Sheikh Habboush,
l'Ensemble Al-Kindi et les Munshîddin d'Alep
Syrie
Cette soirée qui coïncide
avec la fin de la période du ramadan n'est pas exempte d'une
certaine solennité. Le répertoire mystique des chants
soufis élaboré par le Sheikh Habboush, chef de la confrérie
Qaderi d'Alep, et Julien Weiss, qui dirige l'ensemble Al-Kindi, se
prête au recueillement et à l'élévation
mystique.
Vêtus de blanc, Hasan Altnji, Abdel Kader Masarani, Ali Akil
Sabah, Zakaria Mahyeddin, Rabe Jawdhdak et Mohamed Yahya Hamami,
les six "munshîddin" - ainsi que l'on nomme les
interprètes de chants sacrés des cérémonies
rituelles soufies comme le "dhikr" - sont habitués
à accompagner la voix du maître a cappella. Mais pour
cette prestation particulière, en dehors de l'enceinte de
la "zawia", où se réunit la confrérie,
et devant un public pour une bonne part non musulman, deux instruments
se greffent au qânun (cythare) de Julien Weiss : le oud (luth)
de l'Egyptien Mohamed Qâdri Dalal et le riqq (tambourin à
cymbalettes) d'Adel Shams El Din, membre fidèle de l'ensemble
Al-Kindi.
C'est sous la forme du "maouled" - cérémonie
qui célèbre la naissance du prophète Mohamed
- que débute la soirée. Abdel Kader Masarani, assis
à la droite du maître, entonne des prières et
le chur s'élève au moment des réponses.
L'oud et le qânun se joignent bientôt à l'accompagnement.
Les prières achevées, vient le temps de la "wasla",
une suite comprenant une introduction instrumentale suivie de "mouwashshahat",
poèmes chantés comprenant une alternance de strophes
et de refrains, qui font l'objet d'ornementations (c'est le sens
même du terme "mouwashshah").
Ponctuant le silence de son tempo tour à tour mat et cristallin,
le riqq trace les premiers appuis de la trame musicale, sur laquelle
s'égrainent les arabesques du qânun et du oud. Entraîné
vers une course vive, le rythme ralentit pour accueillir l'unisson
grave et profond du chur, portant la voix du maître
jusqu'à son épanouissement soliste. De son timbre
clair, Sheikh Habboush semble tirer la trame du rythme afin de lui
rendre l'élasticité nécessaire à son
interprétation. Il peut maintenant s'aventurer dans les méandres
délicats du quart de ton, porté par la puissance d'un
chur parfaitement accordé. La nef musicale est à
présent en son pouvoir. Il laisse libre cours à l'ensemble,
reprend les rênes, distribue les rôles et laisse monter
sa voix au plus haut de la gamme dans les moments d'extase. Alors
les têtes s'envolent
Pour le "taqsim", Julien Weiss donne le meilleur de sa
virtuosité au qânun. Et pour son improvisation vocale,
la "qaçida", Sheikh Habboush se surpasse. Lorsque
le chur manifeste la reprise du rythme avec le nom d'Allah,
Mohamed Yahya Hamami se lève pour entamer sa danse de derviche.
Ses gestes sont très beaux, lents, souples, maîtrisés
: bras croisés sur la poitrine, puis bras droit vers le ciel
et bras gauche vers la terre, puis les deux mains sur les épaules.
Il tourne et tourne encore, tête inclinée, puis relevée,
le regard fixe, droit devant lui. Il s'abandonne au tourbillon de
la danse, son esprit semblant s'évader par la cheminée
de son long chapeau rouge en forme de tuyau. Ses mains reviennent
à sa large ceinture puis couvrent son nombril. À présent,
on dirait qu'il vole. Le chur scande et module le nom de Mohamed,
puis s'accélère en même temps que le chant gagne
en beauté. Des youyous fusent de la salle, des mains battent
le rythme et le danseur tourne toujours plus vite
puis s'arrête
brusquement ! D'un coup sa vaste robe blanche qui flottait dans
le vent s'enroule sur ses jambes. Bras croisées sur la poitrine,
il salue, accueille l'ovation comme un tuteur qui lui permet de
rester droit.
La seconde partie est consacrée au "dhikr", moment
privilégié de la cérémonie, où
le chur chante les fameuses syllabes qui sont à l'initial
de toute action chez les Soufis : " la ilaha illallah "
(la traduction française la plus courante "il n'y a
de dieu que dieu" escamote la dimension profondément
mystique du son produit par la répétition des "a").
Il y a là une force qui vous entraîne bien au-delà
de toute description. Au gré des "maqamat", ces
fameux modes autour desquels s'organise la musique arabe classique,
nous franchissons des paliers successifs vers les transports de
cette extase artistique, de cette transe mystique recherchées
au cours du "dhikr". Un instant, j'ai vu le ciel se dégager.
Mon esprit se trouvait au sommet d'une montagne s'imprégnant
de l'air pur et du bleu infini
Les mélodies aiguës
de Sheikh Habboush avaient atteint leur but.
François Bensignor
autres
infos sur le site du Théâtre de la Ville |