| Autant Chaurasia
apparaît comme un être charnel, bon vivant et bon enfant, autant Ramani
semble éthéré, diaphane et planant au-dessus des contingences.
Ramani appartient au sérail des grands maîtres carnatiques. Issu
d'une famille brahmine de musiciens, il est né à Tiruvarur, au sud
du Tamil Nadu, près de Tanjore, lieu mythique associé au compositeur-saint
et poète Tyagaraja. Un grand nombre d'artistes éminents proviennent
de cette région, véritable pépinière regorgeant de
temples hindous, de rizières et de musiciens maintenant installés
à Chennai (Madras).
Né en 1934, Ramani étudie d'abord
avec son père Azhiyur Narayanswami Iyer, célèbre flûtiste
de l'époque, et donne son premier concert public à l'âge de
huit ans. Parent du fabuleux et regretté "Mali" (T.R. Mahalingam)-
génie musical et rénovateur de la flûte - il devient son disciple
et confident. Peu orthodoxe en toute chose, l'exubérant Mahalingam le traite
plus comme un égal que comme un disciple (habituellement astreint aux corvées).
Il l'invite à se produire régulièrement avec lui, Ramani
devant jouer sur la même la flûte aiguë de son maître.
Plus tard, le grand violoniste Lalgudi Jayaraman le faisant partout jouer
avec lui, il opte alors pour une flûte plus grave, accordée au violon.
Ainsi se fait-il connaître et apprécier de milliers de mélomanes
jusque dans les villes les plus reculées du sud. Cette formule inédite,
violon solo accompagné par une flûte, remporte un immense succès
et la carrière de Ramani démarre alors en flèche : on l'invite
comme soliste et c'est lui qui choisit ses accompagnateurs violonistes. Il gardera
depuis la flûte mi-longue, moins ardue que celle de son maître.
Ramani
suit la révolution initiée par Mahalingam, usant de techniques propres
à imiter toutes les subtilités mélodiques de la voix, fondement
de la musique en Inde. Profondément religieux, il place la musique carnatique
aussi haut que le panthéon hindou et la sert avec une dévotion empreinte
de cette grâce qui inspirait Fra Angelico. Très versé dans
la grammaire carnatique et les complexités rythmiques typiques du sud,
Ramani est à l'aise dans tous les genres, semblant survoler un à
un chacun d'entre eux : varnam, kriti, ragam-tanam-pallavi, javali, tillana, bhajan
(qu'il joue sur une flûte bansuri et dans le style hindustani).
Tel
un être descendu du ciel, il nous transmet un message d'une immense douceur,
qui nous semble surnaturel, où le classicisme épuré et l'élégance
de la forme composent un pastel riche d'émotions, illuminé de cette
grâce qui inspirait le sublime Fra Angelico et nous fait méditer
dans la joie innocente qui habitait le moine génial. Et nous quittons
la salle, emportant en nous le son pur de la flûte, qui marque comme une
réconciliation avec le monde. Christian
Ledoux Photographie : F.
Vernhet |