Agha Karim chant
Azerbaïdjan
Malik Mansurov târ Marc
Loopuyt oud Elchan Mansurov kemantché Chant
du Grand Caucase
C'est
vraisemblablement à Marc Loopuyt, virtuose français du oud jamais
avare de bonne humeur ni de sympathiques facéties, que l'on doit l'atmosphère
détendue qui règne dans les coulisses du Théâtre des
Abbesses en ce lundi après-midi. Après avoir longuement exploré
le répertoire arabe, et plus spécialement celui du Maghreb, ce pionnier
de l'enseignement du luth extra occidental à l'ENM de Villeurbanne a jeté
son dévolu sur l'art du mugam d'Azerbaïdjan. De ses longs séjours
à Bakou, il rapporte une grandissante maîtrise de la langue azérie,
qui lui permet, explique-t-il, de mieux saisir les subtilités de l'interprétation
à géométrie variable des mugam, sensible à tout changement
d'intonation de la voix modulant le poème. Pendant que le trio de musiciens
- le joueur de târ Elshin Naghuyev, le maître du kemantché
Elshan Mansurov et le oudiste français - devisent agréablement autour
d'un thé, le chanteur, Agha Karim, préfère se retirer discrètement
afin de convoquer les forces qui soutiendront le souffle de son chant durant près
de deux heures de concert devant une salle de connaisseurs comblés.Dès
ses premières phrases, la voix nous plonge dans l'univers des ashik. Son
timbre a la pureté de l'eau d'un torrent de montagne sur le tempo joyeux
et enlevé des cordes et du dâf. Ce grand tambour sur cadre sert aussi
au chanteur comme d'un résonateur lorsque le chant parvient au faîte
de son envol à se briser dans le déferlement d'un yodel d'harmonies
aiguës. Les instruments s'offrent de courtes cavalcades d'improvisations
effrénées, le târ se faisant tout particulièrement
disert. Et puis le chant s'incline vers une longue et lente méditation,
laissant bientôt à chaque instrumentiste le temps de l'expression
soliste. Les vers sont ponctués par un chur d'"aman" nostalgiques.
Puis les doigts du chanteur relancent sur le dâf une mélodie entraînante
avec des "Hey !" de chanson populaire, qui laissent un trait de joie
dans les yeux du public applaudissant. La deuxième pièce,
instrumentale, est un solo de târ. Volubile, Elshin Naghuyev semble nous
conter une de ces vieilles légendes, où le récit épique
croise les idéaux de l'amour courtois. L'esprit voyage vers Samarkand à
la rencontre de Djahane et de Khayyâm : une gravure persane prend vie
Au
retour d'Agha Karim, l'ensemble nous entraîne dans une longue suite de séquences
qui marquera tout l'auditoire par sa profonde beauté. Sur une échelle
mineure, la voix laisse glisser les notes vers le bas du registre. Le rythme s'apparente
au lent balancement d'une caravane, progressant à travers la nostalgie
d'un paysage à l'infini. Le ton des instruments s'accorde aux plaintes
modulées du chant, qui semble s'enfoncer toujours plus loin vers le monde
d'en bas. Sous les doigts d'Elshan Mansurov, prodige de finesse sur les cordes
du kemantché, on voit s'épanouir les fleurs et couler les saisons.
Et la voix s'élève à l'octave, déchirant l'air rouge.
Et le târ commente cette douleur de l'âme. Puis le chant se transforme,
laissant la triste solitude au profit d'un dialogue tissé de mélodies
partagées, comme un conte aurait sa morale, le vague à l'âme
son épilogue. Le poème reprend son fil et l'épopée
rejoint le chant long pour jaillir en un cri. Les mots se précipitent et
s'enroulent au yodel. La mélodie s'élance comme un trot de cheval,
enivrée d'un nouveau vent de joie. Puis le mugam entame une nouvelle étape
exposée par le chant et commentée avec une grande inspiration par
Elshan Mansurov. Aux moments de plaintes succèdent des instants d'extase
musicale, des éclats de beauté, des fulgurances d'inspiration, qui
vont trouver leur plénitude dans l'ultime résolution de la pièce.
L'audience est transportée
Le concert se poursuit par un solo
de kemantché. L'inspiration et la maîtrise d'Elshan Mansurov sont
proprement phénoménales. Le petit instrument à corde se met
à moduler comme un doudouk, à siffler un air de ney, à chanter
comme un rossignol, à inventer l'esprit du souffle, de l'air ! Ce pourrait
n'être qu'une démonstration de virtuosité, mais son discours
mélodique prend une fameuse allure à travers toutes les phases de
son développement et sa résolution. Après un court
solo agréable et personnel de Marc Loopuyt, le concert s'achève
sur la dynamique d'un air populaire. Le public en redemande. Il voudrait retrouver
ces moments fugitifs et si pleins du mugam. Ces instants où surgit le percutant
effet de l'inspiration : moments musicaux indescriptibles auxquels l'auditoire
aspire toujours mais qui ne se produisent que les très bons jours. Ce soir,
c'était le cas
François Bensignor
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