Samedi 08 juin

Une grande semaine s'est écoulée depuis l'ouverture de ce 8ème festival de Fès et c'est avec regret qu'il nous faut envisager notre départ tout proche. Imperceptiblement, des liens se sont noués, qui refusent de se rompre : avec les membres de l'équipe du festival, qui tous nous ont réservé un accueil extrêmement chaleureux ; avec nos collègues marocains, français et internationaux, qui dans leur grande majorité ont joué le jeu du partage et de la solidarité plutôt que de la concurrence ; avec ces lieux si beaux et ces Fasis qui nous ont ouvert leurs portes et permis d'admirer les merveilles d'une ville dont il nous reste tant à découvrir… Fès, tu vas nous manquer. Nos rêves seront plein de ton ambiance, de tes chants, de tes charmes et du dessin cosmique de ta musique profonde. Mais sache le, avant longtemps, Inch Allah, nous te reviendrons.

La nostalgie baignant les chants tchétchènes de l'Ensemble Aznach est en harmonie avec le léger vague à l'âme qui s'empare de nos pensées en ce dernier après-midi musical dans les jardins du Musée Batha. Aznach, qui veut dire "voix", regroupe pour ce concert cinq femmes, chanteuses et instrumentistes, épaulées par un homme, qui accompagne certaines chansons à la guitare ou au tambour. Etrangement, certaines polyphonies vocales de ces femmes tchétchènes ont des accents balkaniques, bien qu'assez éloignés de la sophistication des chœurs bulgares. D'autres sonnent plus nettement caucasiennes s'approchant des chorales de Géorgie. Tout au long du concert, on perçoit l'âpre force du sentiment de résistance qui s'exprime à travers le répertoire d'Aznach. "Tchourt sanna" ("Comme une stèle je me dresse") est la prière d'un déporté qui sait qu'il ne reverra plus sa terre natale, rappelant les terribles années staliniennes. "Stiglara" ("Au ciel une étoile s'est éteinte") est un chant en l'honneur d'un défunt évoquant la brièveté de la vie. Mais c'est l'hymne tchétchène, "Nokhtchiin gimn", donné pour clore le concert, qui en constitue le moment le plus fort. En voici quelques paroles :
" Nous sommes nés au moment
Où la louve enfantait ses petits
Au matin, lorsque rugit le lion,
On nous donna nos noms.
Lâ ilahâ illa Llah !
Nos mères nous ont nourris
Dans les aires des aigles
Nos pères nous ont appris
A combattre sur le roc.
Lâ ilahâ illa Llah !
Si nous sommes vaincus
Nous mourrons dans la dignité
Et fidèles à notre Dieu… "


Le concert du soir saura exorciser la douleur fière de ces paroles. S'écoulant des enceintes pour emplir le prestigieux volume de la grande place Bab Makina, le son des McCollough Sons of Thunder (autrement dit les Fils du Tonnerre) agit comme un baume bienveillant.

Ce qui de loin pourrait paraître une aimable fanfare - quatre trombones, un tuba, un hélicon, et une section rythmique constituée de deux tambourins, l'un avec peau, l'autre sans, d'une caisse claire, d'une paire de cymbales et d'un kit grosse caisse + cymbale - va s'avérer bien vite une incroyable machine à bouger. Lord ô lord !… Ce Révérend Elder Babb, qui dirige l'orchestre à grands coups de trombone à coulisse, est vraiment habité d'une force de conviction sans pareille. Crâne luisant et petite moustache blanche du plus bel effet sur sa peau d'ébène, il avise le public sagement installé sur des chaises, dodelinant le la tête au rythme entraînant de son Brass band. Il a parfaitement perçu sa sensibilité au balancement de la soul américaine et le régale de quelques soli bien frappés. Chacun se dit que ce gars-là pourrait se mesurer aux meilleurs jazzmen, mais nul n'imagine encore ce qui est en train de se dérouler sous nos yeux ébahis.

Ce Fils du Tonnerre en chef, Elder Babb himself, vient de plonger à même la foule, la coulisse brandie, s'époumonant dans l'embouchure, joues gonflées, arpentant les allées. Miracle du gospel ! Voilà qu'il fait lever l'ensemble du parterre. Les yeux écarquillés, un sourire fendu jusqu'aux oreilles, tout ce public fasi, certes bien musulman, bat des mains en cadence. O Lord !… Tire de sa poche un mouchoir et l'agite dans l'air, "and put their hand in the air, and move it like they just don't care"… Elder Babb fonce maintenant sur un jeune marocain au jeans en accordéon, qui danse avec le fou rire. Et il joue, joue, joue pour lui ! Tout le monde est debout, danse et tape dans ses mains. Babb remonte sur scène et porte l'estocade, entonnant les gospels les plus universels de sa belle voix un peu voilée, toujours porté par son brass band de choc. Personne ne pense à se rasseoir et c'est la fête au cœur que les gens se dispersent à la fin de spectacle.

A six heures du matin dans l'avion qui attend les derniers passagers sur le tarmac du petit aéroport, une salve d'applaudissement accueille l'arrivée d'Elder Babb, sous les cris de : " Happy day ! O Happy day ! " Un beau jour qui commence et nous arrache à Fès…

François Bensignor

 

Une tempête de plaisirs
Ensemble Aznach
Gérard Kurdjian, Directeur artistique du Festival
Ahmed Saâd Zniber, Directeur du Festival



Ensemble Aznach [concert]
The Mc Collough Sons of Thunder [concert]