans d'histoire du rap. Si la période des années 1990, considérée par certains comme l'âge d'or du rap en France, est au coeur de son analyse, il fait également la part belle aux années 1980. C'est sans doute la partie la plus originale du livre puisqu'elle nous permet, sans a priori esthétique, de mesurer le chemin parcouru sans considérer que celui-ci était écrit d'avance.

 

Nous avons demandé à Karim Hammou (docteur en sociologie, membre correspondant du Centre Norbert Élias (Marseille) et post-doctorant au CESPRA) de nous parler de son travail et de nous donner un aperçu de cette histoire. Retrouvez à la fin de l'article la playlist des titres qu'il a sélectionnés pour nous. Dans une deuxième partie à venir, il nous parlera des rapports entre rap et politique, de la place de la rue dans le Hip Hop et des années 2000.

 

 

Pouvez-vous nous expliquer la particularité de votre démarche par rapport à d’autres travaux précédents sur l’histoire du rap en France ?


L’une des particularités de ma démarche vient en premier lieu des matériaux que j’ai mobilisé pour écrire cette histoire, et de la façon dont je les ai traité. Plutôt que de ne m’appuyer que sur le témoignages rétrospectifs des principaux acteurs tenus pour les pionniers du rap en France, j’ai croisé ces sources – incontournables, et notamment publiées dans l’ouvrage de José-Louis Bocquet et Philippe Pierre-Adolphe Rap ta France – avec d’autres documents. Il s’agit en particulier d’enregistrements discographiques (des 45 tours sur la période 1980-1985, des albums au format disque compact sur la période 1990-2004) que j’ai tenté d’analyser de façon statistique, et d’émissions de télévision (diffusées de 1987 à 1991 sur TF1, A2 et FR3) que j’ai étudié de façon systématique. Je ne me suis cependant pas cantonné à ces sources, j’ai aussi mené des interviews avec des artistes, des animateurs radio, des journalistes, des employés de maison de disques, etc., et j’ai mené une observation ethnographique dans le monde du rap au début des années 2000.



[Dee Nasty, pionnier du Hip Hop en France. Ici sur scène à Nancy en 2010 avec Afrika Bambaataa; photo : Aug]

 

 

A partir de quand peut-on parler de rap en France ? Quels sont les précurseurs ?


Tout dépend ce que l’on entend par « rap ». Si l’on entend par là un type d’interprétation, ni parlé, ni chanté, mais proféré en harmonie avec un rythme et inspiré des précédents américains (qui popularisent l’étiquette « rap »), alors dès la diffusion du tube Rappers’ Delight de Sugarhill Gang, en 1979. Parmi les précurseurs, on peut nommer Interview (« Salut les salauds »), Chagrin d’Amour (« Chacun fait (c’qu’il lui plaît) »), B-Side et Fab 5 Freddy qui interprètent en 1982 « Une sale histoire », ou encore Phil Barney qui était à l’époque animateur radio. Mais si l’on s’intéresse au rap en France comme genre musical à part entière, c’est-à-dire non seulement à un type d’interprétation, mais aussi à une esthétique musicale (liées à de nouvelles techniques de composition : la boîte à rythme, le breakbeat et le sampling, le scratchs…), un ensemble de références culturelles (la culture hip-hop), alors les précurseurs seront des artistes comme Dee Nasty (auteur du premier album hip-hop en France, « Panam City Rappin’ » en 1984), Gary Gangster Beat, Jhonygo et Destroyman, Lionel D, Richie qui intègrera plus tard le groupe Nec + Ultra, etc. Tous commencent à rapper dans les premiers années de la décennie 1980.

 

 

Pendant les années 1990, vous identifiez différentes générations dans le rap. Pouvez-vous nous expliquer ce que cette approche vous a permis de mettre en évidence ?

 

En premier lieu, distinguer ces générations met en évidence qu’il n’existe pas une forme rap intemporelle, mais des façons variables au cours du temps de pratiquer le rap. Ces différentes façons de faire sont liées aux transformations qui affectent les industries musicales au sens large, et plus particulièrement les types de personnes avec lesquelles les rappeurs travaillent – autrement dit, leurs chaînes de coopération. Elles génèrent des conditions d’apprentissage du rap contrastées, des socialisations professionnelles différentes. C’est ainsi que l’on voit très nettement, en distinguant la première de la deuxième génération, la façon dont l’évolution de la démographie des rappeurs (ils sont de plus en plus nombreux à partir du début des années 1990) et la transformation des technologies de composition (avec la diffusion de la MAO) bouleversent les liens entre rappeurs et DJs. Au sein de la première génération (qui commence à rapper avant 1990, et réalise un premier album de 1990 à 1993), une œuvre de rap est intimement liée à la collaboration entre un (ou plusieurs) rappeur(s) et un DJ. Pour la deuxième génération (qui commence à rapper après 1990, et publie son premier album de 1994 à 1997), la présence d’un DJ pour réaliser un disque de rap est un plus, mais pas une nécessité. On observe aussi, à partir de la fin des années 1990, que les différences dans les façons de faire du rap sont beaucoup moins marquées entre les générations (même si elles peuvent être importantes au sein de l’ensemble de la scène rap). C’est qu’un monde social commun commence alors à exister, un monde qui enseigne aux nouveaux entrants les façons de faire des aînés, et dans lequel les aînés sont eux-mêmes obligés de s’adapter aux innovations qu’introduisent les plus jeunes pour rester « dans le coup ».

 

 

Quel rôle joue Skyrock dans l’essor et les caractéristiques du rap en France au cours des années 1990 ?

 

Skyrock devient à partir de 1997 un relais massif du rap en général, et de formes de rap qui de surcroît n’avaient peu ou pas accès aux grands réseaux radios auparavant. Par la mise en place d’émissions spécialisées animées par des figures de la scène rap et diffusées en fin de soirée ou dans la nuit, Skyrock contribue aussi pendant quelques années à créer, pour les auditeurs, un pont entre la frange de la scène rap française la plus diffusée, et des groupes plus jeunes, ou à la notoriété moindre. Cette radio contribue ainsi à un élargissement sans précédent du public des amateurs de rap, en même temps qu’elle devient un intermédiaire crucial aux yeux des majors – la radio susceptible de faire ou de défaire le succès commercial d’un artiste, pense-t-on au tournant des années 2000. Ses attentes, réelles ou supposées, deviennent dès lors un enjeu important pour nombre de professionnels des industries musicales, et satisfaire à ces attentes est une ambition qui a pu conduire certains directeurs artistiques ou certains artistes à tenter d’adapter les œuvres produites pour « être dans le format ». La nature exacte de ce format était et demeure toutefois difficile à saisir, à la fois parce que la couleur musicale privilégiée par le programmateur de Skyrock a évolué de 1997 à nos jours, et parce que l’histoire de cette programmation est tissée de succès d’audience peu ou pas anticipé par la radio. Skyrock, comme ses concurrentes directes, dispose d’un nombre important de moyens de tester le succès des morceaux qu’elle diffuse, et ne se prive pas de les utiliser pour composer la programmation qui lui permet d’agréger le plus d’auditeurs possibles, et convaincre les annonceurs que c’est bien sur son antenne qu’il faut placer un spot publicitaire.

 

 

5 titres importants dans l’histoire du rap en France (années 1980)

 

 

  • 1982 : Chagrin d’Amour, « Chacun fait (c’qu’il lui plaît) » :

 

 

Un tube inattendu, en 1982, qui suscite toute une vague d’imitations, et donne une première définition – éphémère – de ce à quoi « rapper en français » peut servir. En l’occurrence, et dans l’esprit des auteurs et des interprètes du morceau, il s’agissait de composer un « polar musical ». L’interprétation rappée permet d’intégrer un plus grand nombre de paroles que les chansons de variété traditionnelles, et permettait ainsi de déployer une intrigue plus riche.

 

 

 

 

  • 1984 : Dee Nasty, « Panam City Rappin’ ».

 

 

Un morceau rappé en français, composé en référence directe à l’esthétique hip-hop (alors dominée par les sonorités électroniques). Inspiré du titre « New York New York » de Grandmaster Flash & The Furious Five, dont il adapte les paroles, le morceau est cependant en français et ancre son univers dans l’ici et maintenant du Paris des années 1980. C’est l’un des premiers morceaux à proposer une appropriation du rap en France comme genre musical à part entière.

 

 

 

 

  • 1987 : Jhonygo et Destroyman, « Egoïstes ».

 

 

L’un des tous premiers 45-tours publié en France et en français par des rappeurs, c’est-à-dire des spécialistes de l’interprétation rappée (là où Dee Nasty cumulait les fonctions de compositeur et d’interprètes, tout en se définissant en premier lieu comme DJ). Le premier morceau aussi où deux rappeurs se renvoient la balle lyricale, impulsant une dynamique nouvelle à l’interprétation rappée en France – fortement inspirée de Run DMC.

 

 

 

  • 1989 : EJM, « Nous vivons tous ».

Titre moitié rap, moitié reggae, à une époque où les liens entre les deux scènes sont extrêmement étroits, publié sur une compilation reggae, c’est aussi l’une des premières chansons de rap à évoquer directement le vécu du racisme subi par les Noirs en France.

 

 

 

4 compilations qui ont compté dans l’histoire du rap en France (années 1990)

 

Plutôt que des titres – il y en aurait beaucoup trop, la sélection serait trop difficile et arbitraire, et le livre en énumère déjà un bon nombre – je vous propose un survol du rap en France dans les années 1990 en quatre compilations :

 

  • 1990 : Rapattitude

 

Une compilation à la réalisation chaotique (voir l’article du fanzine Down With This), mais qui a projeté toute une nouvelle scène, celle du Deenastyle, sous les projecteurs. Rétrospectivement, les thèmes développés par les artistes ont de quoi surprendre. L’association médiatique du rap au problème des banlieues n’a pas encore commencé, et aux côtés de figures de proue du mouvement raggamuffin, NTM et Assassin rappent qu’ils rappent, EJM décline les différentes façon d’être dangereux, Mickey Mossman explore un Paris interlope et les New Generations MCs plaisantent sur les relations hommes / femmes. Seule Saliha, empruntant la métaphore du ghetto au Bronx et à l’Afrique du Sud, offre un morceau qui évoque explicitement « les blacks les blancs les beurs unis par les HLM et par la rage au cœur ». Portée par le succès de « Peuples du monde » de Tonton David, la compilation attire l’attention des majors du disque, et contribue à la brève « ruée vers le rap » du début des années 1990.

 

  • 1994 : Ghetto Youth Progress

 

Changement de décors. L’attitude, ici, est dure, « aiguisée par la misère » et revendiquée sur un instrumental mémorable dès le premier morceau de la compilation par Doudou Masta. Un bref message de paix chanté par Melaaz, et la plongée dans un monde perçu depuis le point de vue d’une jeunesse populaire précarisée et sujette à la délinquance reprend. Brève citation de « L’Aimant » d’IAM, et Expression Direkt signe son premier morceau sur disque, qui marquera durablement l’histoire du rap en France. Rêves d’argent et de filles faciles, espoirs d’évasion du quartier, et omniprésence du trafic de drogue : « Mon esprit part en c… ». On retrouvera ce titre sur la bande originale du film La Haine de Mathieu Kassovitz dès l’année suivante. Dans une atmosphère musicale de western spaghetti, Rude Lion, producteur de la compilation et compositeur de la plupart des instrumentaux, clôt le disque sur un hymne revanchard à l’égard de policiers à la gâchette facile. Une nouvelle réalité a trouvé son chemin dans les industries musicales.

 

 

  • 1997 : 11’30 contre les lois racistes « Loi Defferre, loi Joxe, lois Pasqua ou Debré : une seule logique la chasse à l’immigré ».

 

Le morceau est introduit par le réalisateur Jean-François Richet et Madj (l’un des fondateurs d’Assassin Productions déjà à l’initiative de Rappatitude avec Benny Malapa et Christian Mila). 11 minutes de rap sans l’ombre d’un refrain qui resteront pourtant six semaines dans le Top 50. L’image fugitive d’un monde du rap soudé autour d’une même cause : première génération (Assassin, IAM, Yazid…), deuxième génération (de Fabe à Ménélik en passant par Sléo), une explosion de flows variés – Rootsneg, Kabal, Azé, Mystik, Nakk… l’un des premiers couplets de Freeman, et l’un des derniers couplets – puissant – du Ministère AMER en tant que groupe. Une flopée de rappeurs amateurs, dans les années qui suivent, apprendront à rapper sur l’instrumental en face B de ce maxi unique en son genre.

 

 

 

  • 2000 : Comme un aimant

 

Les années 2000 voient l’influence croissante de créateurs issus du hip-hop dans divers domaines de la culture et des médias. Pendant que Stomy Bugsy, Joeystarr our Carlos Leal se lancent dans une carrière d’acteur, La Rumeur réalise une série télévisée, Disiz se fait romancier, D’ de Kabal met en scène spectacles et performances. En réalisant ce film avec Kamel Saleh, Akhenaton ouvrait la voie, tout en signant la bande originale du film avec Bruno Coulais. Les rythmes électro de l’ovni « Belsunce Breakdown » côtoient la soul d’Isaac Hayes et de Millie Jackson, les chants polyphoniques corses d’A Filetta ou les raps de Talib Kweli, K.Rhyme le Roi, Chiens de paille et Psy-4 de la Rime. Comme un aimant reste, pour l’amateur que je suis, l’une des meilleures bandes originales de film de l’histoire du rap en France.

 

 

 

 

 Propos recueillis par Aug

Un grand merci à Karim Hammou !

 

Voici la playlist des titres sélectionnés pour nous par Karim Hammou :

 


Pour prolonger :


 

 

Deuxième partie de l'entretien à lire très prochainement sur Samarra !

 

 

« ITINÉRAIRES CROISÉS Vosges Algérie / Algérie Vosges – 1830 → 1970 » : Expo à Epinal

par Aug Email

 

 

A l'occasion du cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie, les Archives départementales des Vosges organisent jusqu'au 23 février une exposition exploitant ses propres archives et des documents ou objets prêtés par des particuliers. Saluons cette initiative qui permet d'explorer les relations entre le département et l'Algérie, depuis l'époque de la conquête par les Français jusqu'aux années 1970.

 

Un des organisateurs de l'exposition, Alexandre Laumond, a accepté de répondre aux questions d'élèves de Terminale. Je vous propose de voir cet interview sur le Blog Maghreb-France.

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