ROSS DALY & LE
TRIO CHEMIRANI Crète/Iran
Une affiche comme celle-là, on
la rêvait depuis longtemps. On avait un peu l'impression d'être invité
aux retrouvailles de vieux amis qui avaient tant de choses à échanger,
à dire par le langage de leurs instruments. Et puis cette réunion
trans-générationnelle était aussi le signe d'une permanence
en matière de transmission des savoirs musicaux. Les vieux amis Djamchid
Chemirani et Ross Daly se sont entendus à former leurs enfants et leurs
élèves - qui les accompagnaient sur scène - selon des murs
nouvelles. S'ils ont bien la maîtrise de la science musicale, leurs personnalités
paraissent éloignées de celles des vieux maîtres de l'Inde
et d'Orient. Musiciens voyageurs, ils assument leur errance au même titre
que les Orientaux affirment la persistance de leur lignée. Voilà
ce qui les rend si proche de nous. Voilà ce qui fait de leur musique un
récit de voyages sur la terre d'aujourd'hui, dans lequel on se plonge avec
une voluptueuse avidité, les portes de l'esprit ouvertes aux sensations
Et
dire qu'on aurait pu être privé de ce voyage-là
Parce
que ce 11 juin ne marquait pas seulement notre dernier partenariat pour la saison
2002-2003 du Théâtre de la Ville, c'était aussi la date fixée
pour la négociation entre les représentants des patrons et de leurs
salariés intermittents du spectacle. Suspendue au fil du dialogue noué
entre les représentants des personnels du Théâtre de la Ville
et son directeur, la réponse arrivait comme un soulagement deux heures
seulement avant l'ouverture du théâtre. Les techniciens, maintes
fois appréciés par les équipes de Mondomix pour leur accueil
et pour leurs compétences, acceptaient de contribuer au bon déroulement
du spectacle. Après l'introduction du directeur, Gérard Violette,
sur le régime injustement menacé des intermittents, les musiciens
pouvaient entrer en scène devant un public dont on sentait vibrer la ferveur
expectative. Quelques mots chaleureux afin de remercier les techniciens
pour le beau geste, et Ross Daly lance la musique sur un étrange instrument.
On dirait un berimbau du futur doté d'un manche de sitar étroit
et long : une vraie magie de science fiction
Mais surtout un son chaud,
portant loin devant lui, difficile à comparer à un autre tant sa
tessiture est étendue : elle couvre quatre octaves et demie. Le "tarhu",
c'est son nom, est une création du luthier australien Peter Biffin. Ce
spécialiste des instruments de la Renaissance a passé de nombreuses
années en Inde auprès de Ram Narayan notamment, dont il a réparé
les saranguis. Il connaît la musique ottomane et s'est intéressé
de près au saz. Son tarhu est équipé d'une sorte de haut-parleur
acoustique en bois situé au bas du manche, à la manière d'une
calebasse formant caisse de résonance. Il dispose de frettes amovibles
constituées par des fils de pêche, proches de celles d'un saz ou
d'un tambur. Plus tard au court du concert, Ross Daly se saisira d'un plus petit
tarhu, baptisé "tarhu lyra" fabriqué spécialement
pour lui. Il en joue comme d'une lyra, mais le son produit demeure très
spécifique grâce au système d'amplification acoustique. Avec
ses cordes faites de crin de cheval, on pourrait croire parfois à une vièle
égyptienne "rabab". Tout au long du concert, on est frappé
par l'énergie que développe l'ensemble sur scène. Les disques
nous ont familiarisé avec une écoute intime, en comité restreint,
l'idée que l'on se fait d'un salon de musique. Mais là, sur la grande
scène du théâtre, les compositions de Ross Daly prennent une
ampleur nouvelle, emmenées par l'orchestre. Côté cour, quatre
cordes comme un vent de Méditerranée, fier au soleil levant, altier,
les joues gonflées de bonheur ourlant la vague. Côté jardin,
trois percussions volant sur un tapis par-dessus les crêtes des montagnes.
Souplesse et précision guident les doigts dans la subtile agilité
de leur frappe. Le trio Chemirani fait partie de ces systèmes humains qui
peuvent nous faire aimer notre condition d'être, tant l'imbrication des
jeux du père et des deux fils porte la révélation d'une possible
perfection, vue simplement à travers l'esprit de la nature. Ce soir ils
se dépasseront durant un long solo à trois conclu par l'ovation
unanime du théâtre en liesse. Chacun, ce soir, aura eu son
moment. La belle Kelly Thomas, jeune fleur épanouie à l'ombre de
son maître dégingandé, et tout de blanc vêtue comme
lui, mais aux allures de princesse. Merveilleuse de sensibilité lorsqu'elle
suit l'errance inspirée de Daly, ses mélodies à la lyra s'animent
parfois d'intenses visions romantiques. L'autre femme, Angelina Tkatcheva au santour,
traduit de tout son corps l'intention imprimé aux cordes de sa cithare.
Les deux jeunes hommes Périclès Papapetropoulos et Stelios Petrakis
(dont le dernier disque est une splendeur) semblent déterminés à
ne pas se singulariser, tant leur importe le son de leur ensemble. Cette soirée,
ils l'ont offerte à Ross Daly, à l'inspiration déchirante
qui habite ses soli de lyra tendus vers les monde de l'extase. Cette soirée,
nous l'avons vécue comme il nous l'ont dédiée : un moment
entièrement consacré à la danse de l'esprit. François
Bensignor
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