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Baaba Maal montre la voie

Baaba Maal montre la voie


Huit ans après son précédent album studio, Baaba Maal revient avec un disque moderne et engagé, une œuvre qui réussit, comme personne, à tutoyer Africains et Occidentaux. Rencontre avec ce prince de la pop africaine.

 

 

 
Pourquoi nous as-tu fait languir aussi longtemps après Missing you (Mi Yeewnii) (2001)?

J’avais des projets à monter en Afrique, particulièrement au Sénégal. J’ai mis en place un festival à Podor, devenu important pour les gens du Nord. Chaque année du pays, le « Blues du fleuve », axé sur la musique et la mode, tâche de donner une chance à l’artisanat, de permettre à notre communauté d’avoir sa propre vitrine. Il a fallu beaucoup travailler pour le rendre viable ! Mais cette année, sa quatrième édition est reconnue au niveau du CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) ! J’avais aussi d’autres projets avec des musiciens d’Europe et d’Afrique comme Africa Express. En parallèle, je jouais avec mon orchestre un peu partout dans le monde.

 
J’ai lu sur des sites sénégalais que tu avais été malade…

J’ai été un peu souffrant parce que j’ai énormément travaillé pendant quinze ans, presque sans relâche. J’étais beaucoup dans le Fouta-Toro, région du Nord du Sénégal, dans les petits villages, où je donnais de nombreux concerts; les voyages étaient pénibles et les conditions hygiéniques pas idéales. Mais c’est un engagement pris avec mon groupe et, jusqu’à présent, on continue à le tenir. Aujourd’hui, ça va mieux ! A 56 ans, j’organise ma vie pour ne plus m’écrouler! J’ai arrêté de fumer et de boire. Je me suis dit : finis les excès !

 
Comment es-tu parvenu à un album pop ?
 
C’est tout un processus : j’ai commencé à écrire ces morceaux dans le studio hip-hop des Roots à Philadelphie. Le travail nous a pris des années parce qu’il me semblait important, après Mi Yeewnii, de revenir avec une œuvre différente !A Philadelphie, on a crée des chansons. Ensuite, il a fallu les trier, puis réfléchir aux musiciens à convier. Au fur et à mesure, la conception m’apparaissait de plus en plus claire. J’en discutais avec mes amis, Chris Blackwell, les gens du label et surtout Barry Reynolds, qui a fait le morceau Fanta avec moi sur Nomad Soul (1998). C’est lui qui m’a suggéré de rencontrer les Brazilian Girls parce qu’ils n’étaient dans aucun carcan musical.

 
Comment as-tu travaillé avec ce groupe?
 
D’une façon très naturelle ! Je suis venu avec des chansons, des trucs notés, des mélodies jouées à la guitare. J’avais aussi quelques patterns rythmiques et une notion des instruments souhaités : une sorte de drum’n’bass…Avec les Brazilian Girls on s’est d’abord assis pour discuter de la direction musicale mais aussi des thèmes : on a parlé politique, religion, éducation, conditions de vie en Afrique. David, originaire d’Argentine et Sabina qui a vécu en Amérique latine et un peu partout en Europe, m’ont expliqué leur perception de ce continent. On a parlé de ces réalités, qui sous-tendent mes textes. On jouait 15-20 minutes, on laissait jaillir les choses, puis on s’arrêtait, on en discutait. Ca m’a aidé à peaufiner les textes, à recadrer l’ensemble autour du message : cela m’intéressait de voir comment des musiciens « extérieurs » pouvaient se sentir dans Ma musique, m’aider à m’adresser au monde pour parler en tant que Baaba Maal, non le musicien africain mais l’artiste tout court.
 

Comment fais-tu pour garder dans ta musique l’équilibre entre ce qui est important en Afrique et ce qui se fait de nouveau en Occident ?

Mes mélodies ont vraiment été primordiales. Elles ouvrent des portes aux artistes qui viennent me rejoindre et leur permettent d’amener leurs propres éléments. C’est quand même un disque de Baaba Maal mais avec des invités, les Brazilian Girls et des producteurs comme John Leckie, Barry Reynolds. Je remercie ce dernier d’avoir pensé à une chanteuse comme Sabina. Forte d’une grande expérience de musicienne, elle a beaucoup voyagé, se passionne pour les langues, sait donc écouter les autres, déceler leurs intonations, leurs mélodies et leur culture. Elle est intervenue dans la musique et, ce qui est très rare dans le business, ses mélodies s’intègrent parfaitement aux airs africains.

Dans sa participation active aux textes, elle me demandait de quoi je parlais sur chaque chanson. Deux ou trois fois, je ne lui ai pas expliqué ce que je chantais en pulaar. Fait surprenant : dans le morceau Tindo, j’évoque un proverbe très ancien, selon lequel une femme doit rester au foyer, s’occuper des enfants et maintenir l’harmonie entre les membres de la famille. Dans le titre, je pars de cette base pour dire que, maintenant, elles doivent sortir des maisons, utiliser leurs capacités de mobilisation dans des domaines comme la culture, la politique, l’économie. J’ai demandé à Sabina ce qu’elle chantait en italien : c’était une sœur qui parlait à son frère alors que mon texte parlait d’un frère qui parle à sa sœur. Tout ça pour dire que si les mélodies sont justes et naturelles, on peut, au-delà des mots, déceler ce qui se passe dans les textes.


Télévision, c’est le point de vue de Baaba Maal sur le monde d’aujourd’hui et sur la position de l’Afrique dans le monde ?
 
Oui, globalement, Télévision constitue une partie de ma vision. Une idée revient constamment dans ma démarche, mes textes et mes activités : promouvoir les Objectifs du Millénaire*, ma collaboration avec le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) dans ma communauté au Nord du Sénégal. A chaque fois que je donne des interviews, que je joue ou ai la chance de m’asseoir avec ces associations, nous évoquons ces problématiques. Donc a fortiori, les thèmes qui se dégagent de mes chansons se recoupent un peu avec ces visées. Avec Télévision, j’ai essayé de diffuser cette information. Les outils modernes comme la télévision, le téléphone portable, les ordinateurs, peuvent être d’une importance capitale pour le continent africain. On peut y utiliser la petite lucarne pour constituer un cadre dans lequel les familles, chez elles, derrière l’écran, créent un lien pour aborder des sujets importants.
 
 *(programmes de résolutions prises par 191 pays appartenant aux Nations Unis pour atteindre d’ici à 2015, l’éradication de la faim et de la pauvreté, réduire la mortalité enfantine, combattre le sida, la malaria et autres maladies, promouvoir l’égalité des sexes, assurer la viabilité environnemental…www.standagainstpoverty.org)
 

Mais quand tu parles de celui qui est dans la télévision, il est un peu inquiétant. On ne sait pas qui il est, d’où il vient, ce qu’il fait, ni pourquoi il est là…

Avec Sabina, on a essayé d’étudier l’impact de la télévision sur les jeunes qui découvrent cet instrument. Ils voient quelqu’un s’incruster dans leurs vies, qui semble tout connaître, donne des clés sur les conditions climatiques… Mais est-il vraiment le maître de l’information ? En Afrique, on peut utiliser la télévision pour faire évoluer la situation. Pendant les élections au Sénégal, les chaînes privées ont contribué à éduquer les gens, à faciliter leur prise de position, leur montrer ce qu’ils ne pouvaient pas voir, avant, avec les programmes nationaux.

J’aime aussi citer l’exemple de ma participation, en 2007 en Afrique du Sud, à l’émission de téléréalité Big Brother Africa, suivie par des millions de gens dans tous les pays de cette région. Pendant une semaine, la compétition s’arrête pour laisser des gens importants, hommes de cultures, musiciens… parler aux jeunes candidats d’éducation, de protection de l’environnement, leur dire comment se protéger de certaines maladies. Si on utilise bien la télévision, même avec des programmes très simples, on peut véhiculer des messages nobles.

 
Comment cela s’est-il passé pour toi ?
 
Les jeunes étaient très contents de me voir. J’ai joué deux chansons avec eux. Je leur ai dit que chacun allait devenir une vedette, une personnalité écoutée, et qu’ils devaient utiliser cet impact pour discuter avec leurs camarades sur l’importance de l’éducation et de toutes ces valeurs. Je suis resté deux jours à Johannesburg avant de reprendre l’avion. Quand je regardais la télé, des gens du Malawi, d’Ouganda, envoyaient des SMS qui passaient à l’écran et disaient « Baaba Maal a raison, nous devons nous protéger contre telle ou telle maladie, nous devons parler d’éducation !» Je n’avais jamais pensé à la télévision ainsi. Ca m’a ouvert les yeux !
 
 
 
Exclusivité web :
 
Pour en revenir à ton album, dans des chansons comme Miracle ou International, il est aussi question de corruption, de problèmes politiques …
 
Oui, il faut admettre que les artistes ne sont pas des dieux, mais ils peuvent quelques fois être visionnaires. On a commencé à écrire les chansons il y a au moins quatre ans. Il y avait des élections en Europe, en France, au Sénégal, un peu partout, et on sentait qu’il y avait plein de difficultés. Si on regarde le problème de cette crise financière, c’est devenu difficile, les gens sont désemparés. On se disait que c’était tellement désolant qu’il n’y avait qu’un miracle pour nous sauver. C’est comme ça qu’est né la chanson Miracle.Dans International, je m’adresse beaucoup plus aux Africains, leur disant que le pouvoir de se développer ne peut venir que d’eux-mêmes. Et pour ça, il faut connaître ses atouts, c'est-à-dire cette force qui existe chez les jeunes du Sénégal, du Mali par exemple. Même s’ils sont pauvres, ils se lèvent tous les matins pour aller cirer des chaussures, aller aux champs, et il y a une énergie qui est là, malgré tout. Si on va de l’avant et qu’on laisse de côté toutes les guerres, les conflits on va s’en sortir et ce sera pas si mal. Ensuite je me retourne vers le reste du monde pour dire qu’il ne faut pas condamner l’Afrique, car c’est un continent aussi important que les autres. On trouve aussi de grandes capitales en Afrique, aussi belles que par exemple Londres ou Paris, ou Bombay, toutes ces grandes capitales du monde.
 

Comment vois-tu le rôle de la religion aujourd’hui ?

Pour que ce soit naturel et sincère, il faut y croire. On ne peut pas chanter telle ou telle chose pour autant de gens sans y croire, et croyance rime avec religion. Il faut croire que si on veut le bien, il y a quelque chose de plus grand qui fait en sorte que ce soit encore mieux.

 
Comment vois-tu le rôle des religions dans le monde aujourd’hui ?
 
La religion a toujours joué son rôle dans la vie de l’être humain. La politique et la culture jouent un autre rôle. Actuellement je sais qu’il y a une connexion entre beaucoup de façons de gérer la vie des gens - religion, politique, culture, commerce - et dans certaines communautés parfois, ces domaines sont gérés par les mêmes personnes. Moi j’ai envie d’écouter les conseils d’hommes religieux, parce qu’ils apportent conseil et support. Quand je me sens désemparé, quand je me sens perdu, j’ai envie de rencontrer un homme qui a su garder son équilibre, sa croyance, et sa foi, pour m’aider à retrouver mon chemin, et pas pour me condamner. Si on a besoin de conseils plus politiques, c’est le rôle des gouvernements : ce sont des décideurs, ce ne sont pas des religieux. Pour moi, la société consiste en une répartition des responsabilités. Un homme de culture est là pour utiliser sa culture, pour entretenir les gens, pour les encourager à travailler en utilisant peut-être des mélodies, des choses beaucoup plus sensibles, beaucoup plus simples et plus accessibles, en disant peut-être des choses plus importantes. Moi je vois la vie comme ça.
 

Tu es donc un homme de culture, conscient et engagé. C’est à ce titre là que tu t’es investi dans Africa Express ?

J’ai vu que des musiciens européens ou américains de notoriété voulaient travailler et donner une visibilité à des artistes africains qui, malgré leur talent et leur expérience dans la musique africaine, n’avaient pas d’accès aux grandes structures. Dans les deux premières « rencontres » Africa Express, des musiciens anglais, mais aussi des journalistes de la presse culturelle ou musicale, des gens qui travaillent dans les maisons de disque, sont allés en Afrique et ont reconnu que l’Afrique avait quelque chose de frais et d’inexploité, quelque chose à découvrir. Quand j’ai eu vent de ça, j’ai vu que ça rejoignait mes questionnements autour de ce qu’on pourrait faire ensemble de profitable pour tous. Nous, en tant qu’Africains, nous avons quelque chose à donner, et les autres ont la capacité de  nous aider à nous exprimer.

 
C’est comme ça que tu as rencontré Damon Albarn ?
 
Je pense qu’il a été interpellé par mon commentaire après le concert Live Earth qui s’est déroulé en Angleterre. J’étais à Edimbourg pendant la grande opération qui a rassemblé 200 000 personnes. Ce qu’on fait Bob Geldof et Bono, en attirant l’attention des gens sur comment aider l’Afrique à lutter contre la pauvreté, la soutenir dans cette lutte, je pense que c’est formidable pour des musiciens non africains. Le seul regret que j’ai c’est qu’il aurait fallu parler de lutte contre la pauvreté, en mettant Angélique Kidjo, Femi Kuti et Ali Farka Touré, qui était avec Toumani Diabaté en Italie à cette période, en les impliquant pour leur donner beaucoup plus de visibilité, en créant des structures de lutte contre la pauvreté, si c’est fait pour ça, avec des musiciens africains. Ces musiciens pourraient être le trait d’union entre ce qui se faisait ici et leur communauté en Afrique. Les petits villages au fin fond du Mali n’étaient pas au courant qu’on parlait de leur condition parce qu’il n’y avait pas de relais avec les hommes de culture, les historiens. S’ils ne sont pas impliqués, ils ne peuvent pas se rendre compte. Donc quand on parle d’aider quelqu’un, il faut qu’il soit au courant. C’est ce qui s’est passé avec Damon Albarn et Africa Express. La première représentation c’était à Glastonbury avec Toumani Diabaté qui a fait quelque chose de formidable, et c’était une retrouvaille entre musiciens. On a commencé vers 19h, on a fini vers 1h du matin, je n’ai jamais vu un concert aussi long en Europe, et les musiciens ne voulaient pas s’arrêter tellement c’était bien. Pas seulement sur scène et dans le public, mais surtout dans les coulisses. Ces relations qui s’y tissaient entre musiciens, c’était formidable.
 
 
Après ça a eu lieu ailleurs ?
 
Ils sont partis à Lagos, mais je n’y suis pas allé, puis à Kinshasa. Je suis allé à Kinshasa avec Amadou, sans Mariam, Damon et beaucoup de jeunes musiciens du milieu Hip Hop, issus de l’underground londonien, des Noirs. Pour eux c’était comme découvrir l’Afrique, la musique Africaine, et ils étaient fascinés de voir que le rap, c’était comme une musique traditionnelle africaine, parce qu’on avait nos guitares, et tout était assez spontané. Il y en avait qui étaient là pour célébrer Fela, parce que c’était son anniversaire, et c’était un honneur pour eux.
 
 
Il y a d’autres dates prévues ?
 
Il a les célébrations des 50 ans de Island Records, je fais le Royal Festival Hall au mois de juin, puis le festival de Jazz de Montreux et Rock en Seine, à Paris.
 
 
Et avec Africa Express ?

Il a quelque chose de prévu chaque année, mais il faut encore voir dans quel pays, et quels sont les musiciens qui joueront. En tout cas j’essaierai de les voir au Festival des Arts Nègres de Dakar au mois de décembre.

 
Tu parlais d’Island Records, il représente quoi pour toi Chris Blackwell ?
 
C’est un ami, un conseiller. Au-delà du boss, de la structure avec laquelle je travaille, c’est quelqu’un qui, la première fois, avec Djibril Diallo des Nations Unies, a tenu à me faire comprendre comment ma voix, au-delà du fait que je puisse m’exprimer musicalement, pouvait être une opportunité pour le continent africain. Une voix qui peut parler des réalités du continent africain dans le monde, et en retour, utiliser les opportunités que j’ai en étant musicien, en voyageant, de rapporter quelque chose. Il m’a dit que jamais je ne devais me détacher de ma communauté, parce que c’est ça qui fait Baaba Maal. Et ça, ce n’est pas ce que quelqu’un qui gère une maison de disques ferait normalement.
 
 
Mansour Sek c’est l’ami d’enfance ?
 
Comment dire… Mansour Sek, si c’était une machine ce serait mon régulateur de tension. Puisque je suis allé à l’école, tout m’intéresse. Je suis le résultat de la nourriture culturelle africaine à la base, et le fait que je sois allé à l’école, que j’aie pu voyager, rencontrer des gens, m’éloigne un peu de mon chemin, de celui que j’avais tracé avec lui au départ. C’est lui qui tire ma veste pour me dire que non, ce n’est pas comme ça. C’est toujours bien dans un métier comme celui-là, dans lequel il est très difficile de rester avec ses amis, de savoir qu’on peut compter sur eux.Et quand je suis sur scène, et que Mansour chante avec moi, il n’est pas là pour être en compétition. Il est là pour que ça soit bien.
 
 
Sur ce disque il n’est pas présent, mais c’est la première personne que tu remercies…
 
Oui parce qu’il n’est pas présent dans l’instrumentation mais il est présent dans l’écriture. Au fur et à mesure que j’écrivais, que je chantais, que je répétais, il me donnais ses conseils, réajustait les mélodies, était présent pendant les répétitions pour m’encourager.
 
 
Quand tu vas présenter ce disque, tu vas le faire aussi avec ton groupe ?
 
Ce sera avec mon groupe et avec les artistes invités. Ils ont tous acceptés de faire la campagne de promotion. C’est assez excitant pour mon groupe parce qu’on va essayer de nouvelles choses. Le groupe les Brazilian Girls, comme beaucoup de musiciens occidentaux, est ravi de travailler avec des musiciens africains.

 





Benjamin MiNiMuM



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