15
décembre 2001
TRANSES
MUSICALES A CLICHY-SOUS-BOIS
Clichy-sous-Bois
qui fait partie du circuit africain était à l'honneur
le samedi 13 décembre en accueillant les maliens Koutiakan et
Nahawa Doumbia. Le hasard du calendrier a fait correspondre cette date
avec la fin du ramadan et donc de la fête de l'Aïd El Séghir.
Autant dire que tous les ingrédients étaient réunis
pour une soirée prometteuse.
Malgré un froid à couper au couteau, des centaines de
personnes, pour la plupart originaires de la communauté malienne
de Clichy et de ses alentours affluaient de toutes part. Des dizaines
de Parisiens, habitués des rendez-vous d'Africolor rejoignent
le flot du public.
Le spectacle
avait commencé avant l'heure dans la rue et aux abords du centre
culturel. Par grappes entières des femmes africaines vêtues
de caba et de robes aux couleurs multicolores se pressaient devant l'entrée
ne voulant pour rien au monde rater ce rendez-vous.
La variété des motifs et des couleurs des tissus bogolan
aux nuances bleu indigo de leurs apparats tranchaient la nuit noire
de l'hiver. Cette beauté et ces raffinements réaffirment
la qualité artistique de la création malienne qui allie
merveilleusement le travail artisanal et l'esprit inventif. Ce n'est
pas pour rien si aujourd'hui il existe une véritable effervescence
de la mode africaine contemporaine dans les grandes villes d'Afrique,
d'Europe et même des États-Unis.
Les marques des vêtements street wear arborées par quelques
"hitistes" de la cité voisine avaient grises mine devant
ce défilé de couleurs et de formes. Quelques jeunes d'origine
africaine au look de rappeur "Nikisées" de la tête
aux pieds sont entrés en rasant les murs sans mot dire.
A l'intérieur, le public avait envahi les gradins de la très
belle salle de l'Espace 93. L'ambiance était électrique
et conviviale en même temps. On avait le sentiment que les gens
allaient vivre un moment exceptionnel. On se salue, on s'interpelle,
on s'embrasse, on palabre tranquillement. Les enfants sont aussi de
la fête et leurs cris donnent une tonalité particulière
à cet événement. On se croirait presque à
un mariage ou à une fête familiale. Les mamas sont confortablement
installées avec leur progéniture sur les bras, des adolescentes
mettent une dernière touche à leur maquillage dans les
sanitaires histoire d'affoler quelques beaux étalons, des hommes
aux costumes impeccables s'agitent, scrutent la salle, échangent
des propos. A quoi songent-ils ? Sont-ils impatients de voir la diva
Nahawa Doumbia ou c'est plutôt le défilé des belles
dames qui les rend instables ?
Les lumières s'estompent mais cela n'empêche pas le public
de continuer à discuter. Ce n'est qu'au moment de l'apparition
du groupe Koutiakan que les voix se turent. Les balafons, centre névralgique
de cette formation du tonnerre de dieu s'emballent sans crier gare avec
aux commandes Modibo Diabaté, le leader et chanteur du groupe
et de Falko. Deux autres percussionnistes les rejoignent pour ponctuer
le rythme, un joueur de tamas et un autre au djembé. Une guitare
basse et une guitare acoustique parachèvent la parade en tonifiant
le mélange entre musique bambara et sonorités bobos.
La vague Koutiakan emporte déjà tout sur son passage.
C'est au quart de tour que des dizaines de personnes affluent vers la
scène pendant que des retardataires essaient de se frayer un
passage pour pénétrer dans une salle bourrée à
bloc.
La température monte et la frénésie s'empare également
du public qui est resté sur les gradins. Certains se lèvent,
les mains claquent, les balafons s'emballent et le firmament est presque
atteint. Peut-on respirer ? Non ! Ils repartent de plus belle.
L'éléphant à la tête d'or qui orne le calicot
d'Africolor au dessus de la scène semble se mouvoir lui aussi.
Même le Maire, engoncé dans son costume de premier magistrat
de la commune s'est retrouvé malgré lui au milieu de la
fournaise. Applaudi chaudement par les spectateurs, il regagnera sa
place sans trop de dommages. Les musiciens ont de l'énergie à
revendre et mènent tambour battant le public durant une bonne
heure et demi. C'est la fin du Ramadan ce soir et l'esprit est à
la fête.
Un entracte salutaire viendra donner un peu de répit aux spectateurs
au milieu de ce marathon musical. Envahi par une marée humaine,
le bar est très disputé. Il y a de quoi car les Pastels,
des beignets aux légumes et à la viande, le Tieb, un plat
de poisson et de riz et les boissons à base de gingembre font
le bonheur des clients.
La salle se remplit à nouveau très vite. On attend de
pied ferme l'arrivée de Nahawa Doumbia.
Originaire du Wassoulou, une région du Mali proche de la Côte
d'lvoire, cette artiste que rien ne destinait à la chanson fait
figure d'exception. Elle mène depuis plus d'une décennie
une brillante carrière à travers les scènes du
monde. Multipliant les rencontres et les expériences musicales,
elle a collaboré entre autres avec le guitariste et compositeur
de jazz Claude Barthélemy et s'est également produit avec
le DJ Frédéric Galliano, pour une rencontre inédite
entre Didadi et musique électronique. C'est une reine adulée
et respectée au Mali.
Lorsqu'elle pénètre dans la salle seule, vêtue d'un
grand habit et d'une coiffe jaune, elle est applaudie chaudement. Et
quand s'élève sa voix à capela, un frisson traverse
les spectateurs. On l'écoute religieusement jusqu'au bout sans
broncher. Mais cette sagesse collective ne durera qu'un instant. En
effet la "diablesse" entourée d'une solide formation
musicale se lance dans un Didadi, un rythme sur lequel les jeunes gens
se défient lors des cérémonies et des soirées
de fêtes. Le message est reçu cinq sur cinq par les aficionados
de ce genre de rituel qui ne se font pas prier pour investir la scène.
Sa fille Ramata Doussou qui se produit pour la première fois
en public la rejoint ensuite. On dit que sa voix fait déjà
frémir tout le Mali. Si le talent était héréditaire
elle en est la preuve éclatante. La sensualité du chant
de Doussou pourrait un jour ravir à Nahawa Doumbia la place qu'elle
occupe aujourd'hui au Mali. Mais qu'importe, ce qui compte aujourd'hui
c'est la présence exceptionnelle d'un duo hors du commun. Deux
heures durant, pour le bonheur des spectateurs réunis dans l'Espace
93, elles donnèrent toute la mesure de leurs talents. Qui pense
encore que la route de Bamako ne passe pas par Clichy-sous-Bois ?
Brahim Benamar
Images:
Sophie Bachelier