Archives pour: Mars 2010
Indépendances africaines 1: l'histoire légitimante.
Au moment des indépendances, il devient fondamental pour les nouveaux Etats d'Afrique noire de fonder leur légitimité sur une unité nationale et de trouver des ferments de cohésions. Dans cette optique, toute une symbolique d'appartenance se met en place. L'histoire devient ainsi un enjeu crucial. Les jeunes Etats qui viennent de s'affranchir de la tutelle coloniale tournent logiquement leurs regards vers la période pré-coloniale.
L'histoire légitimante.
Le passé, parfois manipulé, est invoqué afin de valoriser la filiation entre les luttes anticolonialistes et l'accession à l'indépendance afin de légitimer l'Etat-nation contemporain.

Behanzin, sa famille et sa suite lors de son exil à Blida (Algérie), en 1906.
Pour les nouveaux gouvernants, il apparaît fondamental d'enraciner les habitants dans une histoire qui plonge ses racines dans la période précoloniale (et parfois très loin comme le prouve le cas de Soundiata Keita, empereur du Mali au XIIIème siècle: pistes audio 1 et 2 en fin d'article). Une histoire dont l'existence même avait été contestée par les colonisateurs. Comme le rappelle Marc Michel (voir source 1): "La pénétration européenne s'est heurté à des résistances beaucoup plus acharnées que la littérature coloniale ne le laisse souvent supposer, elle qui exaltait avant tout l'héroïsme et les sacrifices des colonisateurs". Aussi, un processus d'héroïsation aboutit, dans chaque pays, à honorer des personnages revendiqués comme nationaux même si leur action s'était, en réalité, déroulée dans d'autres cadres, comme ce fut le cas de Samori en Guinée, d'El Hadj Omar au Mali, de Béhanzin au Dahomey ou de Shaka en Afrique du sud. Pourtant, à y regarder de plus près, il est possible de distinguer les résistances armées opposées par les Etats et les résistances "civiles", plus diffuses, opposées par les populations.

Timbre à la gloire de Lat Dior, damel du Cayor.
* Dans la première catégorie, il est possible de placer les résistances menées par des souverains hégémoniques comme l'empereur toucouleur El Hadj Omar ou l'almamy Samory Touré (pistes audio 6 et 7). Le caractère despotique de leurs Etats leur aliène de nombreux soutiens, dans la population ou encore dans leur propre lignage. Ils ne peuvent donc s'appuyer sur un soutien populaire suffisant pour compenser leur infériorité militaire. Ahmadou, qui succède à El Hadj Omar, doit fuir après une défaite en rase campagne, quant à Samory, après un repli stratégique vers l'est, il lutte avec panache jusqu'à sa capture.

Parfois, les résistances d'Etat s'appuient sur une vaste adhésion populaire.
- Ainsi, les Wolof du Cayor font front derrière leur damel (roi), Lat Dior, pendant plus de 20 ans de 1864 à 1886 (pistes 4 et 5).
- En Afrique australe, dans la région du Transvaal, le 22 janvier 1879, une armée zouloue forte de 20 000 hommes triomphe des Britanniques à Isandhlwana. Cette victoire démontre la cohésion de la nation zouloue réalisée par Shaka (piste audio 3) une cinquantaine d'années auparavant.
- Depuis 1874, Prempey (ci-dessous), un des souverains des Ashantis (Ghana) entre en conflit avec les Anglais à propos de l'esclavage. Il est finalement déporté aux Seychelles en 1896 sur ordre du secrétaire aux colonies, Chamberlain. La résistance des Ashantis ne désarme pas pour autant et les Anglais n'en viennent à bout qu'en 1901 après avoir cherché une collaboration avec les princes.
- Les Dahoméens appuient la résistance acharnée du roi d'Abomey, Béhanzin, en 1892-1894 (piste audio 8).
- En 1896, les Malgaches se soulèvent après l'attaque française de 1895. Gallieni, appelé en catastrophe, engage une répression brutale (exécution de ministre) qui aboutit à l'abolition de la royauté en 1897.

* Les résistances des "populations sans Etats", moins connues, donnèrent pourtant souvent du fil à retordre aux colonisateurs. La "pacification" de la Côte d'Ivoire menée par Angoulvant dure de 1908 à 1915. Il s'agit ici d'une succession de guérillas sans cesse renaissantes. Les forces coloniales en viennent à bout en procédant à la fois à des expéditions punitives, un quadrillage progressif des populations, mais aussi en instaurant dialogue et collaboration avec des chefs fidèles. Cette méthode est celle dite de la "tâche d'huile" consistant à coupler la pacification militaire à la création de marchés, d'écoles... Au bout du compte, Angoulvant considérait que l'indigène ne comprenait que la "manière forte". Ce type de pénétration coloniale ne fut donc d'aucune façon pacifique (comme le terme pacification pourrait le laisser entendre).
Exaltation des résistances africaines lors des indépendances.
Au moment des indépendances, les jeunes Etats commémorent ces événements dont l'histoire coloniale avait déformé le sens et la portée. Les défaites des puissances impérialistes sont célébrées comme il se doit. C'est le cas par exemple de la victoire des troupes éthiopiennes de Ménélik sur 5 000 Italiens à Adoua dont le retentissement dépassa largement la seule Ethiopie qui avait d'ailleurs échappé à la colonisation. Son écho se propagea dans toute l'Afrique et devint une référence de la protestation panafricaine postérieure.

Dans cette entreprise de réappropriation mémorielle et historique, certains dirigeants politiques africains ne se génêrent pas pour prendre quelques libertés avec le passé ou la géographie comme le prouvent les deux exemples suivants:
- En 1957, la Gold Coast devient le Ghana par référence à un ancien empire ouest-africain qui n'avait, en réalité, aucune implantation dans ce qui allait former l'Etat contemporain. Pour, NKrumah, ce choix n'est pas anodin, puisqu'il confère une certaine "épaisseur historique" au jeune Etat.
- Dès 1958, date de l'indépendance du pays, le dirigeant de la Guinée-Conakry, Sékou Touré, développe sa politique de "l'authenticité". Il aspire à rompre avec la période coloniale et ses vestiges, afin de se débarasser notamment de la "colonial mentality" fustigée par Fela Kuti. Le régime entend alors valoriser ceux qui luttèrent contre la colonisation à l'instar de Samory Touré (lointain aïeul de Sékou Touré), Béhanzin; quitte à passer sous silence le fait que ces chefs rencontrèrent parfois de vives résistances au sein de leurs Etats, bien loin d'une nation soudée derrière son chef. Par exemple, dans son empire, Samory Touré harcelé par les Européens, tente à tout prix de se procurer les armes lui permettant de rivaliser avec eux. L'acquisition de ces armes contribua sans doute à accentuer la pression sur les populations (en razziant des esclaves dont la revente lui permet de se procurer les ressources pour ses achats de fusils auprès des traitants du Libéria) dont certaines n'hésitèrent donc pas à traiter avec les colonisateurs...

Statue à la gloire de l'almamy Samory Touré (Guinée).
Il ne faut pas perdre de vue non plus que les rapports entretenus entre les colonisateurs et les chefs africains ne sont pas monolithiques et ne se réduisent pas à la lutte armée. De nombreuses trêves, traités, accords entrecoupent les périodes de combats. Enfin, comme le rappelle Marc Michel (source 2): "les Européens n'auraient jamais pu conquérir l'Afrique sans le concours des Africains eux-mêmes; c'est là un point capital." "Les tirailleurs (dont les premières unités sont créées par Faidherbe en 1857) sont devenus le fer de lance de la conquête (...)." Le recrutement des tirailleurs (ou Haoussas, équivalent des "Sénégalais" pour les Britanniques) sont des volontaires attirés par les opportunités d'ascension sociale qu'offre l'engagement, ainsi que l'attrait de l'uniforme.
Dans ces conditions, Jean-Paul Gourévitch (source 5) estime qu'"il est donc tout aussi inexact de présenter ces maîtres d'empire comme des brutes sanguinaires que dans faire les héros de l'indépendance africaine luttant contre les Blancs colonisateurs et infidèles. Ces souverains se sont constitués des empires avant que la France n'arrive. C'est pour défendre leurs territoires, leurs privilèges et souvent le trafic d'esclaves qu'ils se procurent dans les royaumes étrangers qu'ils prennent les armes contre la France. Cette résistance des royaumes africains, qui s'apparente dans certains cas (Lat Dior, Samory) à celle de Vercingétorix contre les Romains, mérite une contre-histoire de la colonisation française en Afrique qui n'a pas encore trouvé son chantre."

On peut être surpris de retrouver Béhanzin sur un timbre guinéen. Il s'intègre en fait dans une série consacrée aux "héros et martyrs de l'Afrique".
* Changements de toponymie: quand Léopoldville devient Kinshasa.
Le recours au passé devait rendre aux peuples africains leur dignité perdue sous la colonisation et réhabiliter leurs cultures. Dans cette optique, dans les années qui suivirent immédiatement l'indépendance, une révision des programmes scolaires intervint dans chaque pays, en particulier pour l'enseignement de l'histoire. Dans le même but, plusieurs Etats abandonnèrent les noms imposés par les Européens, à l'instar de l'Oubangui-Chari, qui devint République centrafricaine en 1960, du Nyassaland qui s'appela le Malawi en 1964, ou encore de la Rhodésie du Nord qui se proclama Zambie en 1964.
Parfois, ces changements de noms interviennent bien après les indépendances comme le prouve le cas de la République du Congo (ex Congo belge) qui devient le Zaïre (le "fleuve" en langue kikongo). Mobutu se lance alors dans une politique dites "d'authenticité" qui se caractérise notamment par l'abandon des toponymes issus de la colonisation: Léopoldville cède ainsi la place à Kinshasa. Mobutu abandonne aussi son nom de naissance, Joseph Désiré Mobutu, et se fait appeler Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga ("le guerrier qui va de victoire en victoire sans que personne ne puisse l'arrêter").


Le Dahomey devient en 1975 le Bénin. Le timbre de droite rend hommage à El Hadj Omar (l'empire toucouleur ne s'est pourtant jamais étendu jusqu'au Bénin).
Les changements de régimes ou d'orientations politiques précipitent souvent ces changements de nom. Le Dahomey devient la République populaire du Bénin en 1975 lorsque Mathieu Kérékou oriente son pays dans la voie du marxisme-léninisme. Thomas Sankara débaptise la Haute-Volta en 1984 lui préférant le nom de Burkina Faso ("le pays des hommes intègres"). Le renversement du régime de l'apartheid en Rhodésie du sud s'accompagne de l'adoption d'un nouveau toponyme, celui de Zimbabwe, en référence à l'imposant palais du Great Zimbabwe.

Vue aérienne du site du Great Zimbabwe.
Mais laissons la parole à Steve Biko qui milite dans l'extrait ci-dessous pour une réhabilitation de l'histoire des Africains. Steve Biko était un jeune militant charismatique sud-africain du Mouvement de la conscience noire et meneur de l'explosion de colère qui embrase Soweto en juin 1976. Il meurt en détention le 12 septembre 1977.
" L'histoire de l'homme noir dans ce pays est très décevante à la lecture. Elle est présentée seulement comme une longue succession de défaites. Les Xhosas étaient des voleurs qui firent la guerre pour des affaires de vols; les Boers ne provoquèrent jamais les Xhosas, mais menèrent seulement des "expéditions punitives" pour donner une leçon à ces voleurs. Des héros comme Makana qui étaient avant tout des révolutionnaires ont été dépeints comme des fauteurs de troubles superstitieux qui mentaient au peuple en racontant des histoires de boulets se transformant en eau. De grands bâtisseurs de nations comme Shaka sont des tyrans cruels qui attaquaient fréquemment des tribus plus petites sans autre raison que quelque dessein sadique. Non seulement l'histoire qu'on nous enseigne est totalement dépourvue d'objectivité, mais il y a aussi une affligeante déformation des faits qui soulève le coeur même de l'étudiant non informé.
Ainsi nous devons prêter une grande attention à notre histoire si nous voulons, en tant que Noirs, nous aider dans l'avènement de notre propre conscience de soi. Nous réécrire notre histoire et produire dans celle-ci les héros qui ont été le noyau de notre résistance contre les envahisseurs blancs. Il faut en révéler davantage, et l'accent doit être mis sur les tentatives couronnées de succès, dans la construction d'une nation, menées par des hommes tels que Shaka, Moshoeshoe et Hintsa. Ces domaines demandent une recherche intensive, pour fournir certains chaînons manquant qui font encore cruellement défaut. Nous serions certes bien naïfs de nous attendre à ce que nos conquérants écrivent des histoires dépourvues de préjugés. Mais nous devons détruire le mythe selon lequel notre histoire commence en 1652, année où Van Riebeeck a débarqué au Cap."
Extrait de Steve Biko: I write what I like, San Francisco, Harper and Row, 1986, pp89 sqq. (trad. B. Salaing). Cité dans l'ouvrage d'Hélène d'Almeida Topor (source 4).
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Sélection audio:
1. Rail Band: "Soundiata L'exil".
Au XIIIème siècle, Soundiata Keïta conquiert un vaste empire s'étendant du Sénégal à l'ouest jusqu'au centre du Niger à l'est et du centre du Sahara au nord au sud de la Côte d'Ivoire. Depuis des siècles, son épopée est contée et chantée par les djeli, plus connus sous nos latitudes sous le nom de griots.
Le morceau est chanté par Mory Kanté. Ce joueur de kora guinéen appartient à une prestigieuse lignée de griots. Dès l'enfance, il acquiert une grande renommée en jouant dans les fêtes de quartier et les mariages. Il apprend alors à jouer de la kora auprès du grand maître malien Batourou Sékou Kouyaté. En 1971, il intègre le rail band de Bamako en tant qu'instrumentiste, avant d'en devenir le chanteur lorsque Salif Keïta quitte le groupe pour rejoindre les Ambassadeurs. Sur ce titre de plus de 25 minutes, Mory Kanté narre une partie de la saga de Sundjata Keïta, la période de l'exil. Laissez-vous envelopper et porter par ce chef-d'oeuvre!
2. Tiken Jah Fakoly: "Sundjata".
L'autre grand reggaeman ivoirien (avec Alpha Blondy) multiplie les chansons engagées dans lesquelles il dénonce le néocolonialisme qui maintient de nombreux pays africains dans une dépendance stérile, mais aussi les régimes autoritaires encore trop nombreux sur le contitent. Ses prises de positions tranchées le contraignirent à quitter la Côte d'Ivoire pour le Mali. Il revient sur son attachement à la figure tutélaire de Sundjata Keïta: " J'ai chanté Sundjata car cet homme a libéré mon peuple et changé l'histoire du Mandingue. Mon père me racontait son histoire, les griots autour de moi le chantaient, et puis j'ai lu des bouquins."
3. Ladysmith Black Manbazo: "King of Kings".
A partir des années 1810, la guerre devient endémique entre les peuples d'Afrique du sud. Cette suite de séquences tragiques se nomme Mfecane ("écrasement"), ce qui traduit bien l'extrême violence de cette période qui jette "les groupes humains les uns contre les autres comme une série de dominos, au cours d'affrontements sans merci" (Marc Michel: source 2). Chaka Zulu est un puissant chef de guerre qui mène une véritable révolution militaire auprès du peuple zoulou. L'armée, très mobile, repose sur une impitoyable discipline qui assure son efficacité et permet aux Zoulous de s'imposer dans la région du Natal au détriment d'autres peuples banthous contraints de migrer. Les héritiers de Chaka poursuivent ses innovations et défient bientôt les conquérants blancs, d'abord les Afrikans lors du Grand Trekk, puis les Anglais qui subissent une terrible défaite à Isandhlawana en 1879, sous le règne de Cestshwayo, dernier successeur de Chaka.

4. Ouza et ses Ouzettes: "Lat-Dior".
5. Orchestra Baobab: "Lat Dior".
La résistance à la pénétration coloniale française en Afrique de l'ouest fut beaucoup plus importante qu'on ne le croit souvent. Après celle d'El Hadj Omar et avant Samori Touré, Lat-Dior, roi du Kayor (actuel Sénégal), lutte pendant 25 ans contre les troupes coloniales.
Lat Dior est considéré comme un héros national au Sénégal. Aussi, de nombreux artistes du pays lui ont rendu hommage en composant des morceaux à sa mémoire.
6. Bembeya Jazz: "Regard sur le passé 1".
Une fois la conquête achevée et les territoires solidement contrôlés, le colonisateur s'emploie à transmettre sa vision de l'histoire des conquêtes coloniales. Dans les écoles africaines, l'histoire coloniale présente Samory sous les traits d'un chef sanguinaire. L'idéologie coloniale s'attelle en effet à présenter les adversaires de la pénétration européenne en Afrique comme des chefs de bandes, cruels et fourbes.
Henri Wesseling (source 3) écrit: "Samori est l'une des figures légendaires qui marquèrent l'histoire de l'Afrique occidentale. Ses adversaires coloniaux français le dépeignirent comme un dictateur cruel et un tyran impitoyable, et le baptisèrent: "Samori le sanglant". Cependant eux aussi reconnurent ses qualités militaires et admirèrent son esprit d'indépendance, comme l'attestent les autres surnoms dont ils l'affublèrent: "le Bonaparte du Soudan" et le "Vercingétorix" africain. Dans l'historiographie nationaliste postcoloniale, Samori est décrit comme un héros et militant indépendantiste d'Afrique de l'ouest, comme la personnification de la résistance africaine. Ce qui est certain en tout cas, c'est que Samori fut le plus grand organisateur militaire et bâtisseur d'empire de l'histoire de l'Afrique occidentale."
Le Bembeya Jazz National est le groupe le plus célèbre des grandes heures de la musique guinéenne, au cours des années 1960. Sékou Touré utilise alors la musique comme une véritable arme de propagande et entend développer la politique de "l'authenticité". Il faut rompre avec la période coloniale et ses vestiges. Le régime entend alors valoriser ceux qui luttèrent contre la colonisation à l'instar de Samory. Le Bembeya chante les louanges de l'almamy sur l'album "retour sur le passé" (1968), particulièrement populaire dans toute l'Afrique de l'ouest.

7. Alpha Blondy: "Bory Samory".
Dans ce reggae, Alpha Blondy chante "Fuis Samory, fuis".
8. Antoine Dougbè: "Ako Sea Guera-Behanzin".
A partir du milieu du XIX° siècle, grâce à des traités commerciaux (1851) ou des accords de protectorat (1883), la France s'implante dans la région de Cotonou et Porto-Novo. Elle doit alors compter avec le royaume d'Abomey du roi Béhanzin qui tente de reconquérir la région occupée par les Français. Après de rudes combats entre 1892 et 1894, il est finalement capturé en janvier 1894 et mourra en exil à Alger en 1906. Tous les établissements français de la région furent regroupés au sein de la colonie du Dahomey. Mais, ne nous y trompons pas, cette conquête fut particulièrement difficile. Les Français y furent confrontés à une véritable armée et à un Etat remarquablement organisé qui oppose durant deux années une résistance acharnée et inattendue. Ils doivent notamment compter avec les redoutables "Amazones" du roi Béhanzin, une garde prétorienne composée de femmes particulièrement déterminées. Placées en première ligne, elles combattent jusqu'à la mort.
Sources:
1. Marc Michel: "la colonisation européenne", la documentation française, août 1997.
2. Marc Michel: "Essai sur la colonisation positive", Perrin, 2009.
3. Henri Wesseling: "Les empires coloniaux européens", Folio histoire, 2009.
4. Hélène d'Almeida Topor: "Naissance des Etats africains", Casterman, 1996.
5. JeanPaul Gourévitch: "La France en Afrique. Cinq siècles de présence: vérités et mensonges", Acropole, 2008.
Liens:
Il y a un demi-siècle, 18 colonies d'Afrique subsaharienne proclamaient leur indépendance. Cette décolonisation se caractérise par son calme apparent et sa soudaineté. En suivant un fil directeur, la musique, nous vous proposons de revenir sur les années qui mènent aux indépendances.
- La ruée vers les indépendances (1957-1960).
- Les seconde et troisième phases des décolonisations africaines (1961-1990).
- L'Afrique du sud: ultime décolonisation africaine.
- "50 ans d'indépendance africaine: "la fin des colonies."
- Le dossier "Samarra en Afrique".
- "L'épopée mandingue en musique".
- Ressouces sur les indépendances africaines (radio, web, lectures).
Comment devient-on terroriste ? (2) Shahidas

Décidément, Laurent Galandon a l'art de s'intéresser à des sujets qui nous préoccupent. Nous vous avons parlé régulièrement sur ce blog de ses différents scénarios mis en image par des dessinateurs variés (Arno Monin, A. Dan). Après avoir travaillé sur la Seconde Guerre mondiale et Mai 68 avec Arno Morin, la Guerre d'Algérie avec A. Dan, il s'intéresse à un sujet plus contemporain (à l'image de Gemelos).
En écrivant ce scénario, Laurent Galandon a tenté de comprendre ce qui poussait des femmes à commettre des attentats-suicides. Depuis l'attentat perpetré en 2002 à Jérusalem par une jeune Palestinienne de 26 ans, des femmes ont malheureusement contribué à ces actions terroristes. Le tout récent double attentat dans le métro de Moscou, probablement commis par des femmes, vient de le rappeler.
Shahidas nous emmène donc en Egypte, au Caire plus exactement. Ici encore, comme dans le roman de Mahi Binebine dont je vous parlais la semaine dernière, la somme des frustrations est un élément d'explication mais n'est évidemment pas suffisant. Il y a toujours cette partie de mystère sur les motivations intimes et psychologiques du passage à l'acte. Nous suivons, avec Laurent Galandon et grâce au dessin sobre de Frédéric Volante, un policier qui tente d'avancer dans un monde fragile et déstabilisant et de comprendre pourquoi des jeunes filles décident de mourir en "martyres" (la traduction en français du mot shahidas). C'est évidemment une histoire sombre et qui laisse peu de place à l'espoir. Sur un sujet complexe qui échappe rarement au manichéisme, les auteurs parviennent néanmoins à nous faire réfléchir sans apporter de réponse toute faite.
Nous avons demandé à Laurent Galandon de répondre à quelques questions sur Shahidas, ce qu'il a fait bien volontiers. Nous le remercions pour cela.
- Pourquoi avoir choisi de traiter ce sujet ?
Parce que je ne comprenais pas ce qui pouvait pousser ses femmes (mais également les hommes) à un tel acte : donner sa vie en cherchant à en détruire le plus possible. Je ne suis pas sûr de pouvoir y apporter une explication parfaite aujourd'hui.
- A partir de quelles sources et documents avez-vous travailler ?
Comme pour chacune de mes histoires, j'ai connu un temps de recherche documentaire assez long. Les documents francophones sur le sujet sont assez rares. Je me suis donc appuyé sur de articles de presse, quelques sites qui évoquent le sujet et d'un ouvrage - intitulé également Shahidas - construit autour de rencontres avec des Shahidas (arrêtées avant de se faire exploser) et d'enquête auprès de familles de victimes ou de kamikazes.
- Quel message avez-vous voulu faire passer ?
Pour moi, Shahidas reste avant tout un thriller. Et je ne sais pas si mes histoires, celle-ci comme les autres, cherchent à faire passer un message. Il s'agirait plutôt d'attirer l'attention et la curiosité des lecteurs et, éventuellement de les inviter à aller plus loin si le sujet les intéresse. Néanmoins, j'espère que Shahidas peut également modérer les jugements trop hatifs à l'égard de ses femmes poussées à de telles extrémités.
- Quels sont vos projets pour l'année 2010 ?
En avril, le premier tome du Cahier à fleurs sera en librairie. Il s'agit de l'histoire d'une famille arménienne confrontée au premier génocide du 20ème siècle. En mai, le second tome conclura Tahya El-Djazaïr. Enfin, dans le courant du dernier trimestre, le premier volet d'une nouvelle histoire, Les Innocents coupables devrait également paraître. Il s'agit ici de l'histoire de quatre poulbots conduits dans une colonie pénitenciaire agricole, lieu que la presse dénoncera (tardivement) comme des Bagnes d'enfants.
Voici la bande-annonce du tome 1 de Shahidas, le tome 2 est annoncé pour la fin de l'année :
Shahidas - Cycle 1 - Tome 1/2
envoyé par grandangle-bd.
- Shahidas de Laurent Galandon et Frédéric Volante, Bamboo (coll. Grand Angle), 2009
Précisons que le roman L'attentat de Yasmina Khadra (dont nous vous parlerons sans doute prochainement) évoque également les femmes-kamikazes.
"Un zoo en hiver" de Jirô Taniguchi : devenir mangaka dans le Japon des années 60.
Jirô Taniguchi est devenu, en quelques années, une référence en matière de manga avec les traductions et publications successives de ses oeuvres en France de "Quartiers lointains", au "Journal de mon père" en passant par "L'homme qui marche". Ses productions, proches par leur graphisme, de ce que nous connaissons en Occident, lui donnent une place un peu à part dans les réalisations pléthoriques en provenance d'Extrême-Orient. Mangaka dévoué aux oeuvres sérieuses pour ne pas dire dramatiques (gegika), Taniguchi, natif de Tottori, utilise,souvent la cartographie intime de ses personnages pour révéler la société japonaise dans son quotidien, ses pesanteurs, ses retenues et ses interdits.
Plus que leurs paysages, les oeuvres de Taniguichi sont précieuses pour pénétrer les mentalités japonaises, les implicites qui organisent les rapports familiaux, les moeurs nippones et les rapports sociaux, qu'ils soient abordés sous l'angle du travail ou du genre. Taniguchi construit ses mangas en disséquant la psychologie de ses héros, en nous faisant ressentir leurs troubles, leurs douleurs, leurs obligations au fil de pages dont l'élégance du graphisme tient beaucoup à la finesse du trait, à la précision apportée au décor. Ces planches toutes simples, dénuées de clinquant et d'outrance extrêmement soignées, permettent aux mangas de Taniguchi d'être délivrés au public dans un équilibre subtil entre les images et le propos.
C'est ju
stement l'angle autobiographique que l'auteur a choisi pour une de ses dernières publications françaises.
Né en 1947, il a semble-t-il, été assez vite happé par son goût du dessin. "Un zoo en hiver" retrace son parcours de jeune homme débutant une carrière ennuyeuse dans une entreprise de Kyoto jusqu'à la publication de son premier manga. Taniguchi se présente comme un garçon atypique dans un monde étouffé par les pesanteurs familiales, dans lequel il est donc difficile d'aller contre les traditions et préjugés. S'entrainant à dessiner les animaux du zoo, il reste en marge des jeunes de son entourage, d'autant plus qu'il est affecté par son patron à la surveillance de sa fille, dont l'exitence est entachée d'une liaison hors mariage avec un homme.
Rapidement engagé sur des chemins de traverse, notre futur mangaka, rebaptisé Hamaguchi, a l'opportunité, lors d'un séjour à Tokyo, d'intégrer un atelier de dessinateurs de mangas. Il y affute son style en faisant les décors des planches, tout en découvrant un milieu bohême, exigeant, mais relativement déconsidéré socialement, vivant en vase clos, et sacrifiant beaucoup à son art.
C'est la confrontation avec son frère qui permet de mettre en perspective les pesanteurs et les tensions qui traversent la société nippone. Celui ci étant l'ainé, il a sacrifié semble-t-il, ses goûts professionels à la nécessité d'assurer la subsitance d'une famille dont le père n'est plus. Il est à la fois fasciné par le travail de son jeune frère, qui a librement choisi sa voie, mais totalement incapable de considérer le métier auquel il se forme comme un travail à part entière. C'est tout un monde de frustrations, de choix contrariés, de responsabilités oppressantes qui affleure dans ces rapports fraternels. Ils ne peuvent, évidemment , constituer un tableau de l'ensemble de la société japonaise, mais ils en disent suffisament sur son architecture et ses règles.

Et puis, il y a ce double passage initiatique (artistique et sentimental) qui va mener l'auteur à la fois vers sa première publication dans le magazine "Shonen holiday" et vers sa première histoire d'amour. Taniguchi sur ce point particulier, est bien plus conformiste, en fait. Il n'aboutira à la publication de son premier manga qu'après avoir trouvé sa muse, souffert pour elle, déssiné et corrigé ses pages à l'aune de ses remarques, et avoir surmonté sa première grande épreuve sentimentale. Petit conte de fée de l'inspiration retrouvée par l'innocence de la jeune Mari, la dernière partie du "zoo en hiver" nous fait franchir les étapes de "l'accouchement" d'une première oeuvre. Le trait et la délicatesse des sentiments toujours exprimés de façon contenue, permettent d'alléger le poids des clichés. Une certaine poésie plane sur la fin de cette histoire qui se tranforme en nostalgie, si familère aux habitués du maître, lorsqu'il se remémorre la publication d'"un voeu fait aux étoiles", moment à partir duquel il fut officiellement mangaka.
Ne pas oublier de retourner sur Samarra à la page des BD pour comprendre l'Asie que vous trouverez en cliquant ici
Comment devient-on terroriste ? (1) Casablanca
Il y a plusieurs manières de réagir face au terrorisme. On peut répondre par un assaut de virilité et montrer ses muscles. C'est ce qu'ont fait les Etats-Unis de Georges Bush avec les effets désastreux que l'on connaît (Irak, Guantanamo, waterboarding,...). On peut également essayer de comprendre les raisons qui ont poussé des hommes ou des femmes jeunes à se faire sauter en tuant le plus possible de personnes quelles qu'elles soient. Comprendre n'est pas justifier mais tenter de désamorcer les mécanismes qui conduisent aux attentats-suicides. Naturellement, les écrivains et les artistes sont en première ligne dans cette quête.
Je vous propose de découvrir deux exemples récents de cette démarche, dans des genres assez différents. Cette semaine, je vous parle du très beau roman Les étoiles de Sidi Moumen. La semaine prochaine, je vous parlerais de la BD de Galandon et Volante Shahidas (+ un entretien avec Laurent Galandon).

Les étoiles de Sidi Moumen de Mahi Binebine
Le 16 mai 2003 à Casablanca, quatorze jeunes hommes déclenchent une ceinture d'explosifs à la même heure en différents lieux de la capitale économique du Maroc. On relève plus de 40 morts et des dizaines de blessés au Centre culturel juif, à la Casa de Espana, à l'hôtel Fara, dans un restaurant et près du Consulat de Belgique. 12 d'entre eux meurent et 2 ne parviennent pas au résultat esperé et sont arrêtés.
Parmi les terroristes, 11 venaient d'un bidonville de Casablanca appelé Sidi Moumen.
Le peintre et écrivain marocain Mahi Binebine (voir sa biographie en fin d'article) s'est inspi
ré de ces évènements pour son roman Les étoiles de Sidi Moumen paru chez Flamarrion en 2010 (une adptation au cinéma par Nabil Ayouch est prévue). Les étoiles de Sidi Moumen, c'est le nom d'une équipe de foot qui n'a rien d'officiel. Elle rassemble quelques uns des nombreux enfants qui vivent à Sidi Moumen et qui tirent quelque argent de la décharge. L'un d'entre eux se fait appeler Yachine. Il est en effet le gardien de but et son idole est le légendaire gardien soviétique surnommé "l'araignée noire" : Lev Yashin. Lev Yashin a gardé les buts de l'équipe d'URSS à 75 reprises (il a participé à pas moins de 4 coupes du monde de 1958 à 1970) et joué au football jusqu'à plus de 40 ans. Il reste l'un des meilleurs gardiens de l'histoire du football. Mais revenons à Sidi Moumen. C'est donc le jeune Yachine qui nous narre cette descente aux enfers annoncée comme une montée au paradis.

La fin est donc connue d'avance. Mais Mahi Binebine choisit de suivre cette bande jusqu'à son funeste destin dans les beaux quartiers de la métropole. Auparavant, il nous décrit ce quartier de Sidi Moumen "confluence naturelle de tous les déclins". Ce bidonville est peuplé de Marocains qui, "venus des campagnes desséchées et des métropoles voraces, chassés par un pouvoir aveugle et des nantis sansgues [...], se coulent dans le moule d'une défaite résignée, s'habituent à la crasse, jettent leur dignité aux orties, apprennent la débrouille, le rafistolage d'existences."
Au milieu de cette misère, il y a donc ces garçons qui survivent grâce à la décharge. "Au commencement, il y eut la décharge et la colonie de garnements qui germaient dessus. Le religion du foot, les bagarres incessantes, les vols à l'étalage et les courses effrénées, les avatars de la débrouille, le haschich, la colle blanche et les errances qu'ils entraînent, la contrebande et les petits métiers, les coups à répétition qui pleuvent, les fugues et leur rançon de viols et de maltraitances...". [photographie trouvée sur le site de l'auteur]
Bien sûr, rien n'est écrit d'avance et on se prend à rêver d'une autre fin. La misère et la religion ne sont pas les seules explications au terrorisme. Les hasards sont légion dans cet itinéraire complexe. Un seul mot d'une être aimée aurait peut être changé beaucoup de choses. Il y a bien entendu la dérive collective d'une bande savamment manipulée par des êtres habiles qui envoient ces jeunes à la mort en leur promettant le paradis. Mais il y a aussi les méandres de la pensée de chaque individu, singulièrement unique.
Nos futurs kamikazes sont d'ailleurs habités par le doute, jusqu'à l'instant final. Ainsi à propos du voile que se voit imposée celle qu'il aime, Yachine pense : "Je trouvais cependant que les yeux, en terme de séduction, étaient bien plus efficaces que les cheveux; mais à ce train, c'était la burqua qu'il aurait préconisée."
La langue juste et précise de Mahi Binebine fait de ce roman un ouvrage précieux qui est bien sûr une fiction mais qui, mieux sans doute que n'importe quel reportage, nous aide à ouvrir les yeux. Comme lors des attentats de Londres en 2005 commis par des jeunes nés au Royaume-Uni, les attentats de Casablanca ont profondément ébranlé le Maroc, considéré jusqu'alors comme exempt de tout risque de terrorisme.

- Bio de Mahi Binebine :
Mahi Binebine est un artiste marocain ayant pendant longtemps vécu en France (il y a enseigné les maths). Son grand frère, un brillant officier, a été enfermé dans le bagne de Tazmamart par Hassan II après le coup d'Etat manqué de Skhirat en 1971. Cette absence, qui dure jusqu'en 1991, le marque durablement, notamment dans son oeuvre de peintre et d'écrivain. En 2002, il décide de se réinstaller à Marrakech. Il devient l'une des figures importantes symbolisant le renouveau du Maroc sous Mohammed VI. Ses peintures se vendent dans le monde entier et sont exposées au musée Guggenheim de New York. Vous pouvez consultez le site de l'artiste et voir quelques unes de ses oeuvres.
- La fiche de Lev Yashin sur le site de la FIFA. Voyez en vidéo quelques uns de ses arrêts. La photo ci-dessus est l'un des clichés les plus connus de "l'arraignée noire". Elle a été prise au cours de la demi-finale perdue par l'URSS contre la RFA (2-1) lors de la Coupe du Monde 1966 remportée par l'Angleterre.
P.S. : Rappelons que le terme de "bidonville" est attesté pour la première fois en 1953 dans un article du Monde signé R. Gauthier qui traitait de l'habitat informel de Casablanca. Les habitations y étaient construites avec des matériaux de récupération, en particulier des bidonvilles.
Rendez-vous la semaine prochaine pour un entretien avec Laurent Galandon, scénariste de la BD Shahidas.
Samarra au Maghreb

- Comment devient-on terroriste ? (1) A propos du roman de Mahi Binebine Les étoiles de Sidi Moumen. L'histoire de jeunes d'un bidonville de Casablanca inspirée des kamikazes de 2003.
- La Guerre d'Algérie en BD (4) Là-Bas
- La Guerre d'Algérie en BD (3) Entretien avec J. Howell
- La Guerre d'Algérie en BD (2) Tahya El-Djazaïr de Galandon et A. Dan
- La colonisation et la Guerre d'Algérie en BD (1) : Carnets d'Orient de Ferrandez Un entretien vidéo avec Jacques Ferrandez
- La patera passe. Quand les migrants prennent la mer. Une chanson de Dick Annegarn
- Entretien avec l'écrivain algérien Yasmina Khadra à propos de son roman Ce que le jour doit à la nuit
- Détournement d'hymnes 2: Sex Pistols et Lounès Matoub.
- Portrait de Matoub Lounès
- Histoire de l'Algérie coloniale Compte-rendu de l'ouvrage de Benjamin Stora
Un blog où sont publiés des travaux d'élèves Tunisiens, Algériens et Français autour de l'histoire commune du Maghreb et de la France :
Une histoire commune ?
Libérons Lapiro.
Nous vous avons déjà parlé de ce chanteur emprisonné par le pouvoir camerounais.
"Freemuse et Mondomix ont déposé une pétition à l'ambassade du Cameroun à Paris pour demander la libération du chanteur Lapiro. Ce dernier purge une peine de 3 ans de prison au Cameroun pour avoir chanté "Constitution constipée", chanson qui dénonce les manoeuvres du président camerounais Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, pour se faire réélire. "
Pour en savoir plus, allez faire un tour sur Mondomix
Le ciel au-dessus du Louvre : dans la tourmente révolutionnaire

Voilà une BD qui donne envie de connaître les mille et unes histoires, fictives ou réelles, qui se cachent derrière les peintures les plus célèbres. Voilà une BD qui donne également envie de comprendre cette période pleine d'espoir et de désillusions que fut la Révolution française. En s'associant pour retracer un moment de cette Révolution en plein coeur de la Terreur, l'écrivain Jean-Claude Carrière et le dessinateur Bernard Yslaire nous livrent une BD originale et très réussie.
Alors que Robespierre souhaite qu'il réfléchisse à la représentation de l'Être suprême qui doit être célébré pour ne pas "laisser le ciel vide", le peintre Jacques-Louis David n'a qu'une idée en tête : peindre le jeune Bara.
Qui est Bara ?
Il s'agit d'un jeune soldat républicain de 13 ans tué en Vendée le 7 décembre 1793. Selon la légende, des insurgés vendéens l'auraient oblogé à crier "Vive le Roi". Préférant crier "Vive la République", il serait mort sous les coups des Vendéens. Depuis l'abolition de la royauté en 1792, les Vendéens s'opposent par les armes à la République. Cette menace intérieure sert de justification à la Terreur exercée par le Gouvernement révolutionnaire. La mort héroïque de Bara tombe à point nommé pour des généraux en échec et pour le Comité de Salut Public dirigé par Robespierre. Il devient un héros, à l'image du jeune Vialla tué en Provence en juillet 1793 dans la lutte contre un autre ennemi intérieur, les fédéralistes. Robespierre demande que Bara entre au Panthéon, Barrère réclame à David une gravure destinée à être reproduite pour toutes les écoles. Il doit également préparé les cérémonies de panthéonisation qui doivent avoir lieu le 10 thermidor.... Mais le 9, Robespierre est renversé puis executé le lendemain. Bara n'entre donc pas au Panthéon mais bel et bien dans la postérité. Les poètes (tel Marie-Joseph Chénier dans "Le chant du départ"), peintres, écrivains, sculpteurs louent ses mérites pendant tout le XIXème siècle. Des rues et des établissements scolaires (comme celui de Palaiseau où il a vécu) portent encore son nom.
En suivant la réalisation de cette oeuvre, Carrière et Yslaire tentent de comprendre le mystère de cette oeuvre. David y représente l'incarnation de la vertu pronée par Robespierre et la défense de la République jusqu'à la mort. Il peint un enfant nu, androgyne, dans une position très allanguie. La violence de la mort n'est pas directement évoquée. Bara sert près de son coeur une cocarde trricolore. David travaille sur cette peinture dans son atelier du Louvre qui vient tout juste de devenir un Musée sur décision de la Convention le 10 août 1793 (l'inauguration a eu lieu le 18 novembre).

Robespierre et "l'Être suprême"
Emprunant aux philosophes des Lumières, en particulier à Rousseau, Robespierre propose à la Convention de rendre un culte à "l'Être suprême". Celle-ci en adopte le principe par décret le 18 floréal an II (7 mai 1794). C'est une manière pour lui de proclamer à la fois le rejet du christianisme et de l'athéisme. Il souhaite ainsi canaliser les tentatives d'un "culte de la raison" (établi par les hébertistes l'année précédente) qu'il juge excessif et de proclamer un déisme officiel qui encouragerait les valeurs civiques (vertu, égalité). La voie est d'ailleurs libre puisque les hébertistes ont été conduits à l'échafaud en mars 1794.

La première de ces fêtes a lieu le 8 juin 1794, David est chargé de régler les détails des cérémonies qui se déroulent au jardin des Tuileries et au Champ de Mars. Robespierre veut en faire, dans ces temps de guerre civile, un moment d'unité derrière les valeurs républicaines. Les statues de la tyrannie, de l'égoïsme, de l'athéisme et de la superstition sont brûlées. Une "montagne" est bâtie sur le Champ de Mars. Un arbre de la liberté domine la hauteur et une statue de l'Être suprême est placée au sommet d'une colonne.

[Pierre-Antoine Demachy, Fête de l'Etre suprême au Champ de Mars (20 prairial an II - 8 juin 1794), 53,5x88,5, huile sur toile-Musée Carnavalet]
Cette fête est considérée comme l'apogée de la domination politique de Robespierre, surnommé l'incorruptible. Voici comment il théorise l'importance de la Terreur.
"Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois la vertu et la terreur : la vertu, sans laquelle la terreur est funeste ; la terreur, sans laquelle la vertu est impuissante."
Le 9 thermidor, il est renversé par la Convention. Mais revenons à Jacques-Louis David. Prix de Rome en 1774, il devient le peintre emblématique du clacissisme, puisant dans l'Antiquité ses thèmes (Serment des Horaces, L'enlèvement des Sabines) et son idéal de beauté. Il s'enthousiasme pour la Révolution qui puise grand nombre de ses références symboliques dans l'Antiquité grecque et romaine. Il est élu à la Convention en 1792 avec les Montagnards. Lorsque ceux-ci arrivent au pouvoir après la chute des Girondins en juin 1793, il fait partie des personnages importants puisqu'il entre au Comité de Sûreté générale et devient un des agents de la Terreur. Deux de ses toiles ornent d'ailleurs la tribune de la Convention : La mort de Michel Lepeltier et La mort de Marat. Pourtant impliqué dans la politique de Robespierre, il parvient à échaper à l'exécution et entame une "traversée du désert" de plusieurs années. Il trouve ensuite avec Bonaparte un nouveau maître dont il relaie efficacement les idées (Le sacre).
- Bernard Yslaire et Jean-Claude Carrière, Le ciel au-dessus du Louvre, Futuropolis-Musée du Louvre, 2009
- Le site "L'histoire par l'image" propose de très bonnes analyses de l'oeuvre de Demachy représentée ci-dessus et du tableau de David.





31.03.10 15:50:49,
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