Jeudi 06 juin

En cet après-midi ensoleillé mais frais, Dimi Mint Abba et son ensemble nous offrent l'un des moments les plus enthousiasmant du festival. Avec son ouverture d'esprit, son expérience internationale et surtout sa prodigieuse maîtrise artistique, la chanteuse parvient à transformer l'ancienne tradition des "iggawins" - la caste des griots en Mauritanie -en une matière vive, joyeuse, perpétuellement renouvelée.

Installée sur des tapis, la troupe forme un léger arc de cercle à l'arrière de la scène, laissant dégagé un espace de danse. Au centre, Dimi Mint Abba drapée de soie verte, tient devant elle sa harpe-luth "ardin". A sa gauche, les trois instruments mélodiques joués par des hommes : le luth traditionnel "tidinit", customisé avec micros et potentiomètres intégrés, peut diffuser ses fascinants pizzicati à armes égales avec le clavier Yamaha et la guitare électrique. A sa droite, deux chanteuses et deux grands tambours "tbol", bas, ronds, sans ouverture, une peau épaisse tendue sur leurs diamètres conséquents. L'ambiance s'électrise avec l'arrivée, côté public, d'une troupe de Sahraouis qui animent les soirées du festival off. Deux femmes ondulent jusqu'à la scène, leurs formes opulentes drapées de mauve et bleu. Dimi reçoit joyeusement l'hommage de leur danse sous les youyous des autres femmes. L'esprit de la fête ne quittera plus le lieu durant tout le concert.

Avec cette grâce particulière des gens du désert, les chanteuses présentent leurs danses, dont une s'exécute en jouant du tambour. Maintenant debout à l'avant scène avec elles, Dimi Mint Abba nous régale d'un superbe "Adari". A la fois puissante et capable des plus subtiles ornementations, sa voix relève de la tradition profonde comme du vent fou de la liberté. Le rythme s'intensifie sous la pulsion enivrante des peaux frappées par les deux hommes. Une sensation étrangement "rock" émerge de l'entrelacs complexe des cadences soutenues par les cordes et les percussions. On se met à danser au pied de la scène et sous les arcades. L'introduction du clavier sonne tout à coup raï et Dimi Mint Abba module à l'égyptienne des paroles en arabe, acclamée du public marocain, sur les syncopes des rythmes maures. Quelle classe, quelle science de la beauté, du mouvement… et quel plaisir d'entendre cette musique de fusion "afrorientale", sans aucune référence au dictat binaire de l'Occident. Et dire que le label World Circuit, sans doute trop occupé à thésauriser sur ses succès cubains, rechigne à publier l'album de Dimi Mint Abba enregistré il y a déjà deux ans !…

Le vent froid qui balaye le vaste espace de la place Bab Makina ne nous laisse pas le loisir de goûter avec l'attentive disponibilité requise la lente progression des chants chrétiens proposés par l'Ensemble Mesopotamia et Fadia El Hagge. Ce spectacle élaboré par le Père Elias Youssef Kesrouani est aussi dirigé par ce chercheur passionné des musiques des premiers temps de la Chrétienté, qui n'hésite pas à parcourir le monde afin de retrouver les traces des répertoires anciens. Le chœur, composé de quatre femmes - Carla Srour, Elham Abboud, Rania Younes, Lina Riachi - et quatre hommes - Georges Najem, Georges Al Haddad, Habib Bassil, Khalil Rahme - traverse le public en procession vers la scène. Deux musiciens - Imad Morkos au qanoun et Paul Nehmeziade à la flûte nay - les y attendent. Ils sont bientôt rejoints par la chanteuse soliste Fadia El Hagge. Elle met ici son timbre ample et profond, qui lui a valu de beaux succès dans la grande variété libanaise, au service des œuvres du programme. Deux par deux, ces chants, en langue araméenne pour la plupart, sont dédiés aux principales fêtes chrétiennes réparties tout au long du cycle annuel. Le rythme mesuré, la majesté des voix, la beauté des passages instrumentaux auxquels se joint le oud d'Elie Kesrouani, dont la voix possède une belle couleur métallique, tout incite à la méditation. Si ce n'était ce vent piquant qui nous transperce…

Ce soir encore, le Palais Moqri, enchâssé dans la Médina qu'il surplombe, nous attire comme un aimant. A l'abris de son jardin, où se donnent rendez-vous les plus passionnés de la jeunesse populaire fasie, nous entrons dans le cercle chaleureux des amateurs… L'élévation spirituelle soufie nous est fournie ce soir par des confréries aux musiques et danses spectaculaires. Celle des Ahl Touat évolue au son grêle et puissant des hautbois "raïtas". Chants et danses sont menés sur les rythmes syncopés de grands tambours de terre tenus sur une épaule. Celle des Hamdcha arrive en brandissant ses étendards et trompes marocaines. Le manège hallucinant des quatre danseurs entrechoquant leurs bâtons tourbillonne encore dans nos rêves nocturnes.

François Bensignor

 
Dimi Mint Abba

Dimi Mint Abba [concert]
Fadia El Hagge [concert]