Comme à peu près partout dans le monde, la banlieue de Dakar traîne une sale réputation. Certains quartiers sont, passées certaines heures, jugés infréquentables, surtout pour un toubab.
Il faut dire qu'il y a quelques années, la population des quartiers chauds du centre-ville a été transférée en banlieue pour laissé place nette. Junkies, dealers et autres mauvais garçons sont venus égratigner la respectabilité des villes de Pikine ou Guediawaye.
C'est pour lutter contre cette mauvaise image que l'association Banlieue Rythme s'est montée en 2001. Constatant que la banlieue regorge de talents à l'état brut, son directeur Ousmane Faye et quelques amis ont décidé de créer un festival pour mettre en valeur et accompagner cette créativité. Dès sa création, l'événement, parrainé par le poète sénégalais de la banlieue, Omar Pène, s'accompagne d'actions d'aide à la professionnalisation sous forme de stages de formations techniques et artistiques ou d’ateliers de créations. Ces derniers courent sur un couple de semaines et permettent à de jeunes artistes européens et sénégalais de se rencontrer et d’échanger leur savoir-faire. Ils ont pour objectif de mettre sur pied un répertoire commun qu’ils présenteront sur scène durant le week-end de concerts.
Samedi 8 mai première nuit de concerts du festival Banlieue Rythme
10 ans plus tard, si par bien des aspects le festival s'est professionnalisé, l'équipe technique a bien du mal à (faire) respecter les horaires. Les concerts censés commencer en début de soirée ne délivrent pas leurs premières notes avant 23 h. Ce qui laisse largement le temps de goûter au nouveau café lyophilisé au gingembre et aux épices que le principal sponsor de l'événement veut lancer sur le marché sénégalais.
La première soirée de concerts gratuits débute par un chapelet de jeunes découvertes hip-hop rappant sur des playbacks standards leurs lyrics en wolof. On retiendra MC MBM dont le flow souriant se démarque un peu des clichés rageurs des autres candidats.
L'équipe de Semtazone et Ridiale Time
La fusion est aussi à l’ordre de la nuit. Nous tairons notre manque d’enthousiasme suscité par les prestations des formations suisses Safar Ensemble (jazz rock soufisant) et King Kora (afro rock jazzifiant). La création entre les rockeurs mâconnais de Semtazone et l’ensemble de danse et percussions sénégalais Ridiale Time semble plus intéressante. En dix jours les dakarois ont réussi à insuffler au rock progressif et littéraire du quartet de Macon, le groove et l’intensité rythmique qui, à en croire leur prestation de la veille à l’Institut français de Dakar, leur échappe parfois.
Cette rencontre intervient dans une aventure plus large engagée par Semtazone qui ambitionne d’écrire et de réaliser leur prochain album avec des musiciens des cinq continents. Leur collusion avec le m’balax sénégalais intervient entre une exploration commune avec de jeunes japonais et une plongée dans les traditions roumaines. Leur projet est basé sur les souvenirs laissés sur les différents intervenants par l’année 1989, année charnière qui vit la chute du mur de Berlin ou le début de la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. A suivre donc.
Djeli Guinée et ses enfants répétent la figure finale de leur spectacle
Djeli Guinée est une griote féministe guinéenne. Cette percussionniste traditionnelle, victime d’un mariage forcé et prématuré, s’est par la suite révoltée contre la domination masculine ancestrale. Aujourd’hui, elle revendique l’égalité pour les femmes. Elle est à la tête d’un groupe féminin de percussions composé de sa meilleure amie, d’une de ses sœurs, de cinq de ses filles et de nièces. Elles swinguent, dansent et chantent comme des diablesses. Leur numéro savamment dosé allie charme, prouesses acrobatiques et un sens du rythme époustouflant. Véritable découverte de cette édition, ce groupe semble mûr pour une carrière internationale.
Djeli Guinée et ses enfants en répétition
Omar Pène, le parrain de Banlieue Rythme
Omar Pène, seigneur de la banlieue
4H30. Le roi de la fête entre en scène. Malgré l’heure avancée, les Sénégalais se comptent encore par milliers pour applaudir Omar Pène, le véritable héros des banlieues de Dakar et parrain de l’évènement. En 10 ans le m’balax suave de son Super Diamono s’est assoupli sans pour autant perdre sa saveur. Sur le côté gauche de la scène Malick Mbeye, veille. Garde du corps du chanteur, ce jeune homme de 25 ans, qui a adopté pour pseudonyme le nom de son groupe favori, est aussi un des espoirs de la lutte sénégalaise ou laamb. Tradition ancestrale, la lutte a pris au Sénégal un essor phénoménal ces dernières années, les matchs sont suivis par tout le pays et les gains considérables empochés par les champions font rêver les jeunes hommes. Super Diamono veille sur la foule qui s’enflamme sur la musique d’Omar Pène mais soigne aussi sa popularité, car les risques d’agressions semblent nuls, tant la foule est bienveillante envers ce chanteur qui a redonné de la fierté aux populations des banlieues.
Omar Pène au club dakarois Just4You, la veille de son concert pour la dixième édition de Banlieue Rythme
Super Diamono (Malick Mbeye), un lutteur à l'entraînement
Dimanche 9 mai, second round
Le lendemain, deux créations sont également présentées. Suba réunit Matador, membre du populaire posse Wa Bmg 44 de Thiaroye, Ben Lecomte, bassiste du groupe d'électro dub Jmpz, Robin Vassy, batteur et percussionniste (Shams Ensemble etEnsemble Badila) et Pape Dieye rappeur sénégalais, initiateur d’un centre de création artistique, qui, à l’instar de ce groupe promeut la préservation des instruments traditionnels et les rencontres novatrices. Un album de ce projet indépendant du festival est annoncé pour le second semestre 2010.
Hip Hop Diaspora, rencontre sénégalo-ibérique
Partenaire de Banlieue Rythme depuis plusieurs années, le festival espagnol Pirineos Sur de Huesca, a aidé à former les techniciens sénégalais et favorise les rencontres artistiques. Depuis 15 jours, pour le projet Hip Hop Diaspora, le duo hip-hop Dani Ro de Saragosse travaille d’arrache-pied avec des artistes locaux pour insuffler un peu d’Afrique dans leurs grooves latinos. Un travail enthousiaste que des problèmes techniques ne permettent pas d’apprécier à sa juste valeur.
Le reste de la programmation est 100% hip-hop africain. Les formations de MC se succèdent lâchant leur flow avec plus ou moins de bonheur sur des playbacks.
MC Boudeur, son flow bégaye juste
Il faut retenir le collectif Jolof 4 life qui réunit plusieurs groupes des environs de Dakar, Warraba venu de Mauritanie et notre favori MC Boudeur, le MC qui bégaye en wolof. Vainqueur du concours Nescafé African Révélation en 2008, Alioune Diagne vient de sortir un album réalisé par l'équipe du studio Sankara de Didier Awadi. Jolie revanche pour le MC bègue dont tous autrefois se détournaient. Ces morceaux malins et accrocheurs, sont taillés pour traverser les frontières et les continents.
Mc Boudeur, bégaye devant son public
Loin de recourir à une surenchère de célébrités cette dixième édition de Banlieue Rythme a gardé sa ligne directrice : promouvoir les fusions et la création locale. Ces deux axes pourront bientôt profiter d’un nouvel outil puisque les responsables du festival sont en train de finir d’aménager à Guédiawaye, un local qui réunira sur quatre niveaux, studio d’enregistrement, local de répétition, espace d’exposition et salles de formation. En espérant que ce lieu prouvera rapidement sa viabilité économique et consolidera le foisonnement artistique dont Banlieue Rythme ambitionne d’être le tremplin.