[Portrait d'Artiste]
par Jérôme Samuel

Bardes, Shamans et Conteurs du Kazakhstan

Kazakhstan

Avant qu'ils n'arrivent sur scène, une voix anonyme nous annonce l'ordre dans lequel les musiciens vont se produire: Rauchan Orazbaeva, Serjan Chakratov, Uljan Baïbusynova, Abdulkhamid Raïymbergenov et Demeubaï Jolymbetov. Cinq virtuoses d'Asie centrale venus nous présenter leur art ancestral, tel qu'il se pratique depuis des siècles dans les steppes qui séparent les frontières de la Chine et les rives de la mer Caspienne.

Leur seule apparence leur procure une aura noble et mystérieuse. Assis sur des coussins épais, ils sont princes et princesses de légendes, couverts de soieries, de velours et de lin, aux broderies de fils d'or. Mais l'on décèle aussi en eux de puissants magiciens coiffés de fourrure et ornés de pierres et de plumes. Les cinq musiciens semblent prêts à accomplir des miracles.

Rauchan Orazbaeva joue d'un instrument légendaire, le kobyz. Cet étonnant cordophone a beau n'accueillir que deux cordes, celles ci détiennent autant de secrets qu'un violon, un violoncelle et une flûte. Pendant que la musicienne agenouillée, tire, à l'aide d'un long archet courbe, de délicieuses mélopées de son instrument, ses voisins tanguent de droite à gauche comme les passagers d'une croisière tranquille.

Après trois pièces envoûtantes, c'est au tour de l'aîné des artistes de la soirée de nous offrir quelques prouesses poétiques. Serjan Chakratov, fait preuve avec sa dombra d'une très grande tendresse, il en caresse les cordes avec douceur. Ses doigts agiles dansent sur le fin manche de bois alors que la laque cuivrée de la caisse de l'instrument scintille des mille feux du plaisir.

Uljan Baïbusynova est la plus jeune du groupe, elle est jyrau et possède pleinement l'art ancestral de ces épopées chantées. A travers sa gorge, les chants d'hier jaillissent avec une vigueur inaltérée, comme conservée par les températures extrêmes de leur milieu naturel. A ses côtés, les hommes ponctuent ses phrases mélodiques impeccables de petits cris encourageants, qui nous rappelle que les Kazakhs sont un peuple de cavaliers.

En écoutant Abdulkhamid Raïymbergenov jouer les kuï (mélodies) traditionnelles sur sa dombra, l'évocation du cheval se précise. Il passe du trot au galop sans discontinuer, frappant la caisse de bois comme il flatterait le flanc de son cheval. Son style incisif et ses mélodies animées évoquent la fougue du pur-sang.

Demeubaï Jolymbetov n'est pas un musicien professionnel mais il est un des jyrau les plus populaires du Kazakhztan. On le comprend aisément car sa voix veloutée aux accents affirmés rivalise de souplesse avec son jeu limpide à la dombra. Comme chaque musicien, lors de cette première partie, il interprète trois morceaux avant de laisser résonner à nouveau les notes toujours surprenantes du kobyz.

Rauchan Orazbaeva multiplie les audaces sans jamais s'égarer. De sa voix fluette, elle encourage parfois les notes intrépides à donner le meilleur d'elles-mêmes. On ne doute plus de l'origine chamanique du violon kazakh, tant la présence des esprits est palpable.

Serjan Chakratov ne se contente pas de traiter sa dombra avec délicatesse, il accompagne les notes dans leur envol, guidant la danse qu'elles effectuent autour de l'instrument avant de rejoindre le firmament..

Lors de son deuxième passage, le chant d'Uljan évoque la fougue des cante flamenca ou l'ivresse des qaawali, mais jamais son visage ne laisse transparaître la moindre tension.

La dombra d'Abdulkhamid Raïymbergenov est toujours plus fringante. Ensemble, ils exécutent des acrobaties que l'on s'attendrait davantage à voir lors d'une démonstration équestre. Le luth voltige et caracole sur son épaule, ou par-dessus sa tête, sans jamais cesser d'offrir des notes aussi précises que pertinentes.

Demeubaï Jolymbetov chante avec encore plus d'intensité. Il alterne les ponctuations instrumentales et les parties a-capella, démontrant ainsi la beauté claire de cet art séculier.

Au terme de ces performances solitaires, 3 pièces vont appuyer l'esprit commun de ces artistes. Tout d'abord un duo où la dombra et le chant d'Uljan Baïbusynova s'harmonisent dans la légèreté avec la guimbarde d'Abdulkhamid Raïymbergenov, ensuite ce dernier reprend sa dombra et le couple est rejoint par Serjan Chakratov pour un instrumental où l'âme profondément kazakhe de l'instrument dévoile ses facettes les plus énergiques.

Au final les 5 instrumentistes s'unissent pour délivrer une dernière pluie de notes dont les vertus bienfaitrices se feront sentir bien après cette soirée exceptionnelle.

Benjamin MiNiMuM