En dix années d'existence, l'association Nuits Métis n'aura finalement poursuivi qu'un seul but : Relier le Nord et le Sud en faisant naître des désirs de rencontres artistiques entre les deux rives de la Méditerranée. Ainsi des artistes marseillais ont pu durant cette dernière décennie bâtir des liens solides et échanger des idées oniriques avec des artistes venus d'Algérie, de Guinée, du Mali ou du Togo.

Juillet 2003, alors que partout en France les intermittents du spectacle empêchent la tenue de spectacles vivant pour protester contre la menace létale qui pèse sur leur statut, l'équipe du festival prend les devants et incorpore des messages de protestations et des communiqués vindicatifs aux spectacles qu'elle présente. Sur les écrans de fond de scène du cabaret nomade, la première image projetée est un texte incitant le spectateur à respecter une minute de silence en soutien aux professionnels menacés.

Le cabaret nomade est une de ces rencontres spectaculaires imaginées par le directeur de Nuits Métis, Marc Ambrogiani. Mélangeant musiques, contes, chants, photos, théâtre et vidéos, ce spectacle multimédia illustre les problèmes quotidiens et les espoirs vécus et racontés par de jeunes artistes togolais, ivoiriens, guinéens, français et algériens. Alors que sur les écrans défilent des scènes capturées dans le désert saharien ou dans des villages d'ici et d'ailleurs, le comédien Ibrahim Sory Tounkara, commente le désir universel de voyage et de rencontres. Nous passons d'un pays à l'autre à travers des refrains et des rythmes traditionnels ou des chansons crées pour l'occasion. Les artistes font ici un enrichissant détour de leurs activités individuelles, chanteuse d'Ano Neko, musiciens d'El Hilall, de Vibrion ou du Bamboo Orchestra, comédien indépendant ou responsables d'associations culturelles au Togo, en Guinée ou en France. Tous mettent leur talent et leur sincérité au service de cette création et nous sommes agréablement surpris par la grande fluidité qui relie les différents tableaux d'où ressort un message d'ouverture et de respect mutuel.

Le lendemain, après la découverte d'El Maya, convaincants musiciens de Béni Abbés qui chantent dieu et le désert avec force, rythmes et mélodies entêtantes, nous avons rendez-vous avec le résultat d'une rencontre suscitée par le festival 5 ans plutôt, entre les chanteurs occitans Gacha Empega et les Algériens d'El Hilall. Il s'est produit entre les deux groupes une telle compréhension humaine et artistique que depuis 1999, les deux formations se retrouvent chaque année pour travailler, mélanger et présenter leurs répertoires. Les chants religieux anciens en occitans bénéficient des rythmiques, des envolées de oud et de violon et des ponctuations vocales venues du désert. Les refrains louant Allah profitent de la richesse harmonique inoculée par les polyphonistes marseillais. Malgré quelques soucis de sonorisation de la scène, le mélange apparaît comme totalement maîtrisé et la joie suscitée par ses retrouvailles gagne facilement le public. Après le concert, Manu Théron me confie que pour avancer vers l'âge mûr, cette formation nécessite le soutien d'une production discographique qu'il s'emploiera à réaliser avant de continuer à faire vivre le groupe sur scène.

Samedi soir deux grandes premières vont se succéder. D'abord la première apparition sur une scène française des Etoiles du Mandingue, groupe familial issu de la même dynastie que les désormais célèbres Ba Cisssoko. Comme leurs grands frères ou cousins les Etoiles viennent de Conakry et pratiquent leurs instruments depuis la plus tendre enfance. Les koras, le bolon, les percussions (djembé et calebasse) et les voix s'unissent avec ferveur. Ils chantent l'histoire de la kora, celles des Kouyaté et des Cissoko ou l'amour, en croisant mélodies traditionnelles, rythmes hérités du reggae, et scansions venues du Hip Hop, avec conviction. Même s'ils font plus preuve ce soir de dynamisme que de précision, problème une nouvelle fois due aux réglages approximatifs des retours de scène, on sent en eux un fort potentiel.

Le plateau suivant réunit le groupe de reggae-dub marseillais Jamasound, le flamboyant toaster Toko Blaze et la star du reggae guinéen Alpha Wess. Ils se sont retrouvés en résidence ici à Marseille et là-bas à Conakry. Ils ont échangé des idées, des rythmes et des lyrics, qu'ils viendront défendre lors de la troisième partie de leur prestation. C'est d'abord Jamasound qui installe l'ambiance. Héritiers de Jo Corbeau et de Massilia Sound System, ils ont laissés tombés les ingrédients provençaux pour se concentrer sur un reggae-dub énergique aux effets sonores proche du psychédélisme. Ils sont rejoint par Toko Blaze, cet animateur social ne délaisse pas son engagement citoyen lorsqu'il monte sur scène, mais démontre avec adresse et célérité qu'un éclatant talent peut s'exprimer avec simplicité. Toko Blaze est certainement l'une des figures les plus attachantes de la scène marseillaise et son charisme fait mouche. Ensuite les locaux laissent la place au chanteur guinéen et à son groupe the Musical Flames, composé de musiciens non voyants. La facture sonore est plus classique et les chansons d'Alpha Wess sont directement inspirées par celles des chanteurs jamaïcains historiques, Bob Marley, Peter Tosh et les autres. La voix d'Alpha est grave tout comme les thèmes qu'il expose. A l'instar de Tiken Jah Fakoly, il dénonce les magouilles observées dans son pays et les problèmes rencontrés par le peuple africain, autant de prises de positions dangereuses qui dans son pays faillirent lui coûter la vie. Ensuite Jamasound et Toko Blaze viennent le rejoindre pour nous présenter le résultat de leur travail commun. Au lieu de se gommer les uns les autres, chaque musicien semble avoir apporté en contribution la meilleure part de lui-même et donne à cette partie un élan communicatif et une légèreté qui parfois manquaient dans leurs prestations respectives. Cette réunion franco africaine fut, et de loin, la partie la plus intéressante de cette soirée et un exemple éclatant de la généreuse ambition qui sous-tend cette manifestation.

Benjamin MiNiMuM

 

 
 
le Cabaret Nomade a encore une fois célébré l'amitié entre les peuples
   
En ouverture de la soirée du 4 les
algériens El Maya nous entraînent en plein désert
   
Une rencontre qui s'est transformée en
amitiés : Gacha Empega et El Hilal
 
Fraîcheur et énergie, cocktail proposé par
les Etoiles du Mandingue
 
Jammasound, Toko Blaze et Alpha Wess
 
Le collectif de vidéastes camerounais-belge Les Dreamers au milieu de leur installation