Ensemble Shoghaken
Arménie
Difficile d’imaginer le degré d’énergie positive qu’un ensemble arménien doit fournir pour surmonter les difficultés rencontrées pour se produire à l’étranger. Le contexte médiatique français, où l’Arménie ne semble intéresser que par le biais de la question du génocide, n’est guère propice à l’ouverture sur la culture de ce pays. Et l’on peut sincèrement le regretter quand on constate la force des traditions musicales populaires réinvesties par les musiciens arméniens qui forment l’Ensemble Shoghaken.
Il faut comprendre que, pour eux, la musique est d’abord une affaire de passion. Car des artistes professionnels capables de vivre décemment de leur musique en Arménie, on peut dire qu’il n’y en a pas ! Et pourtant, la musique est présente dans tous les lieux de convivialité, elle fait partie de la vie des campagnes et l’on reste étonné de la qualité des interprètes que l’on croise dans les restaurants d’Erevan ou sur les routes de montagne. Mais les difficultés économiques que le pays tente vaillamment de surmonter n’ont pas encore permis à la musique de constituer les circuits d’un véritable marché intérieur. Les divers réseaux de la diaspora répartie dans le monde apportent un réel soutien aux artistes restés au pays et qui se consacrent à perpétuer une musique héritée des générations passées.
La diaspora d’Ile-de-France, bien représentée dans la salle, acclame les huit musiciens à leur entrée en scène. L’orchestre est composé de deux “doudouks” (ou duduks), hautbois emblématiques de la musique arménienne, d’une petite flûte à bec “shevi” (ou shvi), d’un “kanoun” (joué par une femme, comme c’est souvent le cas dans les ensembles arméniens), d’un “kamantché” et d’un tambour “dhol”. La chanteuse et le chanteur, Hasmik et Aleksan Harutyunyan, sont frère et sœur. Au gré des airs patiemment collectés par Hasmik auprès des anciens de toutes les régions d’Arménie, ils vont nous transporter dans l’imaginaire coloré, vivant et chargé d’émotion du répertoire populaire.
C’est sur un thème de Sayat Nova, célèbre “ashiq” du XVIIIe siècle, que se déploie la passerelle qui nous conduit de l’autre côté du miroir, au rythme vif et enlevé d’une danse villageoise. Après une mélodie joyeuse interprétée a cappella par Hasmik, son frère nous livre à la rudesse d’un chant de travail du Karabakh, où le kamantché intervient tout en douceur. On passe d’un air de danse à “Gorani”, chant de cérémonie superbement interprété par la voix de Hasmik et l’ensemble au complet. Puis c’est au tour des deux doudouks de nous communiquer l’intense mélancolie des paysages montagneux aux perspectives superbes : vision impressionnante fournie par la musique. Elle se poursuit tout au long d’une pièce magnifique de Sayat Nova, “Kani Vor Janim”, interprétée par tout l’ensemble, avec la voix de Aleksan sur un mode presque lyrique. Par vagues, la mélodie serre les cœurs, noue les gorges et fait couler les larmes…
“Shalako” relance la danse et s’épanouit en un superbe solo de kanoun, porté par le tambour et qui déclenche un tonnerre d’applaudissements. Hasmik calme l’ardeur avec quelques berceuses, genre dont elle s’est fait une spécialité. Puis c’est au tour de la flûte shevi de redonner goût à la danse : Hasmik et Aleksan joignent leurs voix, se prennent par les mains, esquissent les premiers pas et puis se laissent aller au plaisir de danser… “Naz Bar”, qui suit, veut dire “danse gracieuse”, un air qui évolue entre shevi, doudouk et kamantché à la manière de la démarche du chameau passant le col avec la caravane. “Musho Geghen”, chanté par Hasmik sur un tempo moyen, est illuminé par un merveilleux solo de shevi, lançant des trilles de rossignol.
Et la danse repart avec un “Abarani Bar” très enlevé. Après une nouvelle chanson dansante menée par Aleksan, les deux doudouks viennent à l’avant-scène pour un morceau rapide, “Toy Toy”, accompagnés du daf. Levon Tevanyan fait alors sensation avec un moment virtuose où il imite la voix des oiseaux, “Andarayin Tsainer”. Il n’y a plus qu’à se laisser emporter par le charme de la voix de Hasmik interprétant une nouvelle berceuse. Conquis, le public est secoué par la puissance de la zurna claironnant une danse de mariage. L’ambiance chaleureuse est à son comble, jusqu’au bout stimulée par une suite de chants à danser entraînant le public à la fête. Les sourires illuminent les visages qui passent les portes du théâtre. Une lumière brille au fond des yeux : elle exprime l’espoir fondé en l’Arménie nouvelle.
François Bensignor
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