Ljiljana Buttler
"The mother of Gypsy soul"
Mostar Sevdah Reunion
Bosnie
Ilijaz Delic chant
avec guitares, accordéon, clarinette, violon, percussions
Comment ne pas se réjouir d’avance à l’idée de voir, enfin à Paris, Ljiljana Buttler? De voir enfin sur scène cette chanteuse au charisme saisissant, à la voix grave et prenante qu’un jeune Bosniaque installé à Amsterdam, Dragi Sestic, a réussi à convaincre de reprendre le métier et de publier un disque sublime il y a quatre ans? Ljiljana Buttler est née Petrovic, elle fut une star de la chanson dans la Yougoslavie encore unie des années 60 et 70. C’était avant l’exil de Ljiljana vers l’Allemagne à la fin des années 1980, où elle tira un trait sur sa vie d’artiste pour élever ses deux filles. C’était avant les guerres de la fin du siècle. Ljiljana Buttler ne pouvait plus, ne voulait plus rivaliser avec les synthétiseurs et la variété turbo-folk, musique annonciatrice des folies nationalistes qui allaient enflammer son pays. Elle maîtrise un art ancestral, le sevdah, apparu en Bosnie ottomane au Moyen Âge, qu’elle ne songerait à dénaturer pour rien au monde. Un mélange d’extase et de mélancolie, un blues où l’amour se conjugue à l’échec, à l’impossible.
La flamme du sevdah est entretenue aujourd’hui par un groupe emblématique, une sorte de all stars band, le Mostar Sevdah Reunion, qui accompagne Ljiljana sur disque ou en concert. Ce soir de mars, ils sont tous là, Mustafa Santic à l’accordéon, Miso Petrovic à la guitare, Nedjo Kovacevic au violon, pour chauffer une salle comble et ouvrir une voie royale à Ilijaz Delic. Leur vieux crooner en costume blanc a le geste généreux, les mains sur le cœur, même si sa voix vacille un peu. Puis la “mère de l’âme” tzigane apparaît. Et impressionne d’emblée, par son allure, ce visage et ce corps qui semblent crier de fatigue. Elle amuse et séduit aussi, avec ces châles et ces tongs improbables de grand-mère espiègle. Son chant est à la hauteur des espérances. Profond, androgyne, qui donne toute leur force aux complaintes ou aux ballades plus entraînantes qu’elle enchaîne avec aisance, non sans omettre de saluer respectueusement chaque musicien et le public entre chaque morceau.
Derrière, la musique laisse parfois plus perplexe. Kovacevic au violon, Santic à l’accordéon sont impeccables, subtils et charnels comme la grande dame qu’ils accompagnent. Leur jeu respire l’admiration qu’ils éprouvent. Kovacevic esquisse quelques pas de danse en direction de Ljiljana comme un paon fait la roue. De ce côté-là de la scène, rien à dire, le charme opère. Côté gauche, c’est une autre affaire. Le son clinquant de la guitare de Miso Petrovic et ses accents jazz ou rock prennent souvent le dessus sur le reste, dans des improvisations à n’en plus finir. Il se crée ainsi un étonnant partage de la scène entre finesse d’une part et lourdeur de l’autre, entre héritage assumé et modernité mal négociée. Dommage, car la voix unique de Ljiljana Buttler méritait un environnement plus cohérent, comme sur ses disques. Fort heureusement, la diva belgradoise n’en a pas moins touché au cœur les centaines de présents, conscients de côtoyer une musicienne d’exception.
Jean-Stéphane Brosse
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