Livres. Henri Tournier dévoile les secrets de fabrication des ragas indiens
19/10/2010
Flûtiste formé au classique et tourné depuis longtemps vers la musique hindoustanie, Henri Tournier publie un recueil autour de l’art de l’improvisation, tel qu’enseigné par Hariprasad Chaurasia, l’himalaya des flûtistes dont il est le disciple et l’assistant au conservatoire de Rotterdam. Accompagnée des peintures abstraites de Sujata Bajaj, ce livre-disque permet de dévoiler les secrets de fabrication des ragas et de faire le point sur les enjeux de cette musique. A méditer.
Quelle est la genèse de ce livre-disque ?
Henri Tournier : Le conservatoire de Rotterdam dans lequel Hariprasad Chaurasia enseigne depuis dix-sept ans a fait un appel d’offre pour que les professeurs réalisent des ouvrages autour de leur travail pédagogique. Mon projet a été retenu. J’avais l’idée de faire une méthode de bansurî (la flûte traversière indienne, NDLR), mais très vite j’ai souhaité réaliser quelque chose de plus large : l’improvisation dans la musique indienne, et comment ce discours se construit dans cette tradition.
Ce livre décrit et décode l’enseignement de ce grand maître indien dans une telle institution européenne. Et en complément, il a enregistré un disque sur mesure avec cinq ragas : trois avec simplement des variations, deux avec des improvisations plus développées. Et ce dans l’idée d’avoir une palette de tous les éléments en jeu : du prélude très lent à la composition rapide, avec une grande variété de cycles rythmiques. Nous y avons ajouté un concert, où Chaurasia développe un long raga et une courte pièce semi-classique.
Ce livre répond aussi à un manque de tels ouvrages en France...
HT : Effectivement, si les concerts de ragas en France ne manquent pas de spectateurs, il existe peu de livres sur la question. Je voulais parler au néophyte comme à l’amateur plus confirmé, au lecteur de partitions qui a à sa disposition des explications détaillées à la fin de chaque paragraphe : en vis-à-vis de l’écriture indienne, j’ai tout retranscrit selon l’écriture occidentale, en m’inspirant entre autres de la notation contemporaine où la durée proportionnelle des notes est consignée. Ce qui permet de visualiser la longueur des notes. Dans ce livre, je reprends également les fondamentaux de la musique indienne, évoqués et clarifiés au fil du texte, mais je souhaitais aussi que l’auditeur comprenne comment cela s’organise : où se trouve, ou non, l’improvisation.
Improviser autour d’un raga, c’est comme improviser autour d’un standard de jazz ?
HT : Tout d’abord un raga n’est pas une composition : c’est un ensemble de règles du jeu, qui crée une esthétique sur laquelle on peut improviser. Si l’on fait le parallèle avec le jazz, cela s’apparenterait à une suite d’accords. A partir de là, on peut composer différents thèmes ou jouer une multitude d’improvisations. La direction est donc tout autre, mais avec quelques similitudes, comme l’improvisation des musiciens lorsque les tablas rentrent : la composition est exposée com- me un standard, et les musiciens s’amusent à broder autour, avant d’y revenir.
Tout est improvisé dans la musique hindoustanie ?
HT : Cela dépend ce que l’on met dans le mot improvisation. Mais c’est une musique où l’on apprend tellement de choses par cœur que certains musiciens restent sur ces conventions - comme des patterns en jazz - dont ils sont de brillants interprètes. D’autres maîtres en revanche ont transcendé cet apprentissage de mémoire, pour créer en direct. Comme dans une certaine école du jazz.
Comme Chaurasia ?
HT : Outre les qualités de pédagogue de ce musicien, sa force est qu’il est à la fois le plus improvisateur et, par son passé dans les musiques de film, le plus compositeur. Sa façon d’improviser est très construite. Comme sous contrôle. Mais en même temps, il prend toujours beaucoup de risques, ne se répète jamais. Et d’ailleurs, comme il est un excellent rythmicien, il est considéré en Inde comme un musicien avec une approche « jazzistique ». Il peut jouer à la fois classique et ouvert. voilà pourquoi il me semblait le plus amène à illustrer mon propos.
Jacques Denis
Hariprasad Chaurasia et l’art de l’improvisation, Accords Croisés/Harmonia Mundi.