Ce n'est pas une question : "Pour quoi faire la Révolution".

Ce petit livre rouge est un ouvrage collectif qui articule 5 contributions pour donner de son objet d'étude une lecture à la fois novatrice et engagée. A l'heure où l'histoire, pas toujours malgré elle, est écrasée par la prédominance des figures héroïques, alors que l'histoire enseignée propose une vision de la Révolution Française assez réfrigérée, et que les médias diabolisent les uns ("Robespierre le psychopathe légaliste", titrait le magazine Historia à l'automne dernier) et réécrivent l'histoire des autres ("Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi", dernièrement sur France 2) (1), voici de quoi se départir de grilles d'analyses vieillottes, engager de nouvelles pistes de recherche, décentrer les regards et inverser les perspectives.

Des 5 contributeurs, c'est Pierre Serna, actuel directeur de l'IHRF (2), qui ouvre le feu. Son propos re
joint celui de Frédéric Régen
t quand il nous invite à observer les "marges", les "périphéries" comme territoires paradoxalement au coeur des enchaînements et des ruptures du processus révolutionnaire. Il affirme que "Toute Révolution est guerre d'indépendance" et s'emploie à le démontrer. Ainsi, les acteurs, qu'ils soient d'extraction populaire et cherchent à fonder une société plus égalitaire ou issus d'élites contestataires, tentent de se libérer de l'emprise du pouvoir central. On peut alors observer avec des yeux différents ce chemin vers l'émancipation en le ré-interrogeant à la lumière de ce que nous apprennent les relations entre la métropole et les colonies. Il suffit alors de les transposer aux relations entre Versailles et les provinces françaises . En effet, "une colonie se définissant moins par son éloignement que par une mode d'administration spécifique", le premier modèle est opératoire pour questionner le deuxième. C'est donc bien vers les marges qu'il faut se tourner (Bretagne, Dauphiné) car plus éloignées du centre du pourvoir, c'est là que les interstices s'élargissent le plus facilement pour que révoltes et contestations s'y engouffrent et s'y s'épanouissent. Sans asséner une démonstration indiscutable, la démarche s'inscrit dans une proposition de travail qui se veut féconde en termes de renouvellement des connaissances, à l'écoute des nouveaux courants historiographiques et des travaux fondamentaux sur le XVIIIème siècle. (3)

Nicolas A. MONSIAU, L'Abolition de l'esclavage proclammée à
la convention le 16 pluviôse an II, Musée Carnavalet
Frédéric Régent, pour sa part, démontre que les colonies, loin d'être des théatres marginaux ou des dommages collatéraux des évènements révolutionnaires en métropole pèsent sur leur cours. Elles sont en effet l'objet d'enjeux géopolitiques régionaux mais aussi européens (4). Pour autant, le rôle de celles-ci ne se limite pas à celui de variables d'ajustement en la matière. Les revendications portées par chaque classe spécifique des sociétés coloniales (5) travaillent l'espace public métropolitain et ses débats, alimentent les confrontations et contribuent grandement à la recomposition des alliances politiques au cours de la période. D'autres projets de société naissent de ces luttes ; qu'ils se réalisent pleinement ou s'expérimentent brièvement ils donnent une idée du rôle central de l'action et de la politisation des révoltés de ces territoires qui furent trop souvent ravalés au rang de seconds rôles.
Guillaume Mazeau choisit de tordre le cou au "mythe" de la Terreur tel qu'il s'est construit après la mort de Robespierre, et plus encore après 1989. S'écartant d'une vision devenue caduque et caricaturale, il nous rappelle, dans ce qui constitue la 3° contribution du livre, qu'il est urgent de chausser désormais d'autres lunettes pour regarder cette période complexe qui est avant tout un véritable laboratoire politique. L'an II est cette période durant laquelle les pouvoirs anciens reculent (6) libérant la population de leur emprise. Alors que des mesures de répression ciblées frappent les contre-révolutionnaires ce moment, marqué par l'extension de la guerre en Europe, est paradoxalement un temps d'expérimentation en matière de lois sociales progressistes et émancipatrices : obligation de l'école, aide aux plus démunis, 1ère abolition de l'esclavage l'attestent. Enfin, l'utilisation de la peur dans le jeu politique comme outil destiné à maintenir l'ordre dans l'espace public confirme que cette période est d'une surprenante modernité.

Robespierre guillotinant le bourreau après
avoir fait guillotiner tous les Français, 1794.
Alors que s'achève à peine le quinquennat de Nicolas Sarkozy, Jean Luc Chappey se charge d'éclairer le concept de "politique de civilisation" qui "anima" une partie de l"action politique du 6° président de la V° République (7). Bien des aspects de ces réformes présentées comme inéluctables furent contestés. Contestation illégitime, le peuple n'étant pas en mesure d'en percevoir l'intérêt que les experts avaient, eux, fort bien compris. La relecture de la période 1789-1802 par JL Chappey qui se consacre à l'étude de l'idéal de régénération et des politiques mises en oeuvre pour lui faire prendre corps, éclaire d'une lumière forte les déclinaisons des politiques de la dernière présidence mais tout autant celles des prédécesseurs de N. Sarkozy.
L'auteur rappelle que jusqu'en 1792 prévaut l'idée que les élites sont éclairées et qu'à ce titre elles doivent éduquer le peuple à la démocratie tout en contrôlant, canalisant, poliçant ses ardeurs. Les cartes sont ensuite largement rebattues durant les années 1792-1794, le peuple étant donné son implication dans le conflit ne pouvant être maintenu à l'écart de l'action politique. Modes d'expression propres (vulgarité tutoiement) , portes-voix reconnus dans l'espace public (Jean-Paul Marat) sont autant de signes attestant de la régénération en cours et du détachement de l'emprise des élites. En reprenant la main après la mort de Robespierre, ces dernières creusent la tombe de la République. A méditer, pour ce que cela nous dit d'hier et vaut pour aujourd'hui et des rapports de force dans le jeu politique entre les élites et le reste de la population qui, on le voit, sont susceptibles de se modifier.

"Le père Duchesne", un autre porte-voix du peuple avec "L'ami du peuple " de JP Marat.
La contribution de B. Gainot sur l'économie politique républicaine est celle qui nécessite le plus de pré-requis sur cette période du Directoire qui mérite d'être davantage explorée. L'article est dense et exigeant. L'auteur montre qu'en dépit d'une reprise en main du pouvoir par les élites, des propositions alternatives mêlant projets économiques et sociaux émergent. Beaucoup sont animés par un idéal d'égalité et proposent une république dont l'essence serait faite de l'association de citoyens solidaires. Ces projets s'occupent de redéfinir le travail et son utilité sociale, proposent des formes nouvelles de propriété qui se conjuguent davantage avec l'intérêt public, tentent d'élaborer une fiscalité différente qui rompe avec l'Ancien Régime et mette en place la progressivité de l'impôt. Là encore, l'auteur, à l'instar de se collègues, déconstruit quelques stéréotypes et nous invite à traverser le Directoire en lui rendant sa complexité et sa richesse. La période mérite effectivement qu'on s'y arrête en ce qu'elle nous permet de faire des va et vient qui ré-élaborent notre vision du passé tout en nous permettant de questionner le présent.
Gagner son indépendance, s'émanciper, s'accomplir, s'engager, inventer de nouvelles politiques économiques et sociales, redessiner les rapports sociaux, innover dans un souci d'égalité et d'intérêt collectif, autant de (bonnes) raisons de faire la révolution.
Souvent discréditée dans le discours public, dénigrée comme une utopie passée de mode ou vouée à l'échec, ou un parfait mirage, vilipendée car associée à toutes les violences de l'ère contemporaine dont elle serait la matrice, la Révolution Française, "champ de bataille" historiographique doit pouvoir être reconnue aujourd'hui, ici et ailleurs, avec ses réussites et ses échecs comme un moyen pour les hommes de s'inventer un futur : un laboratoire politique foisonnant qui est un outil formidable pour interroger et enrichir nos lectures du présent sans le réduire à un duplicata du passé.
"Pour quoi faire la Révolution" de P. Serna, F. Régent, G. Mazeau, J-L Chapey et B. Gainot. Collection Passé&Présent Agone-CVUH.
NB : A lire aussi sur Samarra deux entretiens.
Avec Guillaume Mazeau "Révolution, Révolutions"
Avec Aurore Chéry "L'innocent mariage entre l'histoire et la fiction autour du couple Marie Antoinette - Louis XVI"
Notes :
(1) "Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi" est un téléfilm de T. Binisti diffusé sur France tv qui fait la part belle à la légende dorée du roi, soucieux du bonheur de son peuple mais dont l'actio politique est téléguidée par des élites accrochées à leurs privilèges. Lire sur ce sujet aussi notre entretien avec Aurore Chéry.
(2) IHRF : Institut d'Histoire de la Révolution Française.
(3) En particulier les travaux de Jean Nicolas qui donnèrent publiés pour notamment dans "La rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale (1661-1789), Paris, Éditions du Seuil, 2002, 610 pp.
(4) Frédéric Régent indique par exemple que l'engagement de la France dans la guerre d'indépendance des Etats-Unis avait pour motivation centrale de barrer la route de Saint Domingue et donc du sucre aux Anglais.
(5) Blancs eurpéens, libres de couleur et esclaves.
(6) pouvoirs de l'armée et de l'église.
(7) Rappelons que celle ci se décline de multiples façons : le discours de Dakar, la "racaille" (à nettoyer le plus surement au Karcher) qui la vie laborieuse des honnêtes gens, les assistés et les vrais-travailleurs (plus récemment), ou l'incursion subite de l'histoire de l'art dans l'enseignement. Discours, vision politique qui sont la partition permettant de mettre en musique une politique globale.
Muscle Shoals: l'autre capitale de la soul sudiste 2: épanouissement et déclin.
Dans un article précédent, nous nous sommes intéressés à Muscle Shoals, coin paumé du nord de l'Alabama, qui s'impose à partir de la fin des années soixante comme une véritable usine à tubes. Après avoir abordé l'envol du studio FAME de Rick Hall, il est temps de nous intéresser à l'autre institution musicale locale: le Muscle Shoals Sound Studio.
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Le 20 mars 1969, au moment où Rick Hall est sur le point de tourner la page Atlantic en signant un accord avec Capitol, le patron de FAME apprend la soudaine défection de ses musiciens. Lassés d'être exploités alors qu'ils contribuent plus que quiconque au succès du studio, Roger Hawkins, Jimmy Johnson, David Hood et Barry Beckett se cotisent et rachètent, à Sheffield, un ancien studio de musique country en forme de cube de brique disgrâcieux.

Barry Beckett, Roger Hawkins, David Hood et Jimmy Johnson devant leur Muscle Shoals Sound Studio, sis 3614 Jackson Highway à Sheffield (Alabama). En 1978, ils abandonnent ces locaux vieillissants et exigus, pour s'installer dans d'anciens bâtiments de la Navy, 1000 Alabama Avenue.
En bisbille avec Rick Hall depuis la session d'enregistrement chaotique d'Aretha Franklin chez FAME, Jerry Wexler, le directeur artistique d'Atlantic, prend un malin plaisir à embaucher les anciens employés de Hall, enfin affranchis de leur mentor. Les séances d'enregistrement pour le compte d'Atlantic s'enchaînent donc tout au long de l'année 1969 au Muscle Shoals Sound Studio. La générosité intéressée de Wexler ne s'arrête pas là, puisqu'il verse une avance équivalente à 18 mois d'honoraires afin que les Swampers (ainsi que l'on prend l'habitude de désigner la section rythmique de MSSS. cf: note 1) réalisent les améliorations techniques indispensables à un studio digne de ce nom (la console 4 pistes d'origine est ainsi remplacée par une console 8 pistes).
En dépit de ce coup de pouce initial, l'absence d'auteurs maisons encore bien définis et d'un directeur artistique de la trempe de Rick Hall, rendent les premiers pas du MSSS difficiles. Malgré leur qualité musicale, les enregistrements réalisés pour le compte d'Atlantic ne remportent pas le succès escompté. Les ventes du recueil "3614 Jackson Highway" qu'y enregistre la chanteuse Cher s'avère très décevantes compte tenu de la notoriété de l'artiste. Il en va de même des disques réalisés sur place pour la chanteuse écossaise Lulu et le folk-bluesman John Hammond.

Jimmy Johnson et Mick Jagger derrière la console du MSSS à l'occasion de l'enregistrement de l'album Sticky fingers, en 1969.
La situation du studio devient critique d'autant que Wexler tente d'attirer les musiciens à Miami où il a pris ses quartiers. Seul un gros succès permettrait aux Swampers de sortir la tête de l'eau et de s'affranchir de ce tuteur devenu encombrant. C'est finalement, Ahmet Ertegun, l'associé de Wexler qui trouve la perle rare en la personne de R.B. Greaves dont le morceau Take a letter Maria devient le hit tant attendu.
Persuadé que l'avenir de l'industrie musicale passe davantage par l'album que le 45 tours, Ertegun décide d'envoyer les Rolling Stones au MSSS à l'occasion de la tournée européenne du groupe. Stupéfaits, les rockstars britanniques découvrent un minuscule studio à peine chauffé et sous-équipé. Pour autant, ils sont séduits et mettent en boîte quatre titres de leur futur album Sticky fingers (dont Brown sugar, Wild horses et You gotta move). Dès sa sortie, le succès est énorme (première place du classement pop pour Brown sugar).
Ce triomphe assure la rentabilité financière du studio. En outre, il attire aussitôt producteurs et artistes rock par dizaine pour des résultats souvent merveilleux. Par exemple, Boz Scaggs, ancien du Steve Miller Band, y signe un album sublimé par la virtuosité du guitariste Duane Allman dont le talent explose sur un titre tel que Loan me a dime.
Les Swampers croulant sous les disques d'or devant leur studio.
MSSS connaît une activité exceptionnelle au début des années 1970 avec l'enregistrement de 30 à 40 albums par an! En collaboration avec Atlantic, Beckett, Hood, Johnson, Hawkins et leur nouveau guitariste Pete Carr, continuent à privilégier la soul et le rythm & blues enregistrant Herbie Mann, Archie Bell &the Drells, King Curtis, Sam & Dave, Wilson Pickett ou encore Jackie Moore. Ce choix est d'ailleurs renforcé par l'accord passé entre MSSS et STAX. Le grand label soul de Memphis, en pleine mutation et privé de groupe maison depuis le départ de Booker T & the MG's, y réalise de nombreux enregistrements. Une collaboration exceptionnelle s'engage entre les deux entités, donnant lieu à quelques belles réalisations. Citons par exemple:
- la soul mâtinée de gospel des Staple Singers dont les morceaux Respect Yourself, I'll take you there, If you ready (Come go with me) atteignent les sommets des hits parades à partir de 1971.
- (If loving you is wrong) I don't want to be right (1972), ballade soul sur laquelle vient se poser la voix de velours de Luther Ingram.
- le tube Starting all over again du duo Mel and Tim produit par Beckett et Hawkins. (2)
- la série de succès remportée par la sulfureuse Millie Jackson à partir de 1973 (exemple le morceau Hurts so good qui figure sur la BO de Cleopatra Jones, un nanar blaxpoitation).
Derrière cette dominante soul, l'éclectisme reste de mise. Faisant fi des étiquettes et barrières musicales, MSSS s'impose comme un refuge pour tous les amateurs de musique non formatée, qu'il s'agisse de rock (J.J. Cale, Leon Russel ou encore Lynyrd Skynyrd qui y enregistre ses premières chansons: Free bird, Simple man, Down south junkin'), de pop (Paul Simon), de country (Willie Nelson),voire de reggae (Jimmy Cliff y enregistre des morceaux de la bande annonce de The harder they come).

La Tennessee river au niveau de Muscle Shoals.
Les succès de MSSS, tout comme ceux de FAME rejaillissent inévitablement sur les autres studio des Tri-Cities, contribuant à l'extraordinaire dynamisme des 9 studios d'enregistrement que compte les Shoals au début des années 1970.
Cette vitalité musicale de la région ne doit bien sûr rien au hasard. On ne cesse d'être surpris par le contraste existant entre l'insignifiance de lieux d'enregistrement perdus dans ce trou perdu du deep south et la faculté à y produire une musique universelle. Plusieurs éléments expliquent sans doute la qualité des enregistrements qui y sont réalisés:
- Elle témoigne de la virtuosité des artistes du crue, passés pour la plupart entre les mains du démiurge Rick Hall. Loin de pénaliser les différents lieux d'enregistrement, la concurrence créée une émulation profitable entre ces studios rivaux, mais surtout complémentaires, les plus modestes accueillant les séances que FAME et MSSS ne peuvent réaliser.
- Les musiciens exceptionnels et aguerris se connaissent parfaitement et savent réciproquement se mettre en valeur, sans jamais voler la vedette aux musiciens de passage. Par exemple, un des secrets de MSSS réside dans son mode de fonctionnement très atypique, aux antipodes des usages en cours à New York ou Los Angeles. Loin de faire traîner les séances d'enregistrement pour engranger des bénéfices, l'orchestre maison travaille avec une rapidité qui s'explique par la vieille complicité de ses membres. Venu enregistrer un seul morceau dans les Shoals, Paul Simon en met finalement quatre en boîte. Jimmy Johnson se souvient: "Il n'était pas du tout habitué à travailler aussi vite. En deux heures, on avait mis en boîte sa chanson et comme il lui restait deux jours de studio, il a décidé d'en enregistrer d'autres. Le cadre lui plaisait tellement qu'il est revenu par la suite mixer son album."
- Par ailleurs, loin de constituer un inconvénient comme on pourrait le croire un peu vite, l'isolement relatif de la région contribue au contraire à l'intérêt du lieu. Les Stones, mondialement connus lorsqu'ils débarquent dans les Shoals, y trouvent une quiétude propice à l'inspiration. Sans groupies et autres parasites du show business, Jagger et les siens, ne sont plus ici que des anonymes. A ce propos, Bill Wyman raconte une anecdote savoureuse. Fascinée par la tenue de sa femme, une serveuse lui demande si il fait partie d'un groupe. D'abord surpris, le batteur répond: "Oui, nous sommes Martha & the Vandellas".
Bref, les succès remportés et l'effervescence créatrice permettent à Muscle Shoals de s'imposer, au même titre que Nashville ou Memphis, comme une capitale du disque au cours des années 1970. Sebastian Danchin précise toutefois: "A l'inverse des autres capitales du disque dont les studios sont de simples coquilles vides que l'on meuble à l'aide de mercenaires de la musique, Muscle Shoals poursuit la tradition des Funk Brothers de Motown en s'inscrivant dans la logique d'un atelier de confection artisanale que tout oppose au concept de prêt à porter industriel. Mais au lieu de réserver leur savoir-faire à des projets personnels, les Swampers offrent leur expertise aux artistes de passage en échange de tarifs ridiculement bas, après avoir négocié quelques points de royalties en cas de hit. Un système inédit dans le métier qui ressemble fort à une garantie de succès."

"Bienvenue à Muscle Shoals, capitale mondiale du disque". Tel est le slogan ambitieux (et un rien exégéré) visible sur les pancartes à l'entrée de l'agglomération ainsi que sur les uniformes de la police locale.
Les autorités locales, qui regardaient jusque là avec le plus grand mépris la cohorte de chevelus à guitare attirée par cette industrie musicale, envisagent désormais celle-ci comme un formidable atout touristique pour la région. Jimmy Johnson raconte à ce propos dans un entretien accordé à Sebstian Danchin: "Les studios fonctionnaient nuit et jour, et tous ces bons chrétiens étaient persuadés qu'on faisait des partouzes. La police de Sheffield est même venue une fois nous demander si on avait l'autorisation d'organiser des bals, en entendant de la musique qui sortait des bâtiments. On les a fait entrer pour leur montrer que personne ne dansait et ils ont été tout étonnés de voir qu'on réalisait des enregistrements." Cette attitude ne saurait toutefois surprendre dans cette région réculée de l'Alabama connue pour l'implacable ségrégation raciale qu'y subirent les noirs jusqu'à une date récente. Les évangélistes locaux étaient en outre parvenus à interdire la consommation d'alcool dans les comtés dont dépendent les Shoals (de 1955 à 1982!).
L'attention intéressée et tardive des autorités locales intervient au moment où les difficultés s'amoncèlent pour les studios de la région.
En généralisant le recours à l'électronique, la déferlante disco provoque un premier ralentissement d'activité, aggravé au cours des années 1980 par l'émergence du hip hop et le recours au sampling. Les petits studios d'enregistement, plus fragiles, périclitent les premiers. Mais bientôt, même les institutions que sont FAME et MSSS peinent à s'en sortir. Pour échapper au dépôt de bilan, Rick Hall opère alors un spectaculaire volte-face artistique en revenant à la musique country. En 1985, les Swampers vendent leur studio ainsi que le catalogue éditorial MSSS au label Malaco de Jackson tout en en conservant la gestion. Ils y enregistrent des disques de soul-blues sudiste (ZZ Hill, Bobby Bland, Denise LaSalle, Johnnie Taylor, Little Milton).
Aujourd'hui, les musiciens locaux qui souhaitent faire carrière doivent chercher fortune loin des Shoals où les vestiges du riche patrimoine musical local se résument à peu de choses: un musée (l'Alabama Music Hall of Fame) situé sur la commune de Tuscumbia, une reconstitution du premier studio MSSS (3614 Jackson Highway).
Néanmoins, les nombreux enregistrements réalisés dans ce coin perdu de l'Alabama continuent de fasciner et méritent qu'on y jette une oreille attentive (lecteur intégré ci-dessous). La jeune génération de musiciens américains ne s'y trompe d'ailleurs pas en reprenant le chemin des Shoals comme les Black Keys ou en insistant sur l'influence exercée par cette musique troublante (Alabama Shakes)...
Notes:
1. le mot swamper s'appliquait au XIXème siècle aux bûcherons qui défrichaient les marais. Par extension, il désigne des tâcherons cantonnés dans des tâches subalternes. Par dérision, le guitariste Leon Russel donne ce nom à la section rythmique de MSS lors d'un passage au studio.
2. Cette réussite entraîne l'ouverture d'un bureau de production à MSS.
Sources:
- Sebastian Danchin: "Muscle Shoals. Capitale secrète du rock et de la soul", les cahiers du rock, Ed. autour du livre, 2007.
- Sebastian Danchin, "Encyclopédie du rhythm & blues et de la soul", Fayard, Paris, 2002.
- Peter Guralnick, "Sweet soul music, rhythm & blues et rêve sudiste de liberté", Allia, Paris, 2004
- Michka Assayas: "Dictionnaire du rock", t.2 de M à Z, coll° Bouquin, Robert Laffont, 2003.
Liens:
- Le site du MSSS.
- Quelques tubes enregistrés chez MSS.
- Les Black keys enregistrèrent en 2009 à MSS leur album.
- Eddy Mitchell se souvient de ses visites à Muscle Shoals.
Art District ou le Hip Hop en toute liberté
Le hasard vous fait parfois entendre des sons qui vous accrochent tout de suite l'oreille. Ce fut mon cas en entendant l'album d'un groupe de Hip Hop que je ne connaissais pas. Son nom : Art District, en soi tout un programme. Donner ou redonner au Hip Hop toute sa dimension artistique loin des clichés commerciaux. Le Hip-Hop est par essence eccléctique et Art District l'a bien compris. Le groupe puise dans des styles variés : le jazz bien sûr (le groupe compte plusieurs instrumentistes) mais aussi la soul, la musique classique et beaucoup d'autres dont la liste constitue l'essentiel des paroles de la superbe chanson "Moz'Art District". Sans rien céder sur la forme, ils sont exigeants sur le fond. Leur musique est une invitation : Invitation à la fête, à la danse, à la solidarité et à l'engagement pour la paix et la démocratie. Bref, comme l'aurait dit Afrika Bambaataa : "Peace, Love, Unity & Havin'Fun". Leur premier album Live In The Streets est sorti en 2011.

[Photo : Bartosch Salmanski - m4tik.fr- Avec l'aimable autorisation du groupe]
Nous avons décidé de creuser un peu et nous avons demandé au groupe de répondre à nos questions. Mr. E (leur MC), s'est chargé des présentations.
1. Depuis quand fonctionne votre groupe ? Comment s’est-il formé ?
Le groupe fête ses 5 ans cette année. Le projet Art District (AD) a démarré en 2007 suite à la rencontre de Rhum One (beatboxer/beatmaker) et Geo (batteur). Ils avaient envie d'allier du beatbox avec de la batterie dans une formation hip-hop live. Geo avait côtoyé Seb (clavier) au Conservatoire, Rhum connaissait Sam (basse) et moi Mr. E (MC) de mes freestyles spontanés dans les rues de Strasbourg et l’équipe a appris à se connaître à l'occasion de jam sessions de Strasbourg. On a travaillé 2 ans à cinq avant de rajouter une trompette et un saxophone en 2009 (Serge et Romux).
2. Quelles sont vos sources d’inspiration musicales, en particulier dans le Hip Hop ? Comment définiriez-vous votre style ?
Le point fort d’Art District est que nos influences viennent de styles très variés. Des Red Hot Chili Peppers à Miles Davis en passant par Electro Deluxe. En matière de Hip-Hop, il est clair que The Roots est notre référence par excellence (presque tous les artistes qui nous influencent sont cités dans le morceau “Back in the Day” [Clip à voir ci-dessous. Vous pouvez vous amusez à repérer les pochettes de disques connus...]). Mais la meilleure réponse est la dernière phrase de “Moz’Art District”: “Influenced by everything around.” C'est de cette façon que l'on définit notre style ou tout simplement : nous sommes un groupe de Hip-Hop. Le hip-hop est à l'origine un genre nourri d'influences diverses, un métissage musical dans lequel nous nous retrouvons.

"Cause an artist never really stops being influenced by everything around
All the beauty he ever found in every sound
Words weren’t found but understanding remained
The remainder of what’s left to do lies inside of you and it’s itching to explode
Inside the moment of creation
an instinct of the collective imagination" ("Moz'Art District")
3. Parlez-nous un peu de vos textes. Êtes-vous porteurs de messages particuliers ?
Les messages et thèmes abordés varient d'un morceau à l'autre. Il était très important pour nous de rendre hommage aux artistes hip-hop d'antan et on l'a fait sur « Back in the Day ». Parallèlement on a été influencé par d'autres artistes et d'autres styles que le hip-hop, et on en parle sur « Moz'Art District ». « My Muse » est notre "invocation" à la muse; c'est une chanson sur l'inspiration et le processus de création. A la base, le rap est un style engagé avec des commentaires sociaux et politiques. « Live in the Streets » est une chanson qui parle du printemps arabe et des mouvements populaires partout dans le monde. Notre méta-récit coïncide avec celui du hip-hop en général. C'est à dire: « Peace, love, unity and having fun ».
4. J’ai cru comprendre que vos horizons géographiques et culturels étaient différents. Cela est-il parfois un problème dans votre travail ou au contraire une richesse ?
Je viens de New York, mais je suis installé à Strasbourg depuis six ans. Sinon, le reste du groupe est Alsacien et habite également en région. Nos différences culturelles sont presque inexistantes aujourd'hui car les Français sont très américanophiles et je suis un ricain très franchouillard (le seul dans le groupe qui préfère les escargots au MacDo).
5. Quels sont vos projets à court et à plus long terme ?
A court terme on se prépare pour les belles dates qui arrivent (Printemps de Bourges, Les Eurockéennes, Festival de Jazz de St. Germain des Prés, etc...)
Concernant le plus long terme, nous travaillons sur un deuxième album ainsi que sur un projet de clip pour « Moz'Art District ». Nous cherchons aussi à nous exporter plus en dehors de l'hexagone.
Un grand merci à Mr. E et à Charlotte
Art District - Back In The Day HD from Art District on Vimeo.
Premier clip officiel du groupe Art District. Réalisé par Eve-Agency.
Retrouvez le groupe sur la toile :
- Le site du groupe, en particulier la page des paroles et celle des concerts (le 25 avril au Printemps de Bourges, en juin aux Eurockéennes)
- Leur page Facebook
- Le titre "Usual" en concert à la Flèche d'Or, "Live In The Streets" à la Bastille et le magnifique "Moz'Art District".
A lire sur l'histgeobox: printemps 2012.

L'innocent mariage entre l'histoire et la fiction autour du couple Marie-Antoinette- Louis XVI ? Un entretien avec Aurore Chery.

Depuis aujourd'hui, tous les écrans de cinéma de France donnent "Les adieux à la Reine" de Benoit Jacquot. Cette sortie est accompagnée d'un concert de louanges chez les "professionnels de la profession" depuis sa présentation en ouverture de la Berlinale 2012 (1).
Elle nous propose dit-on une nouvelle lecture du personnage de Martie Antoinette, interprété ici par Diane Kruger, et nous fera peut être envisager l'Autrichienne d'une façon bien différente de celle, très rock n' roll, qu'en donnait le duo Sofia Coppola et Kristen Dunst en 2006 (paire de Converses et Macarrons Ladurée inclus, voir la piqûre de rappel ci dessous).
Il y a quelques mois, France 2 , toujours soucieuse de l'édification du public aux heures de grande écoute, proposait en première partie de soirée un téléfilm intitulé "Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi". La bande annonce à voir ci dessous n'est guère équivoque quant à l'optique adoptée ...
On peut donc tenir pour certain que le couple royal qui fut balayé par la Révolution Française fait un retour en force sur les écrans, les ont -ils jamais quitté d'ailleurs ? A l'aide de l'expertise d'Aurore Chery, doctorante en histoire moderne à l'Université de Lyon III dont les recherches portent sur l'image des rois Louis XV et Louis XVI, et qui suit, par ailleurs d'un oeil averti ces récentes productions, nous vous proposons de passer dans l'envers du décor et de relire ces fictions avec le regard de l'historien Par ailleurs membre du CVUH (Comité de Vigilance face aux Usages Publics de l'Histoire), Aurore Chery peut doubler cette présentation historiographique et historique du sujet, d'un regard plus acéré sur les enjeux politiques actuels liés à l'histoire quel que soient les supports.
Quelles sont les origines et les étapes de cette fascination pour la reine de France ? Ces fictions disent -elles l'histoire ou la distordent-elles? Sur quels partis pris et quelle historiographie s'adossent ces créations ? Quelles finalités sont attribuées à ces oeuvres de façon plus ou moins assumée ? Quelles raisonnaces trouvent -elles avec notre époque et quels usages de l'histoire sont faits par leur biais?
C'est ce que nous tentons d'éclaircir dans cet entretien qui laisse entrevoir de nombrexu enjeux politques et historiographiques dans ces fictions pour mieux poursuivre, ensuite, cette réflexion dans les salles en visionnant "Les Adieux à la Reine".
• Il semble que ces dernières années soient marquées d'un regain d’intérêt dans la fiction cinématographique et télévisée pour le couple Louis XVI et Marie Antoinette, comme le montrent les récentes productions télésvisées et cinématographiques. Comment peut on l'expliquer ?
En fait, Marie-Antoinette a toujours été présente au cinéma et à la télévision, c’est l’un des personnages historiques les plus mis en fiction avec Napoléon et Jeanne d’Arc. Dès l’époque du muet elle envahit les écrans. C’est en fait un personnage qui devient très « glamour » à partir du Second Empire quand l’impératrice Eugénie s’en entiche. On lui attribue alors tout ce qui s’est fait dans le domaine des arts décoratifs et de la mode sous Louis XVI et on cherche également à en faire un modèle pour l’éducation des jeunes filles.
En conséquence, la Révolution et son parcours vers l’échafaud deviennent un nouveau chemin de croix. Elle a exactement la même fonction en Grande-Bretagne, on la retrouve ainsi dans certains romans victoriens pour enfants comme "A Little Princess" de Frances Hodgson Burnett. Avec tout ça, elle devient un personnage de choix pour le théâtre historique et pour le cinéma qui lui succède. On la voit apparaître à l’écran dès 1903, elle ne l’a plus vraiment quitté depuis. Ce n’est donc pas vraiment là que réside la nouveauté.
Ce qui est caractéristique de ces dernières années, en revanche, c’est la revalorisation du personnage de Louis XVI. Auparavant, la fiction le considérait essentiellement comme un gentil garçon mou et parfois un peu idiot. Il était le mari dont devait s’accommoder la jolie reine et il n’était en aucun cas un prince charmant. Il faut aussi remettre ça dans le contexte dont je parlais juste avant. La jeune mariée de bonne famille du Second Empire devait se contenter d’un mari qu’elle n’avait pas désiré et, si elle pouvait avoir un homme de cœur, à l’instar de la reine, ce devait rester une liaison platonique.
• Quelles figures du couple royal prévalent dans les dernières productions ?
C’est Louis XVI qui revient sur le devant de la scène dans les années 2000. C’est en partie la suite d’une historiographie anglo-saxonne qui, plutôt contre-révolutionnaire, n’a jamais vraiment été hostile à Louis XVI. La biographie que Jean-Christian Petitfils lui a consacrée en 2005 (2) reprenait pour la majeure partie les thèses développées par l’historien britannique John Hardman dans les années 1990. Cette biographie a créé de l’intérêt parce que la France a longtemps vécu sur un roman national inspiré de la IIIe République, emblématiquement représenté par le petit Lavisse. Destiné à affermir la République, la Révolution y tenait une grande place quitte à véhiculer une image très caricaturale du roi. Une certaine idéalisation de l’école de Jules Ferry a probablement fait qu’il a été difficile de toucher à ce pilier pendant longtemps, et les souvenirs scolaires de nombre de Français reposent encore sur cette caricature. Aussi, la biographie de Petitfils est apparue comme une révélation. On l’a présentée comme le travail qui rétablissait la vérité et on s’est mis à vouloir réhabiliter Louis XVI. A vrai dire, c’est plus complexe que cela, si le Louis XVI de Lavisse est évidemment une construction politique, celui de Petitfils ne l’est sans doute pas moins. De son vivant, Louis XVI a beaucoup travaillé à se donner une image de roi populaire et parfait, il a écrit sa propre légende dorée, et la plupart des affirmations de Petitfils ne font que prendre au pied de la lettre ce qui relève d’une sorte de politique de « communication » de Louis XVI. C’était tout de même un roi qui allait visiter les familles nécessiteuses de Versailles, prétendument incognito, mais qui s’arrangeait toujours pour le faire fuiter d’une manière ou d’une autre. Les recueils d’anecdotes, les journaux se faisaient ensuite l’écho d’un roi bienfaisant qui ajoutait la modestie à cette qualité.
Ce phénomène historiographique a rencontré la fiction parce que le climat y est favorable. D’un point de vue économique en premier lieu. La situation financière de la France actuellement n’est pas sans rappeler le déficit qui a eu un rôle si crucial sous Louis XVI. Aussi, une certaine idéologie libérale s’inspire de cet exemple pour faire valoir ses points de vue. On en vient ainsi à expliquer, c’est le cas de Petitfils (qui travaille régulièrement pour Le Figaro par ailleurs), que Louis XVI était le véritable réformateur (presque le seul vrai révolutionnaire), mais que la Révolution a eu lieu à cause de l’obstruction des privilégiés qui refusaient obstinément de renoncer à leurs acquis. Aujourd’hui, on n’hésite pas à mettre sur le même plan cette vision des privilégiés du XVIIIe siècle et tout ce qui entrave, dans la société contemporaine, le dogme ultra-libéral, comme les acquis sociaux mais pas seulement. Dans un entretien sur la Révolution accordé par Patrice Guéniffey au Point, au mois de décembre dernier, le journaliste n’hésite pas à lui parler de « boucliers fiscaux » pour le XVIIIe siècle. (http://www.lepoint.fr/culture/c-est-la-faute-a-louis-xvi-15-12-2011-1407989_3.php) Tout est dit ! Au nom d’une idée à véhiculer, on n’hésite pas à user d’anachronismes. Autrement dit : acceptez toutes les réformes, sinon voilà ce qui nous attend : la Révolution, la Terreur, le marasme.
Ce qui est particulièrement gênant c’est que ce parallèle anachronique est devenu un véritable lieu commun, et c’est en partie ce à quoi on doit de le retrouver dans les fictions : Louis XVI, l’homme qui ne voulait pas être roi, le docu-fiction de Thierry Binisti diffusé en novembre dernier sur France 2, en est un excellent exemple. On présente clairement Turgot comme celui qui aurait pu sauver la monarchie, celui qui a été sacrifié par Louis XVI par faiblesse, mais on ne prend pas en considération le fait que c’est peut-être aussi devant le constat d’échec de l’application de ses théories libérales qu’il a été renvoyé. On perd un peu de vue le fait que la libéralisation du commerce du grain impliquait des conséquences très concrètes à cette époque. Clairement, si c’était un échec, des gens pouvaient mourir de faim.
Est-il envisageable, en matière de fiction de sortir d'une image très patrimonialisée du couple et de la RF ?
Oui, incontestablement, c’est possible. Encore faut-il le vouloir. Il y a eu des tentatives en ce sens pour le XVIIIe siècle. La mini-série 1788 et demi, diffusée sur France 3 en février 2011, était vraiment prometteuse en ce sens. Le scénario était bien trop timide et plein de longueurs mais en faisant le choix de se situer à la période pré-révolutionnaire tout en ignorant totalement la Révolution, on sortait enfin de la téléologie habituelle. Du coup, il y avait une volonté d’embrasser une vision plus large de la société française du temps. La série laissait une vraie place aux avancées de l’histoire culturelle dans l’historiographie française. Elle permettait d’aborder l’histoire du genre aussi, et posait des questions intéressantes comme ce que c’était d’être noir ou juif dans le royaume de France. Elle abordait le tout sur le ton de l’humour et beaucoup de critiques ont cru, par-là même, qu’elle n’avait aucune prétention historique. En fait, c’est probablement l’une des séries françaises de ces dernières années qui était la plus proche des questionnements historiens actuels sur le siècle des Lumières.
Pour le couple royal, c’est possible également. Pour cela, il faut sans doute faire confiance aux scénaristes qui, quand ils sont doués, peuvent avoir de très bonnes intuitions. Par exemple, je trouve qu’Emmanuel Bézier a fait un très beau travail pour l’Evasion de Louis XVI. Ce téléfilm d’Arnaud Sélignac, diffusé sur France 2 en février 2009, a provoqué une polémique chez les historiens, à juste titre, mais il n’empêche que le scénariste a très bien cerné Louis XVI dans son côté séducteur de faux modeste. C’est bien comme ça qu’il s’est rendu populaire, il y avait été exercé dès l’enfance. En fait, la polémique était justifiée par le fait que ce téléfilm a contribué à écrire une nouvelle version du roman national. Le livre du CVUH, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, a bien montré quel usage Nicolas Sarkozy avait fait de l’histoire pendant la campagne de 2007. Il s’agissait en grande partie de donner un récit linéaire, sans heurts, qui amenait à présenter le candidat comme un nouveau leader naturel pour la France, héritier des « grands hommes » qui l’avaient précédé. Or, évidemment, une telle vision a du mal à s’accommoder avec l’une des principales ruptures de l’histoire française : la Révolution et la mort du roi. C’est probablement la raison politique à laquelle on doit cette revalorisation de Louis XVI. En le présentant comme le chef d’Etat idéal que lui-même a prétendu être, responsable, bon, dévoué, on présente aussi la Révolution comme un phénomène intrinsèquement négatif, réduit à l’image sanglante de la guillotine qui a privé la France de l’un de ses meilleurs chefs d’Etat. L’historien Nicholas Hewlett explique que Nicolas Sarkozy a réactivé certain clichés négatifs sur mai 68 pour se présenter en sauveur, il est celui qui vient rétablir l’ordre quarante ans après. En cela, je pense que l’on peut pousser l’analyse plus loin : mai 68 est sa révolution, de sorte qu’il se pose en nouveau Napoléon.
Outre la polémique liée à L’Evasion de Louis XVI, il est intéressant d’étudier la série dans laquelle cet épisode s’inscrit : « Ce jour-là, tout a changé ». Quatre épisodes ont été produits, trois ont été diffusés. L’épisode non diffusé traitait de Charlemagne et en faisait le père de l’Europe. Les autres épisodes ont concerné respectivement Henri IV, Louis XVI et Charles de Gaulle. Trois figures emblématiques du roman national, trois figures populaires dont les épisodes regrettent que l’œuvre politique se soit arrêtée aussi brutalement. Ce qui est intéressant c’est que la musique des deux derniers épisodes était signée Laurent Ferlet, le même Laurent Ferlet qui, aujourd’hui, signe la musique de campagne de Nicolas Sarkozy. Vous la voyez la belle continuité ? Louis XVI, Charles de Gaulle, Nicolas Sarkozy. Bref, on peut grandement soupçonner cette série d’avoir servi la vision de l’histoire du discours présidentiel, peut-être pour accompagner le projet de Maison de l’histoire de France. C’est d’autant plus patent que Boréales, la maison de production, produisait, en même temps que Louis XVI, La voie de Carla, un documentaire plus que complaisant sur Carla Bruni-Sarkozy qui a été diffusé sur France 3. « Ce jour-là, tout a changé » a également été l’un des quelques programmes phares mis en avant au moment de la suppression de la publicité sur France télévisions. Nicolas Sarkozy est allé jusqu’à en assurer la publicité lui-même en déclarant, lors de ses vœux à la culture en 2009 : « On n’a pas besoin d’un service public qui ressemble aux chaînes privées. Si c’est pour faire les mêmes programmes, ce n’est pas la peine ; franchement, je me réjouis ce soir de voir Henri IV sur France 2 à 20h35. Voilà, je l’ai dit. » Le 18 janvier suivant, il confiait à des journalistes : « J’ai beaucoup aimé Henri IV par exemple : 4,6 millions de téléspectateurs, ce n’est pas rien. La BBC, c’est un exemple à suivre. »
Cela peut faire sourire qu’un président s’inquiète autant des fictions historiques diffusées à la télévision, mais le phénomène me semble plus qu’anodin si on le replace dans son contexte. Il s’accompagne d’une volonté de formater le discours du chercheur. Evidemment, c’est moins visible pour Louis XVI parce que les enjeux immédiats sont moins importants, mais pour travailler aussi en histoire de l’immigration, je trouve la dérive très inquiétante. Quand c’est le directeur d’un musée, nommé par le pouvoir exécutif, qui dicte à une revue scientifique ce qu’elle doit publier alors qu’il n’est nullement compétent pour le faire, il y a dérive. Or, c’est bien ce qui s’est passé avec la revue Hommes et migrations (http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article4462). Quand, en février 2011, le ministère des affaires étrangères exigeait de certains chercheurs qu’ils ne s’expriment pas sur la situation en Egypte, c’est dérangeant. Enfin, quand l’historien Guy Pervillé signale que son texte sur la guerre d’Algérie, destiné à la publication Commémorations nationales du ministère de la culture, a été, à dessein, largement amputé, il y a un problème.
• En 1989, on célébrait en grande pompe le bicentenaire de la RF. Le couple royal semblait alors tenir une place moins centrale que d'autres acteurs, y compris collectifs. Le changement de focale dans la fiction (qui braque son regard plus vers l'individu et le couple royal), épouse-t-il les évolutions historiographiques ou suit il une autre logique ?
Oui, autant on se souvient de la prestation de Jean-François Balmer en Louis XVI dans la grande saga cinématographique du bicentenaire, autant le roi était un peu l’oublié de l’historiographie. Clairement, ce n’était pas à ce niveau-là que se situait le débat Furet-Vovelle. Furet l’avoue, il se heurte à un mur et ne cherche donc pas à aller plus loin : « entre l’héritier du trône et le souverain martyr, les historiens ont de la peine à cerner la part qui revient au dernier monarque absolu de notre histoire dans la suite d’événements qui emporte l’Ancien Régime et la plus vieille monarchie de l’Europe » (3). On en est longtemps resté là. Les seuls historiens qui ont essayé de creuser, les Girault de Coursac, ont vite dérivé et ont fini par confondre leurs recherches avec un combat pour faire béatifier Louis XVI. La biographie de Joël Félix, publiée en 2006, a été la seule à ouvrir véritablement des pistes nouvelles et pertinentes, la première à questionner la légende dorée. Malheureusement, elle est passée relativement inaperçue, les raisons évoquées précédemment expliquant qu’on lui ait préféré celle de Petitfils.
Un grand merci à Aurore Chery pour cet entretien !
Notes :
(1) La Berlinale est le festival du film de Berlin. Cette année la 62° Berlinale s'ouvrait donc avec "Les Adieux à la Reine" de B. Jacquot.
(2) Jean Christian Petitfils, Louis XVI, 2005.
(3) François FURET et Mona OZOUF, Dictionnaire critique de la Révolution française, Acteurs, Champs Flammarion, 1992, p. 163.
"L'abus de pouvoir" dans l'Algérie coloniale : entretien avec Didier Guignard
Au moment du 50ème anniversaire de la fin de la Guerre d'Algérie (entre mars et juillet 1962), nous avons voulu mieux comprendre les origines de la situation coloniale. La France a en effet pris progressivement le contrôle de l'Algérie à partir de 1830 mais sa politique a évolué au cours du XIXème siècle. Nous avons
demandé à l'historien Didier Guignard de nous parler des changements qui interviennent entre la fin du Second Empire et l'installation de la IIIème République, régime qui relance la colonisation, en Algérie comme ailleurs, sous l'impulsion de Jules Ferry. Didier Guignard a soutenu en 2008 une thèse sur « L’abus de pouvoir en Algérie coloniale, 1880-1914 – Visibilité et singularité ». Les idées essentielles de cette thèse ont été publiées en 2010 dans un ouvrage paru aux Presses universitaires de Paris-Ouest. Il revient sur le système électoral mis en place, sur la question de la citoyenneté, sur la dépossession de la terre et sur l'instrumentalisation de l'antisémitisme.
1. Qu’est-ce qui change dans la situation administrative et politique de l’Algérie entre les années 1860 et les années 1880 ?
2. Qui possède la terre en Algérie à cette époque ?
3. Pourquoi parlez-vous « d’abus de pouvoir » ?
4. Pourquoi ces abus n’ont-ils pas été remis en cause ? Ont-ils été dénoncés en Algérie ou en Métropole ?
5. Finalement, quel est le lien entre les "scandales algériens" et la question de l'antisémitisme ?
Les présidents de la République en chansons.
Zebda:"Le bruit et l'odeur". A partir de la sortie raciste de Jacques Chirac (pas encore président à l'époque), Zebda s'interroge sur la place des populations immigrées dans la France actuelle.
L'hommage de Bécaud à de Gaulle: "Tu le regretteras" (ou pas).
* Sur France Info, dans le cadre de son émission "Ces chansons qui font l'histoire, Bertrand Dicale consacre une série de chroniques intitulée la chanson du président. Les trois premiers présidents de la Vème ont déjà eu droit à leur épisode:
- de Gaulle (1958-1969).
- Pompidou (1969-1974).
- Valéry Giscard d'Estaing (1974-1981).
Quelques liens intéressants sur les usages de la musique et des chansons par les candidats:
- "Chansons de campagne" sur les présidentielles passées.
- 30 ans de chansons de campagne. Amis mélomanes fuyez, sauf si vous avez envie de vous détendre avec par exemple, le détournement d'une chansons de Kamaro [qui a des nouvelles?] vantant les mérites de Bayrou qui vaut son pesant de cachuètes.
Sur le site de la Nouvelle République:
- Rétrospective des chansons de campagne.
- Des musiques de meeting aux clivages prononcés.
- Fluctuat.net: "Quels morceaux pour quels messages? La playlist de Sarkozy vs celle de Hollande."
* Le blog A la recherche des sons perdus propose une sélection de titres pour les différentes personnlaités politiques qui se présentent en avril/mai 2012 à la candidature suprême:

Nicolas Sarkozy, l’Homme Pressé
François Hollande, Alone Together
François Bayrou, Béarn to Be Wild
Jean-Luc Mélenchon, A Tsar is Born
* Le 26 mars, Hondelatte présente un divertissement intitulé "les Présidentielles en chansons" sur France 3.
L'année politique s'avère également très chargée aux Etats-Unis, terminons donc par deux liens sur les choix musicaux des candidats:
* Les choix musicaux des candidats à l'élection présidentielle américaine.
* La playlist d'Obama sur Spotify.





18.05.12 21:23:25,
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