Lagbaja, sous le masque un charisme irradiant.
 

Edito du 02 Juin 2001
mis en ligne le 03 Juin 2001 à 17h GMT+1

Aller au festival Musiques Métisses ce n'est pas seulement avoir l'oportunité d'assister à de nombreux concerts de musiques métisses, c'est aussi pénetrer dans un espace ouvert sur le monde.
Rencontres littéraires - ouvertes hier par des poèmes sud africains dans la voix de Sonia Emmanuel, à laquelle répondirent celles des Mahotella Queens déclenchant le frisson - cuisines et artisanats des quatre coins du globe, témoignages d'actions sociales alternatives ou défis plastiques, comme ces palissades "graffées" en direct ou cette galerie de portrait qui, lundi soir, alignera mille tronches photosensibilisées durant cette édition 2001. Sur l'île Bourgines, le plus souvent, les spectacles charrient de vraies émotions : un parfait positif des distractions médiatiques de saison, un anti Loft Story.

A travers les éclats solaires qu'il tire de sa valiha, par ses mélodies chatoyantes et son énergie sans limites, Rajery offre bien plus à son auditoire qu'un bon moment. Il lui transmet une belle réserve d'optimisme. Sa musique est comme son visage, illuminé d'un sourire permanent.

Il y a 4 voix dans Marrabenta Mabulu et pratiquement autant de facettes de la chanson Mozambicaine. Le sexagénaire Lisboa Matavel incarne gaiment la tradition marrabenta, le guitariste distille des ballades agréablement tièdes, le jeune Chiquito défend le rap local à son meilleur niveau et la chanteuse, est plus convaincante en choriste aux pas de danses sensuels qu'en soliste soul. Sans être renversante leur prestation est plaisante.

Ballaké Sissoko, le virtuose de la kora mandingue, joue lui avec les rayons de lune. Ses cordes limpides impriment de subtiles reflets moirés au creux de nos oreilles. Avec ses musiciens aux n'goni, kamelé n'goni et balafon, il tisse un tremplin aérien d'une solidité à toute épreuve pour les puissantes envolées vocales de sa compagne Mama Draba.

Le géant Djélimady Tounkara n'est pas venu de Bamako par les voix ferroviaires. Il a délaissé pour un temps la mixture latino mandingue du groupe qui l'a rendu célèbre, le Super Rail Band, pour nous présenter des compositions acoustiques aux charmes raffinés.

Sur la grande scène du chapiteau les prouesses des Tambours du Burundi gagnent encore de l'ampleur. Ils ne sautent pas plus haut qu'hier dans l'herbe verte, leurs roulements percussifs ne sont pas plus puissants qu'à l'air libre, mais l'amplification précise des instruments et les éclairages controlés soulignent davantage la cohésion totale des chants, des rythmes et des bonds élastiques de ses joyeux diablotins.

Les pionniers du rap sénégalais sont en pleine forme. Les trois chanteurs et la chanteuse de Positive Black Soul forment une belle palette de voix hip-hop. Les percussions traditionnelles tama et sabars, les cordes jouées par d'habiles instrumentistes ajoutent une note essentielle de vie aux grooves samplés typiques du genre. Leur chorégraphie simule la séduction, la rébellion, les conflits et les amours de l'humanité. Ils sont convaincants tant qu'on les apprécie de près, car dès que l'on s'éloigne du centre du chapiteau, les réverbérations acoustiques transforment leur musique en un quelconque brouet.

Bonga a de jolies chansons, une voix aux accents érraillés séduisants, des grooves imperméables à la molesse, un groupe et un spectacle carré. Mais dans Bonga y'a pas assez de bulles, pas assez de morceaux de vrai vie.

Le Circus Baobab nous narre un conte africain où les exploits des héros défient les lois de l'apesenteur. Entre les lianes tendues sur les branches d'un arbre immense ou sur le spacieux parquet circulaire de la scène, les tambours révoltés et les danses hallucinantes se poursuivent sans relâche. Au delà du brio des saltos, pyramides humaines et autres acrobaties gracieuses, c'est un pur moment de magie, bourré d'inventions qui se déroule devant un foule compacte. Les enfants sont scotchés et les adultes sidérés.

Kwela Tebza est une sorte de copie sud africaine des blues brothers. Devant une section rythmique déguisée en domestiques de l'époque coloniale, 3 flutistes en costume, lunettes et chapeaux noirs exécutent une mise en scène dynamique mais convenue. Leur dextérité à tirer des mélodies pimpantes de leurs pennywhistle est allourdie par un accompagnement aux sonorités électriques vieillottes. Amusant mais anecdotique

Comme Fela ou Femi Kuti, Lagbaja vient de Lagos (Nigeria), joue du saxophone avec maîtrise et propose un show époustoufflant. Mais Lagbaja avance majestueusement masqué, ce particularisme spectaculaire n'est pas seulement un artifice. Comme son nom, un mot tiré du yoruba ancien et qui peut signifier à la fois "personne", "quelqu'un", "n'importe qui" ou "tout le monde", il symbolise la dépersonnalisation du peuple noir. Lagbadja explique qu'il abandonnera cet attribut le jour ou les africains retrouveront leurs visages aux yeux du monde. Son engagement politique est profond et l'on dit qu'au Nigeria son camouflage est aussi un bouclier.
Dans sa musique les traces de l'afro-beat et des rythmes yoruba sont évidents, mais son habilité à transcender ces influences, à les juxtaposer avec une lecture très personnelle des sons et rythmes issues des grands courants contemporains fait de lui bien plus qu'un simple héritier. Derrière ses masques de tissus chatoyants, irradie un charisme exceptionnel, une humanité généreuse et une talentueuse inventivité sans lesquels cette mise en scène n'aurait été qu'un gimmick vite ennuyeux. Son groupe est impeccable et sert les ambitions de leur leader avec un plaisir évident. Guitariste soliste, percusionnistes ou chanteuse, chacun pourrait prétendre à un show sous son nom. Nul doute qu'avec eux, Lagbaja peut tomber le masque…
Comme Femi il y a plus de dix ans, Lagbaja fait à Musiques Métisses ses premiers pas en France. Et se sont des pas de géant !

Benjamin MiNiMuM