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La photo du lundi : Johnny et André à la neige !
par Philippe Krümm

Le plus beau son après le silence
par Philippe Krümm
ECM, la maison de disques créée par Manfred Eicher, fête ses 40 ans en 2009. Retour sur une saga pas comme les autres et sur les (quelques) accordéonistes qui ont croisé la route du label allemand.

1969, année érotique. À Munich, c’est l’année du déclic pour le jeune bassiste-producteur Manfred Eicher. Ce passionné par les techniques d’enregistrement, ancien assistant de la maison de disques Deutsche Grammophon et producteur freelance d’albums de jazz, emprunte de l’argent à un homme d’affaires. Il créé son propre label, Edition of Contemporary Music (ECM). Avec un modèle en tête : celui du chef-d’œuvre de Miles Davis, “Kind Of Blue”, produit par Teo Macero dix ans plus tôt — « ce disque m’a enseigné comment enregistrer de la musique ». La première production estampillée ECM sort fin 1969, tirée à cinq cents copies. Il s’agit d’un disque du pianiste de jazz américain Mal Waldron. Son titre est riche de sens : “Free At Last”. Libre de ses choix, Eicher poursuit sur la voie qu’il s’est fixé (le jazz comme musique de chambre). Il met à profit, avec beaucoup d’intuition, son expérience de musicien et sa vision à part de la production sonore. Quelques mois plus tard, il sort en licence deux albums de Paul Bley. Puis il se rend à Oslo pour y enregistrer le quartet d’un jeune saxophoniste norvégien, Jan Garbarek. Avec lui, Eicher a trouvé son poulain, et ECM, sa mascotte.
La ville d’Oslo n’a pas de secret pour Manfred. C’est là, entre autres, qu’il enregistrera, en personne, avec le concours de l’ingénieur Jan Erik Kongshaug (l’un des artisans du son ECM), une partie des mille albums que comptent aujourd’hui, quarante ans après ses débuts, le catalogue de son label. Un catalogue ahurissant, regroupant des artistes d’origine géographique et de styles musicaux très variés. Après avoir d’abord établi sa réputation dans le monde du jazz et des musiques improvisées avec des enregistrements majeurs — ceux de Garbarek, Keith Jarrett (auteur du best-seller “The Köln Concert” en 1975), Chick Corea, Pat Metheny, Jack DeJohnette ou encore de l’Art Ensemble of Chicago — ECM commence vers la fin des seventies à s’ouvrir aux champs de la musique contemporaine. ECM New Series voit ainsi le jour en 1984 avec la parution de “Tabula rasa”, album essentiel par quoi la musique d’Arvo Pärt fut introduite en Occident.
C’est l’extrême soin apporté par ECM dans la réalisation de ses disques à tous les niveaux de la chaîne — depuis la qualité des musiciens invités jusqu’aux choix graphiques des pochettes, en passant par la minutie de la production et de la prise de son — qui a fait sa renommée exceptionnelle. ECM n’a pas seulement accompagné quarante ans d’invention sonore, il a souvent anticipé les métamorphoses esthétiques de la musique instrumentale. De Munich à Tokyo, de Paris à Rio ou Istanbul, l’évocation des trois lettres ECM suffit à renvoyer les mélomanes aux mêmes images : un monde bien à lui, fait de sonorités ouatées et de grands espaces dépouillés. Un monde tout de suite identifiable, qui fait la fierté de son créateur. Alors que l’industrie du disque se meurt peu à peu, et avec elle les vrais producteurs d’antan, depuis son camp de base de Lindau, siège du label (où travaille une quinzaine d’employés) dans la banlieue de Munich, Manfred Eicher, 66 ans, tel un missionnaire, en véritable patron et boulimique de travail qu’il est, continue de régner sur son mini empire (un modèle d’équilibre économique, avec ses 40 productions par an) et d’écrire les pages de sa success story, sillonnant la planète tout au long de l’année en perpétuelle quête de sons et musiques nouvelles.
Jonathan Duclos-Arkilovitch
• Anouar Brahem
“Khomsa” (1994) et “Le pas du chat noir” (2005)
Après deux disques immergés dans la tradition de la musique classique arabe, et la rencontre intemporelle avec Jan Garbarek sur “Madar”, le Tunisien sans frontière ouvre son spectre et accouche du magnifique “Khomsa”. Richard Galliano est notamment de la partie. Oud et accordéon, il fallait oser. Un mariage insolite d’instruments, de timbres, et de personnalités fortes, au service de compositions sublimes. En 2001 et 2005, ce mélodiste et improvisateur de génie prolonge l’expérience mais dans une forme épurée, en boudoir, en trio. Cette fois, c’est la boite à frissons de Jean-Louis Matinier qui s’y colle, associé au piano de François Coututier. Jazz de chambre, tout en apesanteur, à la puissance hypnotique. De bien belles réussites.

• François Couturier
“Noltaghia — Song For Tarkovsky” (2006)
À l’occasion des 20 ans de la disparition du russe Andrei Tarkovsky, François Couturier brode un disque-hommage particulièrement inspiré. Il fait appel à deux de ses vieux complices (Jean-Louis Matinier et Jean-Marc Larché) associés à la violoncelliste allemande Anja Lechner. Chaque morceau renvoie à un des thèmes ou émotions de l’univers du cinéaste. Loin de la décorer, la musique de Couturier entre dans l’œuvre de son réalisateur favori et l’honore.
• Savina Yannatou
“Sumiglia” (2004)
C’est par l’album live “Terra Nostra” que la presse internationale a découvert en 2001 l’univers de cette chanteuse grecque et de son groupe Primavera en Salonico. Trois ans plus tard, Savina Yannatou enfonce le clou et prend de la hauteur en sortant son premier album studio. Dans un subtil jeu d’équilibre, sa musique du monde parvient à concilier de nombreuses traditions de la planète (grecque, corse, palestinienne, albanaise, bulgare etc) sans jamais sonner “traditionnel”. À ses côtés, une équipe de musiciens “libres-penseurs”, d’où émerge notamment la voix de son compatriote l’accordéoniste Kostas Vomvolos, qui signe aussi chacun des arrangements.


• Dino Saluzzi
“Mojotoro” (1992) et “Juan Condori” (2005)
Difficile de choisir un album plutôt qu’un autre dans la très riche discographie du maestro argentin pour ECM. De son premier album solo, en 1982, où l’on s’émerveillait devant la puissance narrative et la poésie de cet incomparable conteur d’histoires, jusqu’à ce bel “Ojos Negros” en duo avec Anja Lechner vingt cinq ans plus tard, son bandonéon s’est frotté aux meilleurs musiciens du label. Mais c’est peut-être avec “les siens”, en famille, que l’ancien compagnon de route de Piazzola et Gato Barbieri atteint les sommets les plus hauts et improvise le mieux la milonga de ses propres amours, comme dans “Mojotoro” et plus récemment “Juan Condori”.
• Louis Sclavis
“Dans la nuit” (2001)
“Dans la nuit” est le cinqiuième disque du clarinettiste chez ECM, Improvisateur phare de la scène musicale tricolore, Sclavis est aussi un compositeur très courtisé par le monde du cinéma. À l’initiative de ce projet à part, le réalisateur Bertrand Tavernier, qui commente dans le livret la partition originale en ces termes : « Dans l'art difficile de poser en 2001 une musique sur un film de 1930, Louis Sclavis et ses musiciens se sont montrés d'un talent magique et d'un enthousiasme communicatif. Ils subliment les images de Charles Vanel et rendent en l'enrichissant un hommage fiévreux à ce film étrange. » L’accordéon de Jean-Louis Matinier (encore lui) restitue comme il se doit l’ambiance de l’époque. Il se taille une place de roi au milieu de ce quintet de luxe, dans cette suite de pièces courtes, tendues et nuancées, jamais en rupture.


• Frode Haltli
“Passing Images” (2004)
Lauréat du Prix Gus Viseur, le Norvégien Frode Haltli a plusieurs cordes à son arc. Cet album, son deuxième en leader, atteste à merveille des différentes facettes de cet accordéoniste virtuose. Le travail de ce dernier tangue si miraculeusement entre tradition et modernité, écriture et improvisation, savant et populaire. Il y réinvente avec beaucoup d’imagination et de maturité le folklore de son pays. Il alterne vieilles chansons du pays des fjords, valses folkloriques et morceaux tziganes reprises à la mode Albert Ayler.
• Gianluigi Trovesi & Gianni Coscia
“Round About Weill” (2004)
La musique d’un des grands songwriters de Broadway magnifiée par une paire de gros bras du jazz instrumental italien. Un régal. Dans la droite ligne de leur première production en duo, “In cerca di cibo”, Trovesi et Coscia récidivent à partir d’un programme librement inspiré de l’opéra “Grandeur et décadence de la ville de Mahogonny” de Kurt Weill. Dans le livret, l’écrivain Umberto Eco s’enthousiasme de nouveau en entendant ce vibrant corps à corps de la clarinette et de l’accordéon. Un petit miracle à l’italienne, gorgé d’humour et de poésie.
• Edward Vesala
“Nordic Gallery” (1995)
Connu pour ses collaborations avec le trompettiste polonais Tomasz Stanko et le saxophoniste Jan Garbarek dans les années 1970, le batteur, compositeur et pédagogue finlandais s’est ensuite consacré à la direction de son groupe Sound And Fury, composé d’une dizaine de musiciens, pour la plupart des étudiants à lui (la future crème du jazz nordique), et qui incluait aussi sa femme (la harpiste Iro Haarla) et les accordéonistes Petri Ikkela et Taito Vainio. Disparu en 1999, Edward Vesala laisse une poignée d’albums au style très personnel. Comme cet étonnant “Nordic Gallery”, qui englobe habilement des éléments de jazz, musique contemporaine, tango, rock et folk.
• Miroslav Vitous
“Universal Syncopations II” (2005)
Le premier volet du projet, avec John Mc Laughlin et Chick Corea, s’était hissé en tête des ventes jazz de l’année 2003. La presse internationale plébiscite à sa sortie cette suite pour ensemble de jazz, orchestre et chœur, composée, archivée, arrangée, dirigée, produite et enregistrée par l’ancien contrebassiste du groupe Weather Report. Il y explore une multitude de directions, de textures, à la tête d’un all-stars où l’on peut entendre le bandonéoniste italien Daniele di Bonaventura. Avec lui, le jazz évolue vers des contrées jusqu’alors inexplorées.

• Sofia Gubaidulina
“Sofia Gubaidulina” (2001)
Shostakovich, Webern, Bach mais aussi les musiques folkloriques et rituelles du Caucase comptent parmi les inspirations de la compositrice originaire de la République soviétique du Tatar, une des figures de la musique contemporaine. Ce premier album ECM est une bonne porte d’entrée à son écriture. Elsbeth Moser, virtuose du bayan (l’accordéon à boutons russe), l’une des deux solistes du disque, y réalise une véritable performance, notamment sur la pièce De Profundis.
J. D.-A.
Article paru dans Accordéon & accordéonistes N°92





13.12.09 23:59:42, 