Entre calme et précipitations
Bon ben maintenant la pluie, ça suffit ! Peu habitué aux précipitations au mois de juin, le festival a d'abord été pris de court par les premières averses, puisque la météo habituellement clémente à cette saison amène à proposer l'essentiel de la programmation en plein air. Jonglant avec les horaires des différents concerts, le peu de salles disponibles dans des lieux pas toujours adaptés, les programmateurs ont largement modifié le programme du mardi, mais les concerts ont été honorés, ou au minimum repoussés au lendemain.

Les frères Gundecha explorent le chant dhrupad, qui serait la plus ancienne tradition musicale indienne, puisant ses racines dans la déclamation des hymnes védiques. Lorsque les musiques sacrées perdent leur fonction rituelle le temps d'un concert, le risque existe que les musiciens perdent la fièvre de leur interprétation. Rien de tel avec les frères Gundecha, à la fois exaltés et complices, portés par la transe d'une technique vocale enivrante…
Avec l'ensemble Wajda, présenté comme un trio, on a en réalité affaire à un duo chant et piano, dont les morceaux sont ponctués par des intermèdes poétiques de Khaled Roumo. Gracile et aérien, le chant parcourt sobrement la tradition arabo-andalouse. Native de Chefchaouen, Naziha Meftah, visiblement émue, offrira le dernier rappel a capella à ses proches qui avaient fait le déplacement, et qui reprendront le morceau en choeur avec elle...
Enfin, venu d'Afghanistan et simplement accompagné aux tablas par Salar Nader, Homayoun Sakhi nous dévoile l'incroyable palette sonore du rubâb, une sorte de luth à cordes pincées, dont le jeu est riche de fresques et d'ornementations. Assis comme le public, à même le sol sur les tapis du patio du riad Dar Mokri, le duo dévoile un programme délicat et sophistiqué, où la virtuosité musicale s'offre le raffinement de suspendre le temps…
Périphériques
Puisque la pluie avait limité mes pérégrinations musicales noctambules, je me suis offert une virée dans les événements périphériques au festival, qui se prolonge à travers la ville par des rendez-vous extras-musicaux. On citera notamment l'organisation d'ateliers allant jusqu'à la création florale ou le karaoké, ou encore une bonne douzaine d'expositions, dont l'une, à l'initiative de Transparency Maroc, a consisté à solliciter des commandes à des artistes et écrivains autour d'une liste de dictons. Déjà présentée à Rabat et Casblanca, "La sagesse des proverbes" est proposée à Fès pendant la durée du festival.
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Cette exposition fait le lien avec un autre temps fort du festival : sous le thème générique "Une âme pour la mondialisation", le Forum de Fès est un espace de réflexion, un débat des sagesses, qui pendant cinq matinées interroge le monde, ses dérives ou ses mutations. Transparency Maroc, association marocaine de lutte contre la corruption, y était invitée pour explorer l'une des cinq thématiques proposées cette année : "Cultures, gouvernance et corruption". On ne peut pas dire que le tableau en la matière soit particulièrement réjouissant, dans le monde en général, ou au Maroc en particulier. Un système de notation, validant une évaluation de la corruption dans les différents pays de la planète, révèle au contraire que la situation dans le Royaume se serait dégradée ces dix dernières années. Capitalisme sauvage, pauvreté ou consommation de masse : on évoque des explications à la corruption galopante. Mais aucune causalité ne semble réellement établie. Dans ce débat des sagesses, il s'avère que seules la vertu et la conscience de l'homme sont en jeu. Ne reste que l'espoir que le printemps arabe, dont l'un des protagonistes relève avec humour qu'il s'agit en réalité d'un hiver, ne se prolonge pour quatre saisons, et avec lui un instinct de révolte qui puisse enfin faire bouger les choses…
Vaste programme et douce utopie peut-être, mais c'est toujours agréable à entendre, c'est toujours un plaisir d'y croire…
Sandwich Médina
A mon grand désarroi, la météo a continué à faire des siennes, perturbant le bon déroulement de la "Nuit de la médina", balade musicale et nocturne tant attendue au milieu des riads et des jardins de la vieille ville. Privé de cette escapade au pays des 1001 nuits, je me suis rattrapé aujourd'hui par une balade en plein jour…
Le labyrinthe de la médina a quelque chose de fascinant : les couleurs ocres, le fourmillement de la population, des activités ou des artisans, le dédale improbable des ruelles enchevêtrées donnent à l'ensemble un parfum enivrant. Il doit être assez facile de se perdre ici. J'étais personnellement à l'abri de ce risque : pour se perdre, il faut chercher, viser, ou quelque chose comme ça, alors que je me suis contenté d'errer, de me laisser porter, ressentir l'endroit. Flâner un moment dans le souk, respirer son effervescence ou l'odeur de ses épices, du cuir travaillé par les tanneurs, des petits plats qui mijotent dans les restos avoisinants… A force, j'ai fini par avoir faim… Mais je n'avais le temps que pour un sandwich…
Alors que j'attendais mes keftas, mon regard se pose sur un CD où je reconnais, sur la photo de la pochette, le tenancier du lieu. Je lui demande si c'est lui, ce qu'il chante… Des champs religieux essentiellement, des prières… Un énorme poster de La Mecque, cette fameuse photo où des milliers de pèlerins tournent en cercles concentriques, décore la boutique et illustre la foi du bonhomme. Si c'est pas une aubaine, ça, en plein Festival de Musiques Sacrées ! Ravi de ma proposition, le patron accepte de pousser la chansonnette devant ma caméra. Et en bon croyant, il me fera payer deux ou trois fois plus cher mes keftas, histoire sans doute d'encaisser son premier cachet de chanteur solo !
Le poids des photos
C'est bien connu, un événement imprévisible, une urgence, voire une erreur peuvent parfois provoquer des trouvailles insoupçonnées. Ici à Fès, au pays du soleil quasi-permanent, la pluie nous a joué un drôle de tour.
Totalement inattendue, une averse brève et violente a empêché le concert en plein air de Françoise Atlan, Moneim Adwan et Bijan Chemirani. Une solution de repli a rapidement été trouvée… Les musiciens ont accepté de se produire dans une salle adjacente, et ça mérite un coup de chapeau tant les conditions n'étaient pas simples. Cette proposition improvisée exigeait en effet un concert totalement acoustique. Chant, oud, percussions iraniennes : difficile de trouver une instrumentation plus fragile, pour une salle qui accueille pourtant 500 personnes environ. Autant dire qu'une qualité d'écoute assez exceptionnelle s'est installée pour profiter de ce trio au confluent des cultures musulmanes, juives et chrétiennes. L'attention du public, multipliée par l'exigence du moment, tenait de la communion. La frontière artistes-spectateurs devient soudain diffuse, dans l'expression délicate d'un moment de poésie musicale.
Seule ombre au tableau, l'attitude de nombreux cadreurs et photographes professionnels, dont l'incompétence et l'irrespect sont en général masqués par la puissance de la sono. Cette fois, devant ce spectacle rare et précieux, les maîtres de l'information se sont retranchés derrière un code de déontologie mépris parfaitement maîtrisés pour saccager les premières minutes du concert de leurs bruits de déclics, déclencheurs, pieds de caméra à déplacer, conversations en tous genres, voire engueulades avec le public qui demandait un peu de respect.
Ils ont heureusement été priés de ne pas prolonger leur jeu de massacre. Un jeu auquel je n'ai personnellement pas souhaité contribuer, ce qui explique l'absence d'images pour illustrer ce concert. La magie du trio s'est alors prolongée dans l'écoute fervente d'un public sous le charme. Si la pluie a perturbé la programmation, nul doute qu'elle aura aussi contribué à provoquer ce moment d'exception.
Brûlé au deuxième degré
C'est Jean-Pierre Foucault qu'aurait été content : le Festival des Musiques Sacrées, c'est tous les jours une sacrée soirée ! Dimanche soir, place au lyrisme oriental de Julia Boutros, chanteuse libanaise de confession chrétienne maronite et de mère arménienne née en Palestine (si quelqu'un comprend cette phrase du premier coup, il gagne un journal Mondomix de septembre 2007, le plus rare d'entre tous, donc le plus précieux). Les limites conjuguées de ma culture musicale et de mon vocabulaire m'empêchent de rendre compte dans le détail d'un concert dont les envolées de l'orchestre de cordes n'ont d'égal que la brillance satinée des robes de la star. Je garderai simplement en souvenir une version enjouée de "Ce n'est qu'un au revoir", et dans cet élan généreux des sagesses à la mode, je laisse à la présentatrice du concert le mot de poésie philosophique du jour, que n'aurait pas négligé Foucault lui-même (je parle toujours de Jean-Pierre, pas de Michel).
Sur la place Boujloud, le concert de Nass El Ghiwan a enfin des allures de fête populaire. La foule se presse, sortant en mouvement ininterrompus des ruelles de la médina. La place prend alors des allures de fête foraine, où l'on peut s'essayer à des jeux de force ou d'adresse. La foule s'agglutine, conquise d'avance par un groupe mythique au Maroc. Enorme ambiance, mais j'ai plutôt des envies de calme. Je vais m'allonger sur les tapis posés à même le sol dans les jardins de Dar Tazi, respirer la transe paisible des musiciens soufis.
Si Jean-Pierre Foucault avait été là, s'il avait osé me poser la question traditionnelle "C'est votre dernier mot ?", sûr que je lui aurais dit oui Jean-Pierre, c'est mon dernier mot, je crois que pour aujourd'hui ça soufi...
Ouais, bof, un peu léger mais je pouvais pas m'en empêcher. C'est pas si mal pour un lundi…




08.06.11 16:18:05,