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Fès magnifie Omar Khayyâm

Bab Boujloud.
C'est un plaisir de retrouver Fès, l'âme du Maroc, la favorite des rois. Nappée de tradition et de spiritualité, ouatée d'authenticité et de raffinement dans les brochures, Fès a le souffle d'air pur de la montagne et la chaleur sèche du désert. Belle endormie et studieuse autour d'une médina laborieuse où s'agitent cent cinquante mille âmes,et malgré son expansion, la « capitale spirituelle » semble garder une apparence calme et préservée, contrairement à Marrakech, ou Essaouira l'été, que l'urbanisation prend chaque jour un peu plus pour les besoins du tourisme de masse...

Omar Khayyâm par Nannapraj.
Bâtie par Moulay-Idriss et sa dynastie chiite, Fès tient pourtant son nom de la langue amazighe. Son histoire se mêle à celle de la célèbre Université Quaraouyine, plus vieille en activité au monde, fondée par une femme au IXe siècle. Une « demeure de la science et de la sagesse » à la bibliothèque millénaire. Un temple de la connaissance et de l'enseignement qui acquit vite une aura mondiale, et où étudièrent des érudits de toutes confessions : le Pape Sylvestre II (Xe), les penseurs et médecin musulman Averroès et juif Moïse Mamonide (XIIe), Ibn Khaldoun (XIVe) et enfin Léon L'Africain (XVIe), héros qui donna son nom à l'un des chefs d'oeuvre de Amin Maalouf, celui qui dans Samarcande magnifia l'épopée fantastique de Omar Khayyâm.

Ultime répétition avant le spectacle, avec Tony Gatlif.
Il était sans doute écrit que Fès, où tant d'esprits éclairés s'aguerrirent pour devenir les lumières du Moyen-Âge, pratiquant à l'époque sciences et médecine, algèbre et astronomie, théologie, philosophie et poésie, lui rendrait un jour hommage. Fès et sa médina en dédale aux innombrables minarets, Fès que rénova au tournant du XVIIIè Moulay Ismaïl, fils du fondateur de la dynastie alaouite toujours au pouvoir. Fès, où fut signé le traité de Protectorat franco-espagnol en 1912, fondé en 1943 le premier parti politique marocain, l'Istiqlal, puis rédigé l'année suivante le manifeste pour l'Indépendance, qui préfigura le Maroc moderne. Fès, cité de pouvoir bien sûr, dont les grandes familles bourgeoises souvent raillées par le petit peuple ont placé leurs enfants au sommet de la hiérarchie dirigeante, politique et économique, du pays. Fès et le malhoun, forme ancestrale héritée de la grande époque arabo-andalouse, une poésie urbaine déclamée, mise en musique et improvisée parmi les couches populaires de la médina, les artisans notamment, souvent revendicative et parfois coquine... Héritage pas si lointain de l'oeuvre de Khayyâm.

La création "Sois heureux un instant", hommage à Omar Khayyâm. Au centre, la chanteuse marocaine Karima Skalli.
Avec le festival des Musiques Sacrées, et le Forum « Une âme pour la mondialisation », l'équipe de Faouzi Skali a réussi à valoriser la place de cette cité emblématique du savoir, à créer du sens autour de ces musiques mystiques, à sublimer leur message en l'associant à l'héritage spirituel et philosophique des géants qui y étudièrent, précurseurs et progressistes, à l'image de Khayyâm. Lui rendre hommage aujourd'hui, c'est aussi revendiquer la place de cette partie du monde, malmenée par l'ordre culturel et médiatique occidental dominant, et célébrer l'apport de ses sciences, de sa pensée et de son art dans l'Histoire. Ne se limitant pas à la dimension spirituelle contemplative, la direction du festival a su promouvoir un contenu engagé, une vision... « D'une façon surprenante le rationalisme livré à lui-même semble avoir tissé au cours du temps (…) un étrange totalitarisme d'autant plus efficace qu'il reste invisible », écrit Faouzi Skali.
Extrait de la captation Mondomix Media pour Arte Live Web et Mezzo.
Le poète et savant perse du XIè siècle et son héritage métaphysique et spirituel, engagé et libertaire, étaient au cœur de la création, mise en scène par Tony Gatlif, qui a ouvert le Festival des Musiques Sacrées. Un spectacle grandiose, à la taille de ce monument de la pensée orientale, rebelle et raffiné. Né à Nichapour au XIè siècle, fils d'un fabricant de tentes, Khayyâm avait étudié aux côtés de Nizam El Molk, bientôt grand vizir de Perse, et Hassan Sabbah, qui tenta de détrôner celui-ci avant de fonder la fameuse confrérie des Hashishins. S'éloignant des intrigues de palais, des ambitieux et des dévôts, Khayyâm se tînt à l'écart, étudiant les sciences, et transcrivant dans ses Rubaïyat sa philosophie basée sur l'instant et l'honnêteté, contemplative et exaltée à la fois, son amour du bonheur simple, du vin, de la musique et des femmes. Des vérités lucides, parfois résignées, qui laissent transparaître la nostalgie et la souffrance du poète face à un monde barbare.

Public à Bab Boujloud.
En voici un, visionnaire, qui préfigurait la société du spectacle : « Cette roue sous laquelle nous tournons / Est pareille à une lanterne magique / Le soleil est la lampe ; le monde l'écran / Nous sommes les images qui passent. » Un autre : « Lorsqu'une belle jeune fille m'apporte une coupe de vin, je ne pense guère à mon salut. Si j'avais cette préoccupation, je serais moins qu'un chien. » Un autre, autobiographique, dont il est intéressant de noter les nuances entre différentes traductions, qui en révèlent la portée : « Khayyâm, qui cousait les tentes de l'intelligence / Dans une forge de souffrance tomba, subitement brûla / Des ciseaux coupèrent les attaches de sa vie / Le brocanteur de destins le mît en vente contre du vent ». Ou : « Khayyâm, qui cousait les tentes de la sagesse / tomba dans le brasier de la douleur et fut réduit en cendre / L'ange Azraël avait coupé les cordes de la tente / La mort a vendu sa gloire pour une chanson. »
Idir.
C'est ce destin hors du commun et cet héritage poétique et spirituel que la création empruntant son titre à l'une de ses plus fameuses maximes (« Sois heureux un instant / cet instant, c'est ta vie ») à mis sur scène et en musique, notant au passage : « Face à l’ambition du pouvoir, à la voie de l’anarchie ou à une quête souterraine et austère, Omar Khayyâm propose une philosophie sereine et heureuse d’une vie tournée vers le moment présent, vers la lumière ». Sur une sélection de textes de Leili Anvar lus par elle et Haroun Taboul, Alain Weber, directeur artistique, a convié le chanteur et virtuose égyptien du oud Mustafa Saïd, et les troupes de Yulduz Turdevia (Ouzbékistan), Seyed Mohammad Motamedi Ghamsari ainsi que le Trio Zarbang (Iran) et Anwar Khan Manghaniyar (Rajasthan), ainsi que les vocalistes Marocains Karima Skalli et Marouane Hajj, pour un spectacle donné en arabe, farsi et hindi, agrémenté de projections de calligraphie de Mohamed Cherkaoui. Une création rassemblant des artistes figurant « parmi les plus grandes voix et les plus grands musiciens traditionnels d’Orient, du monde arabe à l’Asie centrale, du Maghreb à l’Inde », dont Mondomix vous livre ici les premiers extraits en exclusivité, avant leur diffusion par Arte Live Web et Mezzo.

Archie Shepp en répétition.
Au-delà, la programmation du festival, empreinte de spiritualité et de philosophie, avait mis en exergue pour ce week-end d'ouverture une création du jazzman Archie Shepp, 75 printemps, très lié à l'Afrique, pour un répertoire de negro-spirituals et de gospels, dont Sometimes I Feel Like a Motherless Child, et Idir, ambassadeur kabyle d'une chanson amazighe acoustique et poétique. Mondomix vous propose tout au long de la semaine de découvrir les artistes du festival, avec notamment des extraits des captations des spectacles de Sheikh Yasin al-Tuhami (Egypte) autour de textes soufis, et de la rencontre entre le conteur guinéen Mory Djely Kouyaté et le pianiste Jean-Philippe Rykiel, avant un week-end de clôture illuminé par Björk, diva intemporelle et mystique, et Joan Baez, fille d'un pasteur, icône du mouvement peace and love. Des femmes qu'autait sans doute embrassées Omar Khayyâm, dont on aime à relire, à Fès, les traits d'esprits comme des mirages, des nuages, des volutes de fumée : « Sur la Terre bariolée, chemine un homme qui n'est ni musulman ni infidèle, ni riche, ni pauvre. / Il ne révère ni Dieu, ni les lois. / Il ne croit pas à la vérité, il n'affirme jamais rien. / Sur la Terre bariolée, quel est cet homme brave et triste ? ».
Texte et photo : Jean Berry
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10.06.12 10:35:46, 