C
e matin nous recevons Thierry "Titi" Robin. Les raisons de sa présence sur Arles sont multiples : il est ami de Guillaume Dubois régisseur général qui l'héberge à une heure de voiture d'ici, il est profondément curieux de musiques et il est en vacances avant la sortie au mois de septembre d'un nouvel album, fruit de son amitié avec la danseuse chanteuse rajasthanaise, Gulabi Sapera. Il nous fait découvrir en avant-première quelques extraits aussi surprenants que réjouissants de ce disque qui devrait faire beaucoup de bons bruits à la rentrée.
 

Le poète guitariste et cantaor Manuel Molina

 
 


Un peu plus tard, c'est un autre espoir pour l'automne avec qui nous nous familiarisons. Hanta, cette jeune malgache et sa tribu, joue avec les styles traditionnels de cette île oh combien musicale avec beaucoup de fraîcheur. Sans chercher la modernité, par le biais d'instruments contemporains, ils initient un reflet très actuel de l'évolution de cette musique si gaie et si triste à la fois. Pour leur premier album, ils ont gagné le parrainage de grands frères irréprochables, Justin Valli et Régis Gizavo. Sur scène le matin ils sont un peu étourdis, le soleil cogne, l'ingénieur du son n'a pas eu le temps de faire sonner correctement valihas, tambours et kabossy. Le soir, ces agaceries techniques sont absorbées et leur confiance est ravivée. Hanta : un nouveau nom vient d'entrer dans la grande histoire musicale de Madagascar.

A l'apéro on retrouve Manu Théron avec Dan Jacobi et Jérôme Vion, Annie Ebrel et Ricardo Fra et leurs courtes prestations sont autant de promesses de bonheurs.

L'après-midi Manu, le premier, nous le confirme dans la fraîcheur et la pénombre de l'église des Prêcheurs. Accompagné d'un jeune et prodigieux oudiste d'Alexandrie, Manu Théron lance vers le ciel avec autant de conviction et d'esprit, ses chants magnifiques. Qu'il y soit question de saints hommes, de grands amoureux ou de prostituées, tous nous élèvent. L'art vocal de Manu Théron atteint devant nous de vertigineux sommets. Son génie émotionnel est d'autant plus saisissant qu'il semble avoir repoussé ses limites techniques à des distances inqualifiables. Décidément ce lieu aura été porteur de moment d'exception et le festivalier, devenu fidèle, priera et prêchera tout au long de l'année afin que cette église ouvre à nouveau ses portes l'an prochain aux Suds.

La programmation de la cour de l'Archevêché est toujours fidèle à ses ambitions délicates. L'union du contrebassiste romain Ricardo Fra et de la chanteuse finistérienne Annie Ebrel, n'a rien de fragile mais ne fraye avec aucune des évidences qui pourraient surgir à l'évocation d'un tel couple. Le jazz très élégant de l'italien se love autour ou au sein des chants empruntés à la tradition celte. Les cloches et les oiseaux qui se manifestent pendant leur récital sont acceptés comme des invités et ils reprochent juste au bip de mon appareil photo de ne pas être accordé avec la contrebasse. Plus tard j'allais m'en excuser et leur promettre que la prochaine fois j'irai dès les balances m'accorder avec eux. Cette parenthèse refermée, leur musique verte et azur se fait aussi familière et caressante ici, dans la cour de l'Archevêché, qu'elle le serait dans les landes bretonnes ou au centre du Colisée. Aux martèlements pédestres et aux chants aux goûts salins d'Annie Ebrel, les cordes profondes, inventives et aériennes, de Ricardo Fra répondent avec tendresse et passion.

Ensuite place au grand spectacle.
Grâce à un partenariat fidèle avec Arte, cette année encore "Les Suds " proposent une soirée à moitié prix. Deux concerts découvertes où l 'allègement financier allié à la confiance apportée par les Arlésiens à ce festival suffisent à remplir les gradins du Théâtre Antique. Djiguya et Funk N'Lata se contentent habituellement de salles aux dimensions plus modestes mais leurs talents respectifs réussiront à justifier pleinement leur place sur cette impressionnante scène.
Les Burkinabé, croisés à plusieurs reprises aux Nuits Atypiques de Langon, ont encore progressés depuis l'été dernier. Dans cet antique décor, leurs performances acrobatiques de plus en plus précises et musicales prennent des allures historiques. Qui, présent ce soir, oubliera ce maître balafoniste qui saisit son instrument entre les dents et le fait tourner tout en y tricotant des rythmes imparables ? Quel spectateur, au cour de l'année, ne revivra pas cette montée d'adrénaline qui le saisit lors d'une accélération de tempo et de couleurs ?
Les musiciens de Djiguya, en accord avec les anciens de leur village, savent de mieux en mieux ce qui, de leurs ancestraux secrets, peut toucher et soulager leurs frères occidentaux.

L'expérience qu'apporte une prestation de Funk N'Lata est d'essence très différente mais tout aussi intense. Nés au cœur d'une favela carioca, où la fameuse école de samba de la Mangueira leur servit tout à la fois de famille, d'église et d'université, ces enfants de la rue y ont trouvé une raison de vivre : grandir musicien et devenir fameux. Et en inventant une musique qui ne peut se concevoir nulle part ailleurs, ils ont acquis une juste cause à leur fierté.
Sans même se connaître James Brown et Carmen Miranda ont engendré un fils prêt à tout pour prouver qu'il est un digne héritier.
Leur chef Ivo Meirelles orchestre les prouesses de son gang et allie fougue et précision pour élever leur show au rang d'événement.

Samedi 20 juillet


Après que les stagiaires des différentes disciplines aient rendu public leur jeune savoir faire et que tous les percussionnistes réunis à Arles aient défilé à travers la ville, tous les festivaliers convergent vers la place Paul Doumer. Ce midi comme chaque année s'y déroule un formidable repas de quartier où il fait bon venir partager pastis, rosé et victuailles en se narrant quelques bonnes blagues et bons tuyaux de voisinage et puis digérer en dansant sur les rythmes joyeusement fiévreux du Viagem Samba. Ici les gitans sympathisent avec d'autres musiciens, les hommes politiques avec des journalistes, tout le monde semble heureux sur cette petite place dilatée par le soleil.

Il faudra du temps avant de pouvoir passer à autre chose et ce n'est qu'en fin d'après-midi que l'on distinguera une nouvelle émotion. Pour leur dernière émission, les Fatche d'Eux reçoivent Jan Mari Carlotti qui, par sa présence, pérennise la légitimité troubadouresque des deux trublions arlésiens. Il est venu avec sa guitare et à nouveau décline une splendide démonstration poétique. Après l'émission, pendant une interview avec Alain et Jean-François, Jan Mari Carlotti s'amusera à prendre le rôle du manager approximatif. C'est aussi une facette importante de ce festival tourné vers le monde que d'offrir aux talents locaux une occasion de rencontrer les professionnels hexagonaux.

La cour de l'Archevêché est bondée, gitans de toute la région, personnalités artistiques et culturelles locales ou festivaliers, personne ne voulait manquer le concert du poète guitariste et cantaor Manuel Molina. Autrefois avec Lole, son épouse, ils formaient le couple le plus célèbre du flamenco. Lole y Manuel incarnait la fougue et l'amour mieux que quiconque. Aujourd'hui Manuel se produit seul avec sa guitare et la flamme qui le ronge est incandescente mais semble douloureuse. De cette douleur qui donne tout son sens au flamenco et résume la vie vue par les yeux passionnés de ce peuple qui ne sait ce que vivre à moitié veut dire. Sa concentration est totale et il a refusé que l'on tente de capter l'indicible à l'aide de micros ou de caméras. Les aficionados frémissent, le regard des amateurs se brouille et le cœur des curieux est projeté dans une nébuleuse de sensations inédites. Cet homme seul qui s'adresse autant au ciel qu'à ces contemporains de chair et de sang délivre bien plus qu'un simple concert. Il effectue une mise à nu de son âme incorruptible.

L'ultime soirée du théâtre antique est entièrement hispanophone, Cuba d'abord avec les pétillantes et septuagénaires soeurs Faez de Casa de la Trova. Tant qu'il y a du rhum dans leurs verres et que les musiciens jouent pour elles, Candida et Floricella sont infatigables. Ces musiciens qui les accompagnent, elles les connaissent bien puisqu'ils sont dirigés par leur neveu et que depuis toujours les deux sœurs, qui ne voulaient empêtrer leurs doigts dans des cordes de guitare, ont toujours poussé les jeunes enfants de leur entourage à apprendre les vertus magiques de cet instrument indissociable de la musique dont elles sont pétries. La trova, ce rythme joyeux qu'elles fréquentent depuis leurs plus tendres années, recèle des secrets d'éternité et c'est un vrai bain de jouvence dans lequel elles nous immergent pendant la durée de leur spectacle.

Ragaillardis, les espagnos qui leur succèdent le sont aussi, emmenés par Diego Carasco, qui l'an passé fit l'événement sur cette même scène, musiciens et vieilles gitanes sont venus de Jerez le berceau du flamenco contemporain. Ce que nous présenteLas viejas Gitanas de Jerez est joyeux et vif, guitares et cajon dressent un chemin sûr où les trois gitanes tour à tour démontrent leur ferveur inaltérée. Leurs robes à volants embrasent nos yeux et le martèlement saccadé de leurs pas de danse enfoncent encore plus profondément en nous ce rythme qui, plus que tout autre, évoque les grandes étapes de la vie. L'amour et la mort s'y rejoignent avec autant de naturel que d'audace. Manuel Molina est aussi de la fête, c'est même lui que l'on honore puisque ce jour est celui de sa naissance, un gâteau en témoigne, et la parfaite pertinence dont il fait ici encore preuve ne peut découler que d'un artiste en adéquation totale avec son environnement cosmique. Son chant aussi est plus léger que quelques heures auparavant. Ce n'est pas lui qui viendra assombrir la fête. En deux concerts il nous fut offert de vivre les deux vives tonalités du Flamenco : le rire et les pleurs.

Durant toute l'année le Cargo remplit à merveille son rôle d'animateur musical. Plus qu'un simple club, c'est le centre névralgique des nuits musicales arlésiennes. Il était naturel que ce lieu s'associe au festival Les Suds pour proposer aux festivaliers les plus infatigables un prolongement à leurs agapes. Ce soir, nous découvrons les nouveaux prodiges de la musique mandingue : Ba Cissoko et sa bande. Parce qu'il est tard et que nous sommes quand même dans un lieu de danse du vingt et unième siècle, un dj marseillais, Yvi Slan, est monté sur scène avec eux. Non pas que son mix soit sans intérêt, mais nous détournons les yeux de ses platines pour comprendre d'où vient ce son incroyable qui jaillit des instruments traditionnels, le percussionniste paraît nourri au lithium et il nous paraît impossible que les accords funambulesques que créent les deux koras naissent dans des doigts aussi jeunes. Sans doute parce que sous le soleil d'Afrique le talent et la précision mûrissent plus vite et que les Cissoko et les Kouyaté naissent avec des gènes virtuoses.
Mais sans même parler des effluves électroniques qui s'immiscent depuis le pupitre high-tech d'Yvi Slan, le bassiste du groupe a tout saisi de l'histoire contemporaine de son instrument et surtout le jeune Sékou Kouyaté a parfaitement adapté à sa kora les possibilités électroniques qu'offrent les multiples effets disponibles sur le marché. Même Jimi Hendrix dans son paradis doit régulièrement cesser toute activité céleste lorsqu'il entend la pédale wah-wah triturer les notes cristallines de ce bel instrument. Ils sont jeunes et déjà leur nom s'inscrit en lettres dorées dans l'histoire de la musique guinéenne.

Dimanche 21 juillet


Pour rien au monde on ne raterait les dernières heures de ce festival. Lorsque tout le monde se retrouve à une poignée de kilomètres du centre ville dans la petite commune arlésienne de Salins de Giraud. Cette journée possède aussi son rituel propre. A onze heures on s'entasse dans la petite église de Bacarin pour un ultime concert. Cette année, c'est la jeune formation provençale Ventadis qui clôt ces douces festivités. Gaël et Henri ont été rejoints par Karen Chiron. Ensemble ils jouent, chantent et rafraîchissent le répertoire campagnard de la Provence éternelle. Les voix s'harmonisent sensuellement et les cordes et les tambourins nous font voyager, de temps à autres ils utilisent un des très beaux instruments de céramique qu'a créé pour eux Marie Picard. Leur équilibre est fragile mais prometteur et la légèreté qu'ils nous communiquent nous touche en profondeur. On sort de l'église plus heureux qu'après la messe et l'on se retrouve tous pour aller déjeuner sur la place qui jouxte les arênes. De grandes tables ont été dressées et le pastis accompagne parfaitement les tellines (coquillages de la côte camarguaise) à la crème. Une fanfare rajoute de la furie à la fête. Une fois la paëlla dégustée, on passe de table en table commenter la journée mais aussi l'ensemble de cette édition 2002 des Suds à Arles, cette septième édition que nous sommes quelques-uns à hisser au premier rang de toutes les éditions.

Benjamin MiNiMuM