[Portrait d'Artiste]
par Jérôme Samuel
Aïcha Redouane
et l'ensemble Al-Adwâr


Proche-Orient

Ivresses
Création

Le concert du 5 avril a marqué pour Aïcha Redouane, Habib Yammine et l'ensemble al-Adwâr, le dixième anniversaire de leur premier passage au Théâtre de la Ville, mais fut également la première présentation de leur nouvelle création musicale, une adaptation inédite du poème Khamriyya (que l'on traduit par l'éloge du vin) d'Ibn al-Fârid, poète soufi de la fin du XII, début du XIII ème siècle. Transcrire en musique la poésie classique arabe n'est pas chose facile et le public attend impatiemment d'en découvrir l'audacieuse interprétation littérale. Le fait est qu'Aïcha Redouane s'est fixée comme règle de reprendre intégralement l'ensemble du poème, dont le riche vocabulaire utilisé par les poètes bachiques et mystiques pour chanter le vin dans la poésie arabe depuis des siècles nécessite un travail de recherche exceptionnel. C'est donc à travers de quelques uns des plus beaux chants arabo-andalous d'Orient - dédiés au vin, et à la symbolique de l'ivresse dans la mystique soufie qu'Aïcha Redouane et l'Ensemble Al-Adwar nous font découvrir l'univers de la wasla telle qu'elle a été pratiquée à l'époque de la Nahda, autrement dit " la renaissance arabe du moyen orient ",
La musique et les chants de la tradition arabo-andalouse ont toujours suscité l'intérêt d'Aïcha Redouane à travers l'écoute des grands maîtres du style classique fondé sur les Maqams : Al Hamuli, Mohammed Othman, Salama Higazi, Yusuf Al Manyalawi et Oum Khalsoum. Mais la révélation a lieu quand elle découvre la Nahda sur de vieux 78 tours, une période extrêmement riche en matière culturelle et musicale pour l'Egypte du Caire dans la seconde moitié du XIXe siècle. Elle entreprend alors de se mettre à l'étude de cette la tradition vocale égyptienne. Pour interpréter ce répertoire qui nécessite un petit ensemble traditionnel, elle fonde avec Habib Yammine, percussionniste libanais et musicologue à Paris 8, l'Ensemble Al Adwar, composé de musiciens égyptiens, libanais et marocains dont Slah el Din Mohammed au Qanoun, Nabil Abdmouleh au ney et Tammam Akkari au oud. Leur répertoire est basé sur une suite de pièces vocales et instrumentales composées en grande partie mais qui laisse une large part à l'improvisation. Dans ces suites délicates, toute la subtile virtuosité de l'orchestre se met au service de la superbe voix d'Aïcha Redouane, au timbre vibrant d'émotion et d'intensité.

Emue aux larmes dès sa rentrée sur scène, Aïcha Redouane trouve petit à petit son équilibre pour s'acheminer vers l'extase qui jaillit de la rythmique et de la musicalité des vers. L'ensemble Al Adwar est applaudi à tout rompre à chaque solo instrumental. Le public est attentif à chaque variation vocale de la chanteuse. Des Youyou fusent dans la salle pour l'encourager. Maqâm après maqâm, Aïcha Redouane transporte son public dans l'univers de la le plus beau poème jamais écrit sur la symbolique mystique du vin, véritable hymne à la joie de l'ivresse, une interprétation symbolique d'un état de l'âme unique et universel qui n'est autre que l'amour.

Sophie Guérinet


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